La mémoire qui flanche

La Gazette de Côte-d’Or alerte ses lecteurs sur une embarrassante question: au moment où le club de foot de Dijon, le DFCO, monte en Ligue 1, il ne serait pas déraisonnable de rebaptiser son stade qui porte un nom bien peu recommandable. Le moins qu’on puisse dire est que les avis sont partagés.

La Gazette de Côte-d’Or alerte ses lecteurs sur une embarrassante question: au moment où le club de foot de Dijon, le DFCO, monte en Ligue 1, il ne serait pas déraisonnable de rebaptiser son stade qui porte un nom bien peu recommandable. Le moins qu’on puisse dire est que les avis sont partagés.

 

En Bourgogne, Gaston Gérard est d’abord associé à une recette délectable de poulet, avec de la crème, de la moutarde et du vin blanc. C’est aussi le nom du stade et de quelques autres lieux de Dijon.

Or, La Gazette de Côte-d’Or de cette semaine fait sa une sur une enquête de Jérémie Demay (1) qui jette un éclairage cru sur ce patronyme.

 

Gaston Gérard, nous apprend notre confrère, a été un maire dynamique de Dijon de 1919 à 1935. Ses concitoyens lui doivent notamment la construction du fameux stade et le lancement de la Foire gastronomique, événement annuel qui continue aujourd’hui de susciter une ferveur toute… bourguignonne.

 

Mais c’est aussi, explique Jérémie Demay, s’appuyant sur les travaux de l’historien dijonnais Pierre Gounand (2), un ami de Pierre Laval, comme lui passé de la SFIO à la droite extrême; un homme assoiffé de pouvoir, ne dédaignant pas les bassesses pour le conserver, qui après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain, soutient le gouvernement de Vichy avec zèle et sera déclaré inéligible le 9 décembre 1945.

«L’amnésie collective l’a gracié», constate notre confrère qui s’étonne que non seulement le stade porte ce nom, mais également une place voisine sur laquelle est érigé un monument en hommage aux soldats morts pour la France.

 

À l’heure où nous publions ces lignes, même si l’article crée un buzz régional, La Gazette n’a pas encore enregistré de réactions politiques officielles ; le week-end est propice à la réflexion, d’autant que dans un climat de précampagne fort actif à Dijon, toute prise de position devient à haut risque. Il conviendra donc d’être attentif à la suite des événements.

 

Les lecteurs, internautes en l’occurrence, puisque La Gazette a posté le papier sur son site web, n’ont pas tardé, en revanche à réagir. Diversement… Extraits :

 

« Mais qui se soucis de ce genre de conneries? pourquoi mettre encore une polémique en marche? à qui va profiter le crime? moi ce que je retiens de Gaston Gérard c’est son poulet, bien représentatif de Dijon. »

 

« Mon père m’avait toujours dit que cet homme qu’il a connu avant, pendant et après la guerre n’était pas très respectable. Il serait temps de se réveiller et de renommer le stade mais aussi la place qui portent ce triste nom. Merci à la Gazette d’avoir eu le courage de mettre tout ca sur la place publique. Je ne pense pas que le nom sera changé mais au moins ca permettra peut-être aux nombreux spectateurs qui viendront assurement au stade l’an prochain d’avoir une pensée pour tous les anciens comme moi (même si j’étais encore bien jeune) ont connu et souffert pendant la guerre à cause de certaines personnes qui n’étaient pas seulement allemandes. »

 

« Cet article reflete le caractère bien francais (ou du moins celui des journalistes) qui pronent la belle parole a tous le monde et où tout est bon pour s’offusquer. Le stade porte ce snom depuis 42 ans, et on découvre seulement maintenant que gaston gérard n’était pas le plus sympa des hommes ni le plus gros fan de foot qui existe? Non c’est juste que maintenant , les dijonnais connaissent le stade gaston gérard (chose pas évidente il y a encore 5 ou 10 ans) et que la gazette sait que ca peut faire le « buzz » comme on dit.

Bref ce stade s’appelle comme ca et j’espere qu’il le restera pour celui qui fut maire de dijon pendant de nombreuses années , celui qui fit batir ce stade (si il ne l’avait pas fait qui l’aurait fait dans ses successeurs? Kir, poujade franchement je n’en suis pas sur…), celui qui qui inventa ce qui est certainement un des plus gros evenement de l’année a dijon : la foire gastronomique. »

« J’aimerais savoir en france a quel moment on va arreter de se sentir coupable de l’histoire de france. Gaston gérard qu’on le veuille ou non a été un des maire les plus important de dijon meme si il n’a pas été tous blanc. De toute facon quel politique de cette periode n’a pas collaboré? Franchement etre maire d’une ville comme dijon sous l’occupation je pense qu’il ne fallait pas faire de vague pour ne pas finir avec une balle dans la tete. »

 

« En cherchant bien on doit trouver des stades du nom de boucher sovietiques je suis sur »

 

Mince .... alors comment on va appeler le poulet gratiné à la moutarde maintenant ?? Le "poulet gratiné a la moutarde" ??

Le «poulet gratiné à la moutarde»? Très bonne idée ! De toute façon, comme on peut s’en douter, ce n’est pas monsieur Gérard, mais sa femme qui l’a inventé, en 1930.

 

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(1)Déjà cité dans ces colonnes. Cf billet : Lettre au jeune introuvable.

Le papier de Jérémie Demay est reproduit intégralement sous ce billet.

(2)Thèse de doctorat de Pierre Gounand, Une ville française sous l’occupation : Dijon 1940- 1944.

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Gaston Gérard au stade inférieur

Le stade de foot et la place où se trouve un monument aux morts portent le nom de Gaston Gérard. Maire de Dijon jusqu’en 1935, son ambition le consuma jusqu’à la collaboration. Jugé et condamné, l’amnésie sélective l’a gracié.

" Considérant que non seulement il n’est pas établi que l’intéressé ait effectivement participé à la lutte contre l’ennemi, mais qu’encore il a manifesté en diverses occasions son attachement au pseudo-gouvernement de Vichy »... Par ces mots le jury d’honneur, le 9 décembre 1945, confirme l’inéligibilité de Gaston Gérard. Son premier jugement s’est déroulé devant la commission de justice. Celle-ci se réunissait dans l’actuelle salle des débats du conseil général. « Tonton », comme il était surnommé, comparaissait pour sa présence à l’inauguration des « Ailes de Bourgogne », pour avoir présidé l’arbre de noël de la Ligue française de Costantini (ndlr : les mêmes qui ont tenté d’assassiner le Chanoine Kir en 1944), mais aussi pour son vote des pleins pouvoirs à Pétain en juin 1940.

 

Gaston Gérard est un brillant avocat. Mais derrière sa verve acquise après de longues années de plaidoirie, son argumentaire laisse sourire. L’association Les Ailes de Bourgogne était une sorte de structure de recrutement de pilotes destinés à être enrôlés dans l’aviation allemande. D’après Claude Guyot, président du Comité départemental de la libération (CDL), et présent lors du procès, Gaston Gérard raconte sa version de la défense dans l’Historique du CDL de la Côte-d’Or : « Il était passé sans but précis, et s’il avait pris la parole, c’était uniquement à la demande de l’assistance ; et retiré depuis juin 40 des affaires publiques, il ignorait l’esprit de cette association... C’était d’ailleurs la seule fois qu’il avait paru et parlé en public. » La commission détient comme preuve de sa présence une photo. Gaston Gérard est coincé. Mais la curiosité n’est pas son seul défaut.

 

Il se défend aussi d’avoir participé à l’arbre de noël de la Ligue française en décembre 1941. Claude Guyot rapporte les propos de l’ancien maire : « Messieurs, je suis navré, très navré, d’avoir eu à comparaître devant vous dans cette salle du conseil général où j’ai défendu avec éclat les intérêts du département et de la ville, dont j’ai été le maire pendant seize ans. Je ne croyais pas y comparaître en accusé. » Sauf qu’après ce discours surjoué d’une sincérité bidonnée, les membres de la commission sortent encore une photo le montrant au premier rang du théâtre. Le compte-rendu en décembre 1941 dans le Progrès de la Côte- d’Or, quotidien à la botte de l’occupant, ne fait pas mention de la présence de l’ancien parlementaire, mais précise qu’un portrait géant du maréchal trône sur la scène. Gaston peut-il encore plaider une curiosité benoîte ? Non, « je ne me rappelais pas. J’ai eu tellement d’activités privées que j’ai pu oublier et j’ignorais qui était Costantini » rapporte Claude Guyot. Une perte de mémoire arrivant à point ! La commission n’est pas dupe et le condamne à une peine d’inéligibilité. Cette sanction peut paraître dérisoire, mais pour Tonton, elle s’apparente presque à la mort. Et encore, Gaston a eu de la chance. Le comité ne savait pas tout à l’époque de son jugement... Ce que Gaston Gérard aimait dans la politique ce n’était pas tant les idées, que de se sentir aimé et porté vers les responsabilités. Il est donc passé de la SFIO à la droite pétainiste. Comme Pierre Laval, ce qui n’est pas une référence. « Il ne cesse d’intriguer par tous les moyens pour être appelé de nouveau à la mairie de Dijon » écrit le préfet à l’amiral Darlan, ce que reprend la thèse de Pierre Gounand Une ville française sous l’occupation : Dijon 1940-1944. Gaston Gérard était membre de la SFIO avec Pierre Laval. Les deux hommes ont gardé des liens forts. Après s’être vu opposer un « Nein » par les Allemands, Tonton va voir son ami Laval à Vichy pour solliciter le poste de gouverneur de la province de Bourgogne, et du maréchal le poste de maire de Dijon. Mais rien n’y fait. Prenant sa plus belle plume, l’ancien avocat écrit au préfet une lettre en date du 5 mars 1942 dans laquelle il explique que « depuis les manifestations auxquelles, vous le savez, je suis resté complètement étranger, je n’ai cessé de recevoir des délégations de toutes les classes de la société, prêtes à solliciter, notamment par des pétitions massives, mon retour, le cas échéant, à la mairie de Dijon. Vous connaissez, d’autre part, la promesse formelle qui m’a été faite par le Maréchal à ce sujet. » Pourquoi Gaston Gérard trempe-t-il sa plume à ce point ? Bien sûr par amour du pouvoir. Mais Gaston est aussi vexé depuis que Paul Bur a été désigné pour s’occuper de la ville. Le « vendeur de chiottes » comme il l’aurait parfois surnommé prend « sa » place qui lui revient de droit, enfin le pense-t-il...

Tonton n’hésite pas à user de toutes les bassesses pour salir et compromettre Bur. Le 20 juin 1942, un certain M. Bonfort, vante toutes les qualités de Gaston Gérard pouvant se résumer ainsi : tout le monde, même ceux qui ne le savent pas, veulent le retour de ce maire tant aimé. Bonfort ajoute dans son courrier « vous en aurez la confirmation notamment par MM. Max Cappe, rédacteur en chef du Progrès de la Côte-d’Or, et Manglof, rédacteur en chef de l’Echo de Nancy ». Comme le remarque le docteur en histoire Pierre Gounand « la caution de ces deux collaborateurs notoires en dit long sur la nature de la campagne anti-Bur ». Ce soutien démontre également le sens du patriotisme et de l’honneur de Gaston Gérard prêt à s’acoquiner avec les plus viles crapules.

L’épuration d’après guerre passe. Gaston Gérard reste avocat. Le 5 février 1969, il tombe, accidentellement, du premier étage de son hôtel particulier rue du Petit-Potet à Dijon. Pour saluer sa mémoire, le stade qu’il avait faire construire en 1934 porte son nom, comme une place se trouvant à proximité du Parc des sports. À cet endroit, dans les années 2000, un monument aux morts, en mémoire des soldats tombés pendant les conflits en Indochine et en Corée, est érigé. Interrogée, la mairie n’a pas souhaité répondre sur cette association malencontreuse. En attendant, l’image de la ville reste associée à Gaston Gérard.

Jérémie Demay jeremie@gazette-cotedor.fr

BIO EXPRESS / GASTON GÉRARD est né le 30 avril 1879 à Dijon. Avocat réputé pour son talent oratoire, il a rapidement mis ce don au service de la politique. D’abord encarté à gauche, son premier mandat est celui de conseiller général en 1907. Il occupera cette fonction jusqu’à la fin de la guerre, même si les conseils généraux n’avaient plus de fonctions réelles. Lors des dernières élections cantonales en octobre 1937, il se fait élire sur Dijon avec 55% des voix. De 1919 à 1935 il est maire de Dijon. Durant ce mandat, il lance, entre autres, la construction du Parc des sports et inaugure la première foire gastronomique... En 1928 il devient député, élu sur la circonscription de Dijon jusqu’en 1932. Il retrouve ce poste en 1936 en se faisant élire dans la circonscription de Châtillon-sur-Seine. Au cours de ce mandat, il vote les pleins pouvoirs à Pétain. En 1930, il devient le premier ministre du Tourisme dans le gouvernement de Pierre Tardieu. De 1931 à 1932, il occupe dans le gouvernement de Pierre Laval le poste de secrétaire d’État aux Travaux publics et au Tourisme. Il retrouve un maroquin ministériel dans le gouvernement de Pierre Tardieu du 20 février au 3 juin 1932 comme secrétaire d’État aux Travaux publics et à la Marine marchande. Après la Seconde Guerre, il est déclaré inéligible. Il retourne à sa profession d’avocat et il prend la charge de bâtonnier. Il se consacre également à l’écriture de quelques livres. Il est Commandeur de la Légion d’honneur, et titulaire d’une quinzaine d’autres distinctions. Il meurt le 5 février 1969 en tombant du premier étage de son hôtel particulier.

JD

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