Anniversaire

Geneviève est morte à Paris un 3 janvier, âgée de 80 ans, il y a déjà pas mal de temps. En fait, 1510 ans tout juste aujourd'hui... ?

Geneviève est morte à Paris un 3 janvier, âgée de 80 ans, il y a déjà pas mal de temps. En fait, 1510 ans tout juste aujourd'hui... ?

 

D'elle on ne sait toujours pas grand chose. Qu'elle aurait protégé, par la prière, Paris de l'invasion des Huns en 451, ce qui lui vaut d'être statufiée sur le pont de la Tournelle, depuis 1928 ; qu'elle aurait été d'une grande beauté, ce qui ne ressort pas clairement de cette œuvre de Paul Landowski, qui lui a conféré une physionomie à peine plus aimable que celle qu'on peut imaginer pour le peu regretté Attila ; enfin qu'un décret de Jean XXIII en a fait la sainte patronne des gendarmes depuis 1962.

 

On en apprend un peu plus dans la biographie que vient de lui consacrer Jean-Pierre Soisson, oui, le député, ancien maire d'Auxerre, plus connu des jeunes générations pour la célébration, à l'Assemblée, de son amour du bourgogne et du jambon... une séquence du petit journal de Canal + ayant créé sur la Toile un buzz réjouissant il y a un peu plus d'un an.

Dire que ce personnage truculent, (bénéficiant au demeurant d'une affectueuse indulgence de ses concitoyens, même adversaires politiques) fait complètement œuvre d'historien, serait un tantinet exagéré. On trouve quelques tautologies dès les premières lignes de l'introduction évoquant une « époque de continuités et de ruptures » qui donnent à penser que ce texte-là ne fera peut-être pas référence dans les bibliographies universitaires, mais bon. Il faut dire que le pauvre auteur n'a pas la vie facile avec son sujet : « La difficulté pour l'historien c'est que Geneviève n'apparaît dans aucun document du Ve siècle » concède-t-il. Resterait donc à avaler les cinq versions de la Vita Sancta Genovefae si la querelle pour établir quelle recension est la plus ancienne n'avait été vidée en 1983 à Paris. Cette source hagiographique n'en demeure pas moins une « œuvre de propagande » et c'est bien dommage car il s'y dessine un personnage de femme mystique et politique surprenant.

Au-delà de son statut de vierge consacrée, repérée précocement par Saint Germain d'Auxerre, de thaumaturge et adepte des mortifications, on suppose chez elle une intelligence et une détermination peu communes ; fille d'un officier franc romanisé elle hérite de sa charge de membre de la Curie « le conseil municipal de l'époque », d'abord à Nanterre, puis à Paris, chez sa marraine, de qui elle reçoit de vastes domaines agricoles dans la région parisienne. C'est avec ses propres récoltes qu'elle approvisionnera donc à plusieurs reprises la capitale affamée, supervisant elle-même l'acheminement dangereux du grain par voie fluviale, puis organisant la fabrication et la distribution du pain... Elle lance la construction de la basilique Saint-Denis, pour laquelle elle décide la levée d'un impôt exceptionnel. Mais surtout, dans la lutte pour le pouvoir que se livrent en Gaule Burgondes, Wisigoths et Francs, elle mise sur Clovis, pariant sur sa future conversion, l'établissement d'un royaume catholique, et ne ménage pas sa peine en voyages et tractations au titre de personnalité diplomatique reconnue, semble-t-il.

 

Ses reliques et reliquaire lui feront connaître une vie posthume tout aussi agitée et itinérante. Dispersion dans diverses églises pour les premières, fonte à l'Hôtel des monnaies, sous la Révolution, pour le second. Ses ultimes restes récupérés sont censés être enchâssés aujourd'hui à Notre-Dame, cependant que l'église qui lui fut primitivement consacrée est devenue Le Panthéon.

 

Au terme de ce petit livre, une question toutefois demeure. Si Geneviève veille sur les gendarmes, les policiers toujours en quête d'identification à leurs homologues militaires, s'arrogeant grades et uniformes, vont-ils également revendiquer sa protection ? Il semblerait qu'on leur ait vaguement octroyé le patronage de Saint Martin de Tours, vivement admiré d'ailleurs, par Geneviève.

Quand on sait que Martin tient sa renommée populaire du fait d'avoir fendu son manteau en deux, un jour de grand froid, afin de le partager avec un pauvre grelottant, on se prend à rêver. Ce n'est pas exactement l'image qu'on se fait d'un petit gars de la Bac.

Tant qu'à demeurer aux confins de l'histoire et de la légende, on pourra préférer relire les vers admirables de Péguy, hymne à la sainte audacieuse « Ayant mis les soldats au pas sacramentaire / Ayant mis les curés au pas réglementaire / Et logé les Vertus au pas régimentaire »...

 

 

----------------------------------------------------------------------

Jean-Pierre Soisson, Sainte Geneviève de Paris, DDB, décembre 2011.

Charles Péguy, La Tapisserie de Sainte Geneviève, in Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.