La ville dont le prince est un marionnettiste

Jusqu’au 25 septembre, Charleville célèbre les cinquante ans de son festival mondial des marionnettes. À côté des compagnies les plus prestigieuses, le off déploie tout son talent et la ville communie comme au premier jour.

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Jusqu’au 25 septembre, Charleville célèbre les cinquante ans de son festival mondial des marionnettes. À côté des compagnies les plus prestigieuses, le off déploie tout son talent et la ville communie comme au premier jour.

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Sous ses toits d’ardoise violette, la place Ducale est noire de monde. Pendant dix jours, le cœur de Charleville bat au rythme des représentations, des parades, des performances, des concerts, de la fête. De tous les continents, sous toutes leurs formes, de la figurine de laine tremblant au bout d’un fil aux mises en scène spectaculaires, mêlant en des corps à corps haletants comédiens de chair et comédiens de papier ; du pavé de la rue aux décors audacieux empruntant aux nouvelles technologies les plus délirantes ; du Guignol de pure tradition à la satire politique et sociale à usage des adultes ; de la douceur des matières de laine aux compositions macabres et grinçantes ; du gotha aux artistes de rue inconnus… les marionnettes investissent la ville de Rimbaud. Et le public répond fidèlement.
C’est une histoire singulière que celle de ce festival.
Au départ, il y a la guerre. Celle de 1939-45. Et les Ardennes sévèrement touchées, une fois de plus. Jacques Félix a 17 ans et voudrait faire quelque chose pour embellir le quotidien des enfants. Emballé par un spectacle de marionnettes conçu par le Lorrain Géo Condé, il décide, dans l’été 1941, d’organiser avec une poignée d’amis, militants catholiques comme lui, des représentations dans les colonies de vacances, les patronages. Les jeunes gens réalisent leurs premières poupées avec tout ce qui leur tombe sous la main ; chutes de tissus, cordons de rideaux, lainages détricotés (pour la tête), bouchons (pour le nez) boutons (pour les yeux) morceaux de carton, bouts de ficelle, dînette des petites sœurs (pour les décors)… Ils apprennent à les manipuler, inventent les histoires. Le succès dépasse leurs espérances. L’aventure continue, mais à la fin de l’année 1942, les poupées sont enfouies avec émotion dans des caisses soigneusement cachées. Les amis se dispersent, rejoignent des maquis, connaissent des destins divers.
En 1944, quatre autres copains, tout aussi cathos, et anciens spectateurs des précédents, décident de reprendre le flambeau. Informé, Jacques Félix, rentré sain et sauf dans les Ardennes, retrouve la cachette, réveille les poupées endormies, rejoint les petits nouveaux et crée Les petits comédiens de chiffon.


Avec l’appui fervent d’André Lebon, maire socialiste de Charleville, ils gagnent vite en notoriété, courent le pays et reçoivent leurs premiers hôtes, parmi lesquels Philippe Genty, déjà… Et aussi, animés par ce souci de réconciliation et d’union entre les peuples qui leur tient tant à cœur, la première compagnie allemande, venue de Cologne, une autre d’Angleterre, une de Prague…
C’est ainsi qu’en mai 1961 une dizaine de troupes françaises et étrangères débarquent à Charleville et jouent dans des salles immédiatement bondées.
Dès lors, Jacques Félix, toujours avec le soutien sans faille d’André Lebon, travaille avec acharnement à organiser un vrai… énorme… spectaculaire… festival. La ville ne possède guère de salles : un théâtre, un ou deux cinémas – et si peu d’hôtels… Justement, voilà la clef du succès. Les habitants sont mobilisés pour recevoir, accueillir, héberger, nourrir les festivaliers. Quinze éditions vont suivre, avec des dates majeures, comme celle de septembre 1972 ; les Carolomacériens découvrent dans leurs rues des gens aux accoutrements étonnants, chargés de lourds sacs à dos. Du Japon, du Brésil des États-Unis… Bientôt du Viêt-Nam, du Togo… de partout… les festivaliers convergent vers les arcades de la place. Salles combles et comblées, représentations supplémentaires hâtivement décidées… Et sur les trottoirs, spectacles improvisés, saltimbanques, fanfares, géants de papier… Les écoles sont mises à contribution, les centres sociaux, les « quartiers » comme on dit...


On ne peut en rester là. C’est ainsi que, rêvés par Jacques Félix, vont naître l’Institut international de la marionnette, en 1981, puis l’École nationale supérieure des arts de la marionnette, en 1987, qui en accueillant des étudiants du monde entier renouvellent cet art, avec le concours de créateurs, de chercheurs, de formateurs, en symbiose avec d’autres disciplines, le théâtre, la danse, l’opéra… et forment les nouvelles générations de marionnettistes… Et ce n’est pas fini… Nouveau défi, à partir de cette année, le festival devient biennal.
On imagine quelles amitiés se sont forgées, avec le temps. Le festival n’a rien perdu de son âme. C’est toujours, en même temps que le rendez-vous incontournable des programmateurs, un lieu de fidélité.
Dans la cour du musée d’Ardenne, le cercle grossit. Sous les mains de l’Anglais Clive, un papillon dessine des arabesques le long de la façade de pierre ocre. Sur un air de flûte, un musicien de bois s’éveille, porte son instrument à ses lèvres et entame un pas de danse. Toutes les émotions, tous les efforts se lisent sur le visage du marionnettiste qui se contorsionne, rampe sur le sol pour accompagner son partenaire, se déhanche avec lui. Les gens sourient, essuient parfois une larme, d’un geste esquissé.
À quelques rues, devant l’institut de la marionnette, une foule et un silence impressionnants. Sur les pavés, un petit feu, un garçon chaussé de baskets et une autre figurine de bois, un homme primitif, saisissant de beauté tragique, de vulnérabilité. Autour de lui, les visages sont graves. De très jeunes enfants, des parents, des beaux, des moches, des vieillards, des élégants, des en survêtements défraîchis, tous captivés par la représentation de l’humaine condition à l’extrémité des doigts du poète anonyme.

 

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Place Ducale, les terrasses des cafés débordent. On s’assoit par terre, faute de mieux, autour de la fontaine, pour dévorer sa part de galette, dont la croûte de sucre craque sous la dent et colle les doigts, qu’on trempe dans l’eau fraîche de la fontaine, avant d’attaquer de plus belle les cavités moelleuses du gâteau.
Juste devant, sur la scène d’un castelet, un gendarme se fait rosser en bonne et due forme, réclamant ses papiers à un étranger : « Je sais bien qu’on vote en 2012, mais en attendant… » piaille-t-il en tâtant du bâton. La foule adore, rit, applaudit. Au milieu du flot ininterrompu, indifférents à tout ce qui les entoure, trois petits enfants avancent de front, manipulant avec précaution trois chatons de laine qu’on vient de leur offrir et dont les petites pattes gambadent avec une grâce de cabri. Les adultes s’écartent, les contemplent avec tendresse. Soudain, un petit chien blanc tire sur sa laisse, intrigué par ces créatures non identifiées. Une main bienveillante déroule la laisse, une autre plus petite avance un chaton. Rencontre d’un museau de laine et d’un museau poilu. Rassuré, le petit chien reprend son chemin, suivi par trois chats caracolant sur le trottoir.


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Au bout de la place, la Meuse coule vers la vallée, qui il y a peu encore résonnait du bruit familier du travail des hommes : fonderies de fer, de fonte et d’acier, dans les villes nichées au creux des méandres de la rivière, adossées aux parois de schiste brodées de bruyères. Aujourd’hui, après quelques barouds d’honneur comme la lutte exemplaire des Thomé-Génot, à Nouzonville, magnifiquement filmée par Marcel Trillat en 2006, les usines se sont tues et la vallée peine à se reconvertir.
Ce sont pourtant bien les mêmes qui sont là, à l’accent rugueux, le badge « bénévole » au bout d’un ruban, côtoyant les photographes et journalistes un doigt sur une oreille, l’iPhone collé à l’autre : « Devine où je suis… À Charleville ! Char-Le-Ville !! »
Jacques Félix, mort lui aussi en 2006, à l’âge de 83 ans, peut dormir en paix. Au fil des ans et des délicates figurines, Charleville, avec élégance et générosité, poursuit son aventure de poésie et de fraternité.

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Festival mondial des théâtres de marionnettes

Du 16/09/2011 au 25/09/2011

B.P 249 - 08130 Charleville-Mézières

Tél. 03 24 59 94 94

Fax 03 24 56 05 10

www.festival-marionnette.com

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