«Bien vivre ensemble, c'est pas compliqué, non?»

À Vézelay, Bachir a repris l'unique épicerie. Entre le jeune Marocain et ce village si singulier, s'est tissée en un clin d'oeil une histoire d'amour réjouissante.

Bachir, devant son épicerie © A. D. Bachir, devant son épicerie © A. D.
À Vézelay, Bachir a repris l'unique épicerie. Entre le jeune Marocain et ce village si singulier, s'est tissée en un clin d'oeil une histoire d'amour réjouissante.

 

 

Bachir n’est pas prêt d’oublier sa grande peur inaugurale : « La première fois qu’on est venus voir la boutique, on n’a pas eu le temps de visiter le village, et on n’a pas tilté ; quand j’ai réalisé où on avait mis les pieds, j’ai dit à ma femme : «Oh la ! la ! On est foutus. Jamais ils ne vont nous accepter. »

 

Vézelay, colline éternelle classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Sa basilique qui conserve des reliques attribuées à Marie-Madeleine ; son vaste panorama sur une campagne opulente aux courbes douces, ses maisons de guingois dont la moindre cave est voûtée d’ogives, ses ruelles au sol incertain, mangées par les roses trémières, ses inévitables galeries de peinture et commerces de vin, ses communautés religieuses : fraternité monastique de Jérusalem, franciscains, orthodoxes… Ses 800 000 visiteurs annuels, dont un grand nombre de pèlerins, de marcheurs pour Compostelle, de scouts, d’amateurs de retraites spirituelles… Ici Saint Bernard prêcha la deuxième croisade en 1146, la guerre fratricide entre catholiques et protestants ensanglanta chaque rue, mais aussi Français et Allemands se retrouvèrent pour une croisade de la paix au pied de la basilique en 1946.

Quand tous ces passants refluent le soir et que la grande rue n’est plus parcourue que par un ou deux flâneurs de goût et des chats indolents, combien d’habitants reste-t-il au village? À peine 200 hors saison. Une boulangerie. Plus de boucherie depuis belle lurette. Le vendeur de journaux baisse le rideau jusqu’au printemps. C’est dire si l’épicerie revêt un caractère de survie pour les personnes âgées ou isolées.

 

Ainsi donc un matin d’octobre 2009, les Vézeliens ont-ils découvert derrière la caisse un mince garçon pas encore trentenaire, lunettes d’intello et sourire charmeur, et sa blonde jeune femme : Bachir et Élodie prenaient le relais de l’habituelle dame à cheveux gris, partie savourer sa retraite deux rues en contrebas.

 

D’abord, se souvient Bachir, les commerçants et restaurateurs sont passés le saluer. Puis ont débarqué les clients qui séjournent à Vézelay le week-end et les vacances. Avec ceux-là, Parisiens en majorité, le jeune homme, avec une gouaille justement très parisienne, lançait la conversation sur le sujet inépuisable de la capitale, du quartier habité par ses clients, de la circulation… Pour son premier jour, il a rencontré aussi une Ardennaise un tantinet chauvine, ravie de l’entendre aussitôt embrayer sur le festival de marionnettes de Charleville : dix minutes plus tard ils se tutoyaient déjà en vieux camarades. C’est que le Paris profond, comme la patrie de Rimbaud, Bachir connaît tout ça sur le bout des doigts.

 

Après un bout d’enfance en France, suivi d’un retour au Maroc pour des études en géologie, il s’est retrouvé en 2001 sur les bancs de la fac à Créteil, pensant d’abord obtenir une équivalence de ses diplômes. Mais impatient d’entrer dans la vie active et attiré par le commerce, il a rapidement rejoint une petite boutique familiale dans le XVIIIe arrondissement, où il a fait ses premières armes d’épicier et de grand communicant. Ensuite, il est donc passé par les Ardennes, Charleville-Mézières à la réputation de rudesse du climat et des habitants ; il a pourtant eu vite fait d’y nouer des relations amicales avec les jeunes de son âge : « Je n’ai jamais eu aucun mal à m’intégrer… » C’est là aussi qu’il a rencontré Élodie tout droit descendue du Nord. Ils se sont mariés à Giens. D’elle, Bachir dit très vite avec une tendresse pudique, qu’elle est toujours à ses côtés en toutes circonstances, dans un soutien sans faille. Comment ont-ils atterri à Vézelay ? En regardant des annonces. Le comptable consulté a estimé qu’avec les flux touristiques, l’affaire était viable et voilà.

 

La nouvelle a parcouru en un clin d’œil la grande rue qui monte à la basilique : l’épicerie venait de prendre un sérieux coup de jeune et de vie. Plus besoin de s’interroger sur les heures d’ouverture selon les jours et la saison, ni de pester sur les produits introuvables : Bachir est à la barre treize heures par jour, l’été de façon ininterrompue jusqu’à 21 heures, sept jours sur sept et commande tout ce qu’on lui réclame avec force commentaires joyeusement moqueurs : « Comment de la crème anglaise en sachets ? Tu es si paresseuse ? Tu n’as pas vu les œufs et le lait là-bas ? »

 

Il n’a pas fallu non plus longtemps aux vieux du village pour se laisser apprivoiser et dorloter ; Bachir, sans réclamer un centime supplémentaire, livre de tout, surtout les lourdes bouteilles de gaz qu’il finit par mettre en service lui-même, « en écoutant les mamies et les papys parler de leur chat, de leur chien, de leurs enfants ». Il y avait un vieux monsieur qu’il aimait particulièrement. Il avait été prisonnier en Allemagne et lui racontait des anecdotes intéressantes sur Berlin. Lui, il rêvait d’une machine à expresso. Bachir l’a commandée à la grande enseigne dont il dépend, l’a déposée chez son destinataire avec la facture initiale sans s’autoriser le moindre bénéfice et en prime l’a installée. Ensuite, les deux compères se sont préparé un petit expresso. Le vieux monsieur est mort cet hiver, « dommage ! ».

 

Lors des vœux de fin d’année de la municipalité, deux mois après l’arrivée des jeunes gens, le maire, André Villiers, s’est adressé avec chaleur à un Bachir tout ému, pour l’accueillir officiellement, et le remercier pour tout ce qu’il apportait déjà au village. Sous les applaudissements, Bachir a compris que finalement, il pouvait respirer ; Élodie et lui étaient plus qu’ « acceptés ». Ils allaient pouvoir affronter l’hiver rigoureux et le village replié sur lui-même, sans angoisse. « J’aime l’été, les touristes, on travaille bien, c’est sûr. Mais j’aime bien aussi l’hiver à Vézelay, dit Bachir. On se retrouve rien qu’entre nous. Tout le monde se connaît. On a le temps de parler au coin du feu… On se sent en famille. On travaille quand même. Et puis il y a toujours quelques touristes de passage. C’est la première fois que je n’ai pas envie de quitter un endroit… »

 

La boutique résonne de bavardages, d’éclats de rire. Bachir dans un anglais très honorable indique le chemin de la basilique à deux marcheurs et lance par dessus son épaule « Eh oui ! Je fais aussi office de tourisme pour les pèlerins ! » Un jeune homme hirsute, déboule casque à la main, l’air catastrophé : « Tu vends des cartes de téléphone ? Ma mob est encore en rade, il faut qu’on vienne me chercher. » Bachir lui tend son téléphone: « Tu ne vas pas acheter une carte pour ça, tiens appelle ! Va dans la remise, tu seras tranquille ! » Il se tourne vers des touristes indécis devant ses rayons de terrines du cru, aux étiquettes alléchantes. « Celle-là est particulièrement goûteuse, d’après mes clients ! » Il a fini par les connaître, sans jamais y goûter, pas plus qu’aux bouteilles de chablis ou d’irancy de réputation flatteuse. Musulman pratiquant en ce haut lieu de catholicité, il ne touche ni aux unes ni aux autres, fait ses cinq prières quotidiennes et observe le jeûne du ramadan, en toute discrétion. Quand on lui demande ce qu’il pense du port du voile, il rigole franchement : « Ici dans la boutique, j’en vois des voiles avec toutes les religieuses en habit qui passent mais ça ne me gêne pas ! » Et redevenu sérieux : « Franchement, chacun fait ce qu’il veut ! On vit dans un beau pays, il n’y a pas plus démocratique… Bien vivre ensemble, en paix, c’est pas compliqué, non ? »

 

Bachir raconte encore comment aux dernières élections, il est allé chercher en voiture un vieux monsieur pour l’emmener voter : « Voter, un truc que je n’ai pas le droit de faire ! » bien que « participant depuis toujours à la santé de l’économie de la France, sans la moindre période de chômage ». Mais là, sur la colline, il a pris sa décision : il va demander la nationalité française.

 

La fin d’après-midi propulse une vague de touristes joyeux dans la petite boutique. On se retire sur la pointe des pieds, le sourire aux lèvres, et en remontant à petits pas la grande rue « Oui, c’est bien par là la basilique ! » on se surprend à fredonner par une ou deux associations de pensée, la chanson de l’Auvergnat.

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