FN : Le temps dure longtemps…

Sous l’impulsion de Marine Le Pen, le FN commencerait à changer ?Non.

Sous l’impulsion de Marine Le Pen, le FN commencerait à changer ?
Non.

Avec l'aimable autorisation du dessinateur Manu et de Rue89 © Manu Avec l'aimable autorisation du dessinateur Manu et de Rue89 © Manu





"Quel traitement journalistisque réserver au FN ?"

Il y a quelques années, la question constituait un thème de cours abordé en école de journalisme et suscitait des débats musclés entre ceux qui souhaitaient ne pas relayer des opinions qu’ils considéraient comme délictueuses… et ceux qui mettaient en avant leurs conceptions de la démocratie, ou qui considéraient que les représentants du FN se discréditaient davantage en prenant la parole qu’en étant réduits au silence.
Aujourd’hui, plus un journaliste ne peut envisager sérieusement de faire l’impasse sur cette mouvance, avec une candidate à l’élection présidentielle qu’un récent sondage place à 18, 5 % des intentions de vote (1).
Mais la question prend une acuité nouvelle, et Médiapart l’a judicieusement posée à nos confrères, (2) après s’être vu refuser l’accès à la convention du FN à Lille, le 18 février dernier. Au-delà de leurs réponses, on retiendra cet unanime regret que les journalistes de Médiapart aient été empêchés d’exercer leur métier d’informer, regret qui n’est pas allé jusqu’à une décision solidaire de ne pas couvrir ces journées, tant qu’y régnerait la censure de quelque media que ce fût.
Dommage, le geste aurait eu « de l’allure » comme disent nos amis québécois, et des vertus pédagogiques.

Car contrairement à l’idée communément répandue, selon laquelle Marine Le Pen aurait « dédiabolisé » le FN - ce qui autorise à l’interroger depuis des mois, sur tous les sujets, au même titre que les leaders des autres partis politiques, et à chouchouter ses électeurs décomplexés, au nom de la détresse censée les animer – les thématiques chères au parti, quel que soit leur emballage cosmétique, sont immuables.

Marine Le Pen a peut-être passé un coup de chiffon sur la vitrine, mais elle n’a pas touché au vieux stock qui fait son fonds de commerce depuis les origines. Elle ne peut tout simplement pas le faire. Ce que démontre un excellent livre d’Alexandre Dézé, maître de conférences en science politique à l’université de Montpellier 1 (3).

Le FN, rappelle le chercheur, n’est pas sorti en 1972 tout droit armé du cerveau fertile de son « président fondateur », comme Jean-Marie Le Pen aime à le faire croire, mais résulte bien d’un processus de transformation sur plusieurs années du mouvement d’extrême droite Ordre nouveau (dissous en 1973), qui l’a porté au pouvoir par choix stratégique, afin notamment de permettre à des groupes radicaux d’agir à couvert, en bénéficiant d’une représentation électorale et en obtenant des positions de pouvoir : « La quasi totalité de ses membres sont candidats aux élections de 1973 soulignant tout l’intérêt que représente pour eux la possibilité de jouer dans le jeu politique ».


Jeu risqué, car la participation aux scrutins, par les frais qu’ils occasionnent, met en péril la survie du mouvement, ainsi tiraillé, depuis le début, entre logique doctrinale de rejet du système, et logique de participation électorale à ce même système qu’il prétend combattre.
Dès lors, au travers des querelles de chapelles et d’ego, qui aboutiront parfois à de bruyantes ruptures – la scission des Mégrétistes en 1998 - tous les efforts consistent à rendre présentable le vieux corpus idéologique radical, traversé de courants multiples, voire antagonistes, sans frustrer la base militante et première pourvoyeuse de finances, mais en gagnant des voix aux élections…

Entreprise qui, dès le milieu des années 80, passe par un travail de communication, explique Alexandre Dézé, pour donner une image présidentiable du leader : « En somme il s’agit de construire l’image d’un dirigeant politique « moderne » à l’opposé de l’imagerie traditionnelle des leaders d’extrême droite. » Stratégie marketing tous azimuts qui s’applique aux affiches (4), au changement de look de Jean-Marie Le Pen, aussi bien qu’à la création en 1988 du CS (conseil scientifique du FN) « destiné à assurer le « rayonnement intellectuel » du FN »…
Mais surtout, « travail d’euphémisation discursive », particulièrement dans le domaine de l’exclusion, comme en témoignent ces propos édifiants cités par Alexandre Dézé : « Dans notre société soft et craintive, les propos excessifs inquiètent et suscitent la méfiance ou le rejet dans une large partie de la population (…). Au lieu de dire « les bougnoules à la mer », disons qu’il faut « organiser le retour chez eux des immigrés du tiers-monde. »

La stratégie porte se ses fruits puisque dès 1998, cinq présidents de région sont élus grâce aux voix du FN, en dépit des consignes délivrées par Jacques Chirac et les états-majors de la droite : Charles Million (Rhône-Alpes), Jean-Pierre Soisson (Bourgogne), Charles Baur (Picardie), Jacques Blanc (Languedoc-Roussillon) et Bernard Harang (Centre).


Le FN se dote d’une organisation moderne, organigramme centralisé, embauche de permanents, formation des militants, récemment même en 2010 d’un think tank (Idées Nation).
Sa situation matérielle calamiteuse favorise l’ascension de Marine Le Pen et sa tentative réaffirmée de dédiabolisation : « Effacer les référents identitaires du parti, euphémiser le discours, s’appuyer sur les ressources d’intellectuels, exploiter le profil légitime de nouvelles recrues, mettre en avant de personnes issues de l’immigration pour mieux se dédouaner de tout positionnement raciste : l’ensemble de ces opérations témoigne certes assez bien de l’ampleur du dispositif mis en place par les « marinistes » pour tenter de capter l’électorat le plus large possible, mais elles ne constituent en rien une nouveauté. On assiste donc, surtout depuis le mois de janvier 2011, à une réplique de la stratégie de respectabilisation menée dans les années 1980 » résume Alexandre Dézé.

Le programme, lui, n’a pas changé : critique antisystème, préférence nationale, rejet de « l’immigration massive » et corrélation de celle-ci avec le chômage, dénonciation de l’insécurité, de la mondialisation, du multiculturalisme, appel au rétablissement de la peine de mort… Tout y est, sans oublier le vocabulaire de Papa : « Mondialisation identicide », « monstre européiste », « voyoucratie » ou « ben-alisation du système UMPS »…


Finalement, ce que nous retiendrons de l’analyse éclairante d’Alexandre Dézé est peut-être avant tout ce rappel, qui, pour nous, vaut au premier chef pour les médias et légitime pleinement l’attitude, que nous partageons sans réserve, de Médiapart face au FN :

« L’émergence politique du FN ne saurait être considérée comme le simple produit d’une conjoncture favorable, liée à un contexte de crise généralisée. Toute situation de crise n’existe que dans la mesure où les acteurs la construisent et lui donnent sens. »

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Dessin paru sur Rue89 le 6 mars 2012.

(1)    Ifop, 28 février -2 mars
(2)    http://www.mediapart.fr/journal/france/170212/faut-il-interviewer-le-pen-libe-le-monde-le-figaro-et-les-autres-repondent
(3)    Le Front national : à la conquête du pouvoir ? Alexandre Dézé, préface de Nonna Mayer. Armand Colin. Février 2012.
(4)    Cf. l’iconographie commentée par l’auteur.

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