Tas d’ordures

Non, non, rassurez-vous, ce n’est pas une insulte. Juste une histoire de sacs, bien ficelés, déposés là où il ne faut pas. Des ordures, quoi. En tas.

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Non, non, rassurez-vous, ce n’est pas une insulte. Juste une histoire de sacs, bien ficelés, déposés là où il ne faut pas. Des ordures, quoi. En tas.
« C’est un petit trou de verdure »… sur l’ancienne route nationale 6, rebaptisée aujourd’hui RD 606, non loin d’Auxerre. Plus précisément une aire de pique-nique, sous les platanes, avec deux bancs, une table de bois et, au bord de la chaussée, une poubelle, flanquée de deux panneaux on ne peut plus explicites : « Dépôts d’ordures ménagères interdits – Article R 116-2 du code de la voirie routière » et « Réservé aux déchets pique nique ». Et juste à côté, un amoncellement écœurant de gros sacs poubelle gris, cartons et cagettes, régulièrement ramassés, aussitôt remplacés, qui ne manquent pas d’interroger l’automobiliste : qui peut bien parcourir ainsi des kilomètres de route, chargé de ses ordures, afin de les entasser bien en vue en un endroit aussi inadéquat ? Et pourquoi ? Qui se coltine le ramassage, avec quel coût pour la collectivité ? Quels sont les moyens de lutte contre cette incivilité ?

 

 

 

Pas facile d’obtenir des réponses à ces questions en apparence de strict bon sens. On découvre qu’en matière de déchets, la communication est bien verrouillée et la dérobade générale. À questions simples, réponses évasives et complexes, élus injoignables, fonctionnaires archi prudents : « Il faut voir avec le conseil général… »


Au conseil général, justement, Fabrice Jobard, directeur de la communication n’esquive pas le problème : chaque année, explique-t-il, 180 tonnes de déchets sont ramassées sur les aires de repos et points d’arrêts situés sur les routes départementales : « Le coût pour la collectivité n’est pas anodin : 120 € par tonne plus les heures travaillées plus le matériel à entretenir… » Jusqu’à présent, cette collecte avait lieu deux fois par semaine en été. Devant l’augmentation des dépôts sauvages et en particulier sur le point incriminé, on est passé à trois ramassages hebdomadaires, soit environ 1,5 t de déchets.
« Malgré cet entretien, poursuit Fabrice Jobard, les équipes « espaces verts » constatent une augmentation des dépôts sauvages qui ne correspondent pas à ceux attendus (pique nique, papiers). Il peut s’agir d’encombrants, de poubelles des usagers, de bouteilles d’urine… de réfrigérateurs, machines à laver, téléviseurs, ordinateurs, pneus, bidons d’huile usagée, parfois même des animaux morts… »

Bien sûr, plusieurs de nos interlocuteurs locaux évoquent d’emblée, comme fauteurs de trouble probables, les routiers et les gens du voyage.
Billevesées pour ce gendarme de la brigade toute proche, qui ne s’en laisse pas conter : « Un routier peut à l’occasion, lors d’un arrêt, jeter son emballage de sandwich et sa canette à côté de la poubelle prévue, mais pas tout un sac ! Quant aux gens du voyage, s’ils devaient jeter les ordures là, c’est une montagne qu’on trouverait à cet emplacement ! D’ailleurs, quand on va les voir pour leur demander de ne pas laisser leurs détritus sur leur lien de campement en partant, ils nous répondent souvent que s’ils disposaient de containers où les déposer, ils les utiliseraient. Et c’est vrai ! On constate que sur les aires où on leur a installé le tri sélectif, c’est nickel ! »
Le gendarme bienveillant a raison. Les aires aménagées des environs, comme celle d’Avallon, hélas encore rarissimes, ressemblent à de classiques terrains de camping.
Auprès de maires, de fonctionnaires territoriaux, on hasarde alors en toute innocence : « Ne serait-ce pas d’honorables citoyens qui se livreraient à ce genre de délinquance surprenante ? »
Une patrouille d’anges passe en vol serré au-dessus de la question. « Non… Pourquoi voudriez-vous… »
Pourquoi en effet ?
Très au fait de la situation et un tantinet désabusé, ce fonctionnaire des services de l’État, qui RGPP oblige, voit ses possibilités d’action de plus en plus réduites, ne manie pas la langue de bois et attire l’attention à la fois sur les déficiences de l’organisation de la collecte et sur cet « esprit français », ce « système D » qui érige pour certains la filouterie en sport national.
Sur le premier point, le rapport de la Cour des Comptes, rendu public le 13 septembre dernier, lui donne raison et dresse un tableau clair et alarmant des limites du système, alertant notamment sur « la complexité du partage des responsabilités entre les multiples acteurs qui interviennent au plan local dans la gestion des déchets ménagers. Ces acteurs sont nombreux et mal coordonnés. » « Les conseils généraux, poursuit le rapport, élaborent, depuis 2004, les plans départementaux de gestion des déchets, qui définissent les objectifs et sont censés coordonner les actions des différentes collectivités concernées.
Or, ces plans ne peuvent traiter de l’organisation territoriale, qui relève des schémas départementaux de coopération intercommunale arrêtés par les préfets. En outre, ils restent imprécis et seulement indicatifs pour les équipements à créer par les collectivités. »

Sur le terrain, cela signifie donc que d’une commune à l’autre, on rencontre une infinie diversité de situations quant au nombre et aux modalités de la collecte, comme de leur coût pour les citoyens. Un, deux ramassages par semaine, ou simplement deux par mois, sachant dans ce cas un tri sélectif est demandé à la population afin de pré recycler tout ce qui peut l’être… D’une taxe forfaitaire annuelle au paiement personnalisé au poids de déchets collectés…
Et c’est là que ça dérape… Illustration du fameux « système D », on a vu, apprend-on, des gens taxés au poids, ou au nombre de levées, aller jeter discrètement et nuitamment leurs ordures dans la benne du voisin. Forcément quand ça se sait, les contrevenants changent de tactique, d’où peut-être les fossés ?
« Vous imaginez bien, regrette notre gendarme, qu’à proximité d’Auxerre, en matière de délinquance, on a malheureusement des tâches un peu plus urgentes que d’aller ouvrir régulièrement les sacs sur les accotements… De plus, les personnels communaux assermentés peuvent aussi le faire… »
En effet, « une partie du personnel du Service routier départemental est désormais assermentée et habilitée à dresser des procès verbaux auprès du Procureur de la République pour les contrevenants, passibles d’une amende de 1 500€ » rappelle Fabrice Jobard, du conseil général.
Certes, mais le citoyen pollueur est aussi électeur… Et il se pourrait que dans ces communes rurales où chacun se connaît, les élus ne se précipitent pas pour infliger des amendes qui leur feraient perdre des voix.


Alors bien souvent, on met en avant la nécessaire prévention, l’éducation, la sensibilisation à l’environnement des jeunes générations, et, il faut bien le dire, un brin de méthode Coué. Comme le rappelle le rapport de la Cour des Comptes déjà cité : « Une enquête récente du CREDOC révèle que parmi les gestes que nos concitoyens sont prêts à faire en faveur de l’environnement, l’élimination et le tri des déchets arrivent en tête. »

Beau comme un sondage sur les intentions de vote pour le FN.

En attendant, comme chacun sait, ce n’est pas discret les ordures, ça cause, ça balance, ça donne des noms… Un morceau d’enveloppe mal déchiré et hop, l’affaire est dans le sac, si on ose dire.


Ainsi avons-nous chargé dans notre coffre, pour en avoir le cœur net - à défaut de l’estomac - deux sacs qui jonchaient l’aire de repos. (En toute légalité, sur le domaine public chaque citoyen peut ramasser ces sacs et aller les déposer dans un endroit approprié).

Nous en avons ensuite procédé à l’inventaire exhaustif. Jackpot dans les deux cas !

Ni Stéphane ni Véronique n’avaient pensé à éliminer le courrier personnel signant leur délit. Nous avons donc pu constater que les deux contrevenants du jour habitent bien deux communes voisines. Bien sûr, ni l’un ni l’autre ne perdent de temps en tri. Déjà qu’il leur faut parcourir plusieurs kilomètres en voiture pour jeter le contenu de leur poubelle… Au milieu des mégots, des légumes entiers et pourris, des moitiés de baguettes de campagne encore dans leur emballage en papier, Stéphane, par ailleurs adepte de produits diététiques bio, ultra levure, pollen etc., n’hésite pas à jeter toutes ses bouteilles de bière.

 

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Véronique, selon son courrier, honorable membre de la fonction publique, se teint les cheveux, boit beaucoup de thé et balance revues et publicités sans état d’âme parmi ses pots de crème au caramel.

On a songé un moment à aller déposer leur bien discrètement devant leurs portes respectives, sous la pluie d’étoiles filantes. Ou à leur passer un coup de fil, histoire de rire un peu : « Bonjour, je suis journaliste et j’aimerais recueillir votre témoignage : qu’est-ce qui motive votre choix de déposer vos ordures sur la D 606 ? » On a opté pour une formule plus sobre : dépôt des deux sacs au point de tri sélectif local, après avoir vidé deux seaux remplis des bouteilles de bière de notre pollueur dans le container à verre.


Parce que finalement, Véronique, Stéphane, c’est un réel plaisir de ne pas vous connaître.

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