De la réalité de l'école en Afghanistan

Sur France Inter ce matin encore, et sur fond d’hommage rendu aujourd’hui à nos soldats tués au combat, on nous explique avec componction que si l’intervention militaire française a eu un effet incontestablement positif, c’est celui d’envoyer à l’école « des milliers de petites filles afghanes ».

Sur France Inter ce matin encore, et sur fond d’hommage rendu aujourd’hui à nos soldats tués au combat, on nous explique avec componction que si l’intervention militaire française a eu un effet incontestablement positif, c’est celui d’envoyer à l’école « des milliers de petites filles afghanes ».

 

Ce serait passionnant, vraiment, de pouvoir regarder un documentaire sur ce sujet. Encore que ce soient probablement les mêmes qui diffusent ce genre d’informations, mais qui hurlent au scandale et à l’inconscience quand des confrères reporters tentent de les vérifier sur le terrain.

En 2009 est paru Petite conférence sur le journalisme, Florence Aubenas, Grand reporter (1) relatant une intervention de notre consœur à Montreuil, peu auparavant, devant des enfants.

 

Elle leur raconte notamment ceci :

 

« Cette histoire d’école en Afghanistan était donc une des choses dont je voulais me rendre compte. Est-ce que c’était vrai ? Ou bien simplement un conte raconté par les pays occidentaux pour se donner bonne conscience et laisser leurs soldats dans ce pays ? Il me semblait que même une grande nation riche et en paix comme la France aurait du mal à créer tant d’écoles et former tant de professeurs en si peu de temps.

Je suis donc arrivée en Afghanistan, entre autres, pour aller à l’école. J’ai commencé par aller voir les associations qui distribuaient des cartables et des crayons aux élèves. Puis j’ai rencontré les familles pour leur demander si elles avaient bien reçu les fournitures. Elles m’ont répondu que oui. Ensuite, j’ai voulu aller voir les salles de classes elles-mêmes. Là, les choses ont commencé à se compliquer. Très souvent on me montrait des tas de cailloux en m’expliquant que les bâtiments n’étaient pas encore construits. L’Afghanistan est un pays très pauvre qui vit dans la guerre depuis plus de trente ans. Là-bas tout manque. Les gens ont à peine de quoi manger, parfois ils doivent faire un feu avec la porte de leur propre maison parce qu’ils n’ont pas assez de bois pour se chauffer l’hiver. Alors comment imaginer avoir les moyens de bâtir une école ?

 

J’ai demandé comment les statistiques pouvaient dans ce cas-là affirmer qu’autant d’enfants suivaient des cours, si les bâtiments eux-mêmes n’existaient pas. On m’a répondu : « En fait les statistiques ne mentent pas. Elles ne disent pas que les enfants vont à l’école, ni même qu’ils étudient. Elles disent qu’ils sont inscrits à l’école. Ils iront quand elles seront construites. » J’ai commencé à avoir de sérieux doutes, mais pour être honnête à mon tour, une partie des établissements était déjà bel et bien terminée. Je suis donc allée voir comment les choses s’y passaient. J’ai rencontré les directeurs, ils m’ont dit que le plus gros problème n’était pas les élèves mais les professeurs. Pendant longtemps il n’y avait aucune formation scolaire du tout en Afghanistan, à cause de la guerre et des problèmes politiques : la plupart des adultes ne savent donc ni lire ni écrire. Quand il a fallu recruter des professeurs pour reconstruire le système éducatif, il n’y avait donc pas grand monde. Il aurait d’abord fallu envoyer les adultes eux-mêmes à l’école pour en faire des enseignants. Mais on revient au premier problème : s’il n’y a pas d’école pour les enfants, il n’y en a pas non plus pour les adultes.

Dans leur majorité les maîtres ne sont donc pas très savants. Pour vous donner une idée de leur niveau, c’est comme si les élèves de la classe juste au-dessus de la vôtre devenaient tout à coup vos professeurs. Dans un collège, un formateur m’a expliqué qu’il avait réalisé un test pour se rendre compte du niveau des enseignants. Cet examen était très facile, j’imagine que dans cette salle de théâtre, ici à Montreuil, la plupart d’entre vous le réussirait : il s’agissait de dessiner un carré de deux centimètres de côté. La moitié des professeurs n’a pas réussi. Aucun, pourtant, n’a été renvoyé. « Pour nous, c’est mieux que rien », m’a dit le formateur.

 

Je lui ai demandé s’il existait en Afghanistan des écoles considérées comme très bonnes. Il m’a proposé de visiter la meilleure école de tout le pays. Elle est dans la capitale qui s’appelle Kaboul et là-bas, me disait-il, les professeurs étaient aussi instruits que dans n’importe quel pays en paix. Nous arrivons donc dans ce lycée et ils me disent qu’ils vont me présenter le meilleur professeur de cette meilleure école. Vraiment, on ne pouvait pas trouver mieux. C’était un professeur de mathématiques charmant, très cultivé, qui avait eu la chance d’étudier dans une université à l’étranger. Il me raconte que son salaire, comme celui de tous ses collègues, est très bas : 50 euros pour un mois. Avec ça, il n’arrive pas à nourrir sa famille. Alors, ce monsieur, le plus grand professeur du plus grand lycée de Kaboul, devait quitter la classe en vitesse l’après-midi pour aller vendre des sous-vêtements sur le marché et réussir à gagner un peu plus d’argent. Au fil de la conversation, je comprends que tous les enseignants sont dans le même cas. Ils ne peuvent donner cours qu’à mi-temps s’ils veulent faire vivre leurs propres enfants. Donc, même les quelques centaines d’élèves qui ont le privilège d’étudier dans le meilleur établissement du pays, ont certes de très bons cours, mais seulement pendant deux heures par jour.

 

Pourquoi je vous raconte cette histoire ? Pour vous expliquer qu’il ne faut jamais croire sans les vérifier les petites phrases qu’on entend dans les conférences. Soyez donc prudents, sur ce que je suis en train de vous dire. Je plaisante bien sûr. »

Certes, trois ans minimum ont passé et bien des efforts ont dû aboutir. Mais à l’heure du bilan, il faudra nous convaincre autrement qu’avec des trémolos et des affirmations non étayées que les enfants afghans, (et pas seulement « les jeunes filles ») peuvent étudier aujourd’hui dans leur pays.

 

 

(1) Bayard, 2009.

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