« Cathos de gauche », ailleurs et autrement

Dès les premières pages d’un ouvrage collectif récent et très médiatisé, dirigé par Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel (1) la messe est dite : l’histoire des cathos de gauche s’écrit au passé simple.

Dès les premières pages d’un ouvrage collectif récent et très médiatisé, dirigé par Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel (1) la messe est dite : l’histoire des cathos de gauche s’écrit au passé simple.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, rappellent les auteurs, ils voulaient vivre les valeurs de l’Évangile au cœur du monde et plus particulièrement auprès de la classe ouvrière : prêtres-ouvriers, intellectuels, théologiens, militants d’Action catholique, relayés par une presse engagée, comme Témoignage Chrétien… Portés par le souffle de Vatican II, ces « cathos de gauche » sont entrés, aux côtés de leurs frères protestants, en syndicalisme, en politique.

Présents sur tous les fronts, dénonçant la torture en Algérie, la guerre du Vietnam, ils prennent à bras le corps toutes les questions de leur temps, souvent séduits par une lecture marxiste de l’histoire, conçue comme une espérance partagée. Cela conduit nombre d’entre eux à entrer à la CGT, à mener des actions communes avec les communistes. Ils témoignent d’une créativité politique foisonnante, au sein d’instances parfois éphémères, souvent en marge des partis de gauche traditionnels : du MRP de la Libération, aux Chrétiens pour le socialisme, trente ans plus tard, en passant par le PSU, l’autogestion (Lip, le Larzac)…

Après mai 68, inversant le schéma initial, c’est l’Église même qu’ils veulent évangéliser par le monde, le lieu réel « où Dieu parle et agit ».

L’élection de François Mitterrand en 1981, à laquelle ils contribuent largement, marque le reflux de cette dynamique ; espoirs déçus, dispersion, radicalisation et ruptures ; du côté de l’Église, retour des traditionnalistes, reprise en main implacable du Vatican et condamnations (théologie de la Libération, monseigneur Gaillot, parmi les plus emblématiques).

Sur fond de crise et de désenchantement, conclut le livre, mis à part quelques actions individuelles, les chrétiens de gauche vieillissent et ne se renouvellent plus.

 

N’est-ce pas aller un peu vite en besogne ?

 

Certes, ce qu’on nous montre de l’Église catholique d’aujourd’hui, et singulièrement après ces tristes manifestations orchestrées par Civitas, inciterait à penser que ce qu’il en reste est en cours d’extrême droitisation, et enfouit le message évangélique de l’amour du prochain, pauvre, étranger, prisonnier… sous un fatras de chasubles chamarrées et d’interdits.

La modernité étranglée par le col romain (« le joint de culasse » comme aimait à ironiser un vieux curé de paroisse en civil), la hiérarchie continue sans faiblir à pratiquer l’indignation sélective. Elle trouve inacceptable le mariage gay, ou le remariage hétéro… mais pas un système qui jette à la rue des millions de salariés et que nombre de ses ouailles contribuent à maintenir.

 

Donc, les cathos de gauche n’ont pas d’héritiers ?

 

« Mais la foi ne se transmet pas ! » répond Claude, l’œil bleu rieur, sur un ton de défi qu’autorisent quelques décennies de militantisme et d’écriture, étoilées de formules à l’emporte–pièce.

Claude est un « P.O » - prêtre-ouvrier, comme quatre autres des convives réunis autour de la table, devant un coq au vin maison et un petit vin dont les arômes favorisent la réflexion et la bienveillance. Le coq au vin, c’est Marie qui l’a préparé, parce que oui, il y a aussi à cette table deux femmes de prêtres…

Claude poursuit : « On témoigne. On partage des valeurs. Rien d’autre n’est sacré que l’homme. Ni les lieux, ni les objets… »

Le ton est donné. Toute une vie au travail, quelque vingt ans de réflexion commune en équipe, de militantisme toujours partagé… et un premier livre à cinq voix, publié l’année dernière, au titre évocateur : La sortie de religion, est-ce une chance ? (2).

Ni théologiens ni moralistes, ils y parlent d’abord de leur parcours personnel et professionnel, de leurs engagements - CGT, SUD Solidaires, Mouvement de la paix - mais aussi dans les luttes contre le traité constitutionnel européen en 2005, le CPE, les franchises médicales, la réforme des retraites, le traitement infligé aux sans-papiers etc. : « Dans notre histoire, nous avons été positivement marqués par l’analyse marxiste de la société et nous continuons à l’être. Dans notre histoire, nous avons vécu et vivons des luttes au coude à coude avec des militantes et des militants qui « pour certains croient au ciel et pour d’autres n’y croient pas ». Cela a fait inévitablement évoluer et fait toujours évoluer notre façon de croire. »

Façon de croire enrichie par un travail de relecture des textes bibliques, profond et décapant, à des lieues de l’enseignement traditionnel qu’ils avaient reçu, s’appuyant sur les commentaires du philosophe Marcel Gauchet et du théologien Joseph Moingt, notamment.

Prenant acte du processus de sécularisation qui traverse nos sociétés, ils affirment : « Nous ne disons pas qu’il y a un unique sens à la vie et qu’il serait donné par le seul christianisme, mais nous affirmons que le christianisme, tel que nous l’interprétons au regard des évangiles, donne du sens à l’histoire, à la vie des êtres humains et bien sûr à celle des chrétiens qui participent aux luttes pour un monde meilleur. Ce sens, nous ne le gardons pas pour nous, nous essayons de le proposer au débat. »

Et dans le débat sur la mort des cathos de gauche qui n’est jamais qu’un avatar de la « sortie de religion » selon l’expression de Marcel Gauchet, (lequel, au passage, n’a rien d’un gauchiste débridé), les cinq montrent une relative sérénité. Faisant observer que les premiers chrétiens ont dû opérer une sortie de la religion juive ou des religions païennes, ils constatent aujourd’hui que ce même processus est nécessaire pour proposer « l’humanisme universel de l’Évangile ».

« Celui, dit Michel, qui ressemble à Dieu, c’est celui qui n’a rien, qui n’est rien, qui essaie juste de sortir l’autre de la merde ». Toute la tablée opine.

Pour ce qui est d’aider l’autre, le travail ne manque pas, ne connaît pas de retraite et ne se confine pas dans les églises : « Aujourd’hui, ce n’est pas seulement notre planète qui est en voie de destruction, mais aussi l’humanité qui l’habite et cela à cause des choix irresponsables de celles et ceux qui régissent la société capitaliste, affirment-ils dans leur livre. Arriverons-nous à nous faire entendre et à bousculer les lobbies de l’argent ? D’autres choix sont possibles. »

Au café, on évoque la figure du « copain » absent, emporté par un cancer il y a quelques années. Lui vivait son sacerdoce comme conducteur de poids lourds. « Quand l’évêque me convoque, racontait-il jubilant, je commence par garer mon semi dans la cour de l’évêché… » On se souvient en souriant. Un ange passe. Pas une de ces représentations de blondinets diaphanes volant en nuisette, mais un costaud au verbe rabelaisien, avec un rire énorme, ne condamnant pas le coup de poing dans une bagarre avec les fachos…

Comme en écho, Claude reprend et conclut, approuvé par les autres : « Quand je suis à une manif et que je chante l’Internationale au cul du camion de la CGT, je me sens pleinement homme, prêtre et chrétien ».

Et comme en écho à l’écho… « Moi, ce christianisme-là, ça me va bien… » confie, un brin secoué, un copain athée qui vient de partager ce repas.

 Peut-être ferait-on bien de ne pas enterrer trop vite le message évangélique brut, qui, dans un monde chamboulé, écartelé entre individualisme forcené et quête frénétique de spiritualité, est peut-être simplement en train de muter comme un bon virus résistant et qui sait, contagieux…

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 (1) À la gauche du Christ, les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours,

Sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, Seuil.

 (2) La sortie de religion est-ce une chance ? Michel Gigand, Michel Lefort, Jean-Marie Peynard, José Reis et Claude Simon, L’Harmattan.

Un deuxième ouvrage en préparation, devrait sortir courant 2013, aux éditions Golias.

 

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