Lettre au jeune introuvable

IMG_0456.JPGBillet de (mauvaise) humeur. «Téou?» Question beuglée généralement à plein volume par les utilisateurs de portables, de préférence ados.

«Téou?» Question que je te pose, sans brailler, mais non moins fermement, mon (ma) jeune ami(e) inconnu(e) icaunais(e)... (Je précise pour les lecteurs qui n'ont pas l'avantage de résider dans notre département qu'il s'agit de la dénomination charmante des habitants de l'Yonne ; je précise aussi que j'adresse également bien volontiers cette soufflante à tes cousins hors limites du département.)

Voici la genèse de mon ressentiment. 11 avril dernier : ce soir-là, on attendait Stéphane Hessel en la bonne ville d'Auxerre. Le théâtre municipal plein à craquer, une salle annexe avait été aménagée spécialement pour qu'un public nombreux puisse suivre les échanges avec l'auteur du manifeste Indignez-vous ! et malgré ce dispositif, on avait dû refouler des gens à l'entrée. Stéphane Hessel a parlé une demi-heure, droit devant son pupitre de verre, sans note, le verbe clair et le geste mesuré, avant d'entamer une conversation tout à la fois familière, élégante et pleine d'optimisme avec un auditoire vibrant : des quadras, des quinquas et beaucoup plus car affinités... J'ai compté trois « jeunes » dans l'assistance.

Je vous cherchais donc en vain, toi et tes semblables, navrée que les enseignants venus en nombre n'aient pas amené leurs élèves partager ce moment privilégié avec un monsieur que je ne suis pas loin de considérer comme un trésor national vivant, et touchée par la ferveur intacte de vieux militants inlassablement révoltés par l'injustice et avides de tout changer.

« En France ce sont les anciens (comme Hessel) qui donnent des leçons de courage. Dans les pays arabes ce sont les jeunes. Comment l'expliquez-vous ? » demandait récemment Jérémie Demay, (jeune) confrère journaliste à Cynthia Fleury (jeune) philosophe, dans un entretien publié par la Gazette de Côte-d'Or (1). En effet, au moment où les jeunes Tunisiens, Égyptiens, Libyens, Syriens, et là, plus près de nous, Espagnols entre autres, occupaient toute la place au sens topographique du terme, chez nous c'était calme plat.

On a beau évoquer le rôle majeur joué par Facebook dans l'organisation de la protestation et des réseaux de solidarité, ici je lis surtout sur les murs de quelques jeunes gens dûment diplômés, des informations aussi palpitantes que « j'ai plongé dans le pot de Nutella, ^_^ » ou des commentaires de clips et de séries télévisées américaines sur chaînes câblées « c'est juste excellent »...

Est-ce parce que tu passes ton dimanche « en mode couette », qu' « on n'arrive pas, me disait récemment cet élu auxerrois, à trouver des jeunes qui veuillent bien devenir entraîneurs bénévoles pour les plus petits, dans nos clubs sportifs (...) On ne les trouve pas plus dans les conseils de quartiers... »

« Notre génération s'essouffle, constate non moins anxieux, ce syndicaliste. Les jeunes, au début ne peuvent pas militer, sans CDI, c'est trop dangereux pour eux, et puis après, avec la précarité, ils sont concentrés sur leur famille à construire, les problèmes du quotidien... Il n'y a pas de renouvellement de générations. »

Mais enfin quoi ? Tu ne t'engages pas dans une association, dans un parti, tu t'abstiens lors des consultations électorales, tu ne crois plus au clivage gauche-droite, tu dédaignes la presse d'information, tu es, paraît-il, sensible à l'écologie (mais enfin je ne t'ai pas vu non plus descendre dans la rue manifester pour la défense de l'environnement) tu te défies des institutions et des politiques... Il est vrai que pour réenchanter la vie, aux dernières nouvelles, on parle de Martine Aubry ou de François Hollande... Sans vouloir offenser personne, je te concède qu'on peut rêver d'autres leaders.

 

Justement. J'ai un peu peur que tu ne rêves pas non plus.

J'ai beau chercher, multiplier les questions dans notre coin de région, on me répond que « non, les Indignés, chez nous, pour le moment, ça ne prend pas ».

Ah bon.

Le chômage, le système de santé bousillé, la planète salopée, le racisme et la xénophobie, la violence sous toutes ses formes, l'inégalité Nord-Sud, la pauvreté, l'injustice, l'individualisme, rien de tout cela ne te hérisse le poil ? L'aspiration à la liberté et à la dignité qui traverse les pays arabes et anime de jeunes citoyens transformés en combattants, ça ne te concerne pas non plus ? Tu attends quoi pour prendre ton destin à bras le corps en refusant haut et fort qu'on te confisque ton avenir ?

Tu vois, jusqu'à présent je me demandais avec honte et inquiétude quel monde nous allions te laisser. Aujourd'hui je me demande avec non moins de crainte, ce que tu vas en faire.

(1) Gazette de Côte-d'Or, n° 243, 7 avril 2011

 

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