Plus belle la vie

Fragments du quotidien, dans un hôpital de campagne.

Fragments du quotidien, dans un hôpital de campagne.

 

Le soleil cogne. Dans la chambre, les volets roulants à demi baissés filtrent la lumière mais pas la chaleur écrasante.


Sur le lit, un vieux monsieur mince somnole, d’un sommeil agité, la tête sur le côté, une jambe nue un peu soulevée. Sa blouse d’hôpital fendue dans le dos découvre une large couche. Avec ce pagne incongru et sa famille silencieuse inclinée vers lui, on a vaguement l’impression d’une scène christique de mise au tombeau.

Il y a quelques semaines encore, il arborait au revers de sa veste la rosette de la Légion d’honneur. Il était incollable sur des points de détail de la Constitution ou de l’histoire des institutions, et montrait une robustesse physique peu commune.
Ce jour-là, quand un de ses enfants va solliciter de l’aide, « mon père aimerait aller aux toilettes », on lui annonce comme une bonne nouvelle : « Il n’en a plus besoin ! Depuis qu’il est chez nous, il est incontinent ! ». Et voilà une affaire réglée.

Le vieux monsieur s’égare très loin dans ses souvenirs, événements anciens, terres étrangères. Son regard se tourne, sans la voir, vers la fenêtre, au-delà des toits, des potagers miteux et d’une frange de peupliers à l’orée des bois.
« Ils aiment la boue, murmure-t-il.
- Qui aime la boue ?
- Les buffles. Geste las de la main. Ils pataugent. »

Certains jours, ses hallucinations le remplissent d’effroi, il s’agite, se débat, alors on l’attache dans son fauteuil. Il cherche à se lever, glisse sous les sangles, ne peut se redresser. Un après-midi, sa femme l’a retrouvé renversé, tétanisé, épuisé, accroché au bout du fil d’une sonnette muette.

Ce service de « rééducation » d’un modeste hôpital de campagne est plein à craquer. De personnes âgées surtout.

Le médecin, harassé, galope au long du couloir jusqu’à une heure tardive. Personnel insuffisant, afflux de malades, impossibilité de prendre du repos, énumère-t-il amèrement au détour d’un entretien que la famille du vieux monsieur a réussi à lui arracher.

Comme une ombre d’excuse peut-être, pour ses rebuffades des jours précédents. Cet homme règne en maître dans son service à grands coups de gueule qui impressionnent ses malades. Il a l’habitude d’être craint, obéi, révéré.

Les demandes d’explications sur les traitements successifs et sans résultat qu’il essaie, en attendant l’établissement d’un diagnostic qui tarde à venir, l’irritent manifestement. Il doit se sentir agressé dans son autorité, avoir l’impression que cette famille met en cause ses connaissances, ses compétences.

Alors il prononce un verdict, d’un ton sec : au vu des scanners du patient, « son cerveau est comme une patate sèche ». Et avant de détailler les riantes perspectives qui s’annoncent, il tente d’adoucir son propos : « Je comprends très bien que vous vous inquiétiez. C’est un être humain, on ne le manie pas comme un fauteuil. »

La famille encaisse, y compris les métaphores légumineuse et mobilière.

À côté du vieux monsieur, un plus âgé encore achève ici sa vie. Il geint, recroquevillé sur son drap souillé. Une toux grasse le secoue. Ses mains s’accrochent convulsivement à tout ce qu’elles saisissent, défont sa couche, la pétrissent, se joignent sur son visage qu’elles maculent, frottent ses yeux. Une odeur écœurante se répand dans la pièce étroite.

Deux aides-soignantes poussent des exclamations de dégoût, admonestent cet homme de 98 ans, le manipulent sans douceur. Il crie. Elles aussi. Puis le calme revient.

Du couloir parviennent des échanges d’informations « ça y est, on a fait la dame de la 208 », le babil d’une télévision lointaine et sonore, la litanie d’une vieille malade qui implore sans discontinuer « Papa, viens me chercher ! ».

Concentrée sur sa tâche, mais prenant le temps d’un salut bienveillant, une infirmière prépare les médicaments pour tout l’étage.

Le chariot du repas du soir s’annonce. La femme et les enfants du vieux monsieur refluent vers l’ascenseur.

Ils cherchent à plaquer sur leur chagrin des bribes d’analyse rationnelle, où il est question de manque de budget pour la recherche en gérontologie, de lacunes dans la formation du personnel, d’insuffisance des effectifs, de la pauvreté d’aménagement des territoires ruraux…

Dans la fournaise, la voiture bringuebale sur la route dont le revêtement fond, entre les champs de blé, sous la poussière de la moisson. La fatigue pèse, le silence s’installe et les pensées vagabondent.

Les buffles aiment la boue…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.