Le travail des hommes

Ils sont deux pour remonter un large pan des remparts prestigieux de Vézelay, dans l’anonymat du travail quotidien. Hommage.

Ils sont deux pour remonter un large pan des remparts prestigieux de Vézelay, dans l’anonymat du travail quotidien. Hommage.

 © JFLQ © JFLQ

« Par beau temps, on a une vue magnifique de là-haut, sur tout le paysage ! »

Au pied de la tour emballée avec de faux airs de Christo, Roland, le chef de chantier, s’émerveille, balayant d’un geste ample le rideau d’arbres décharnés à moitié immergés dans le brouillard. « On va vers les beaux jours ! » affirme-t-il avec une confiance qu’on a un peu de mal à partager, les pieds mal assurés sur la boue glissante, dans la grisaille glacée de ce matin de mars.

 Le chantier s’inscrit dans un vaste programme de rénovation du patrimoine vézelien. D’importants travaux sont engagés pour plusieurs années, et parmi eux, la restauration de cette tranche du rempart nord, le long de la Maison Jules-Roy, (propriété du département). Coût annoncé : 758 000 €, financés à hauteur de 378 000 € par le département, 180 000 € par des fonds européens et 200 000 € par la Fondation du patrimoine, pour… 86 mètres de mur. L’ensemble des remparts s’étire sur 2 100 mètres.

« À en juger par leur état actuel, leur maçonnerie était en moellon de choix. L’adhérence de ce moellon avec le mortier est tellement forte qu’il est impossible d’en détacher les pierres. Pour en démolir quelques parties dans certains endroits, il faut employer le pic, la masse ou la mine » remarque déjà un Guide du visiteur en 1879…

L’auteur poursuit : « Mais le temps s’est chargé de cette destruction ; son œuvre lente et certaine a déjà fait disparaître les murs dans beaucoup d’endroits ; dans d’autres ils tombent en ruines. Cependant on aperçoit encore du côté du nord et de l’est des pans de murailles assez bien conservés et qui peuvent donner une idée de la régularité avec laquelle ces travaux de défense avaient été exécutés. » (1)

C’est ainsi que depuis le 9 novembre dernier, Roland et son collègue Frédéric, s’offrent un corps à corps quotidien avec la vieille muraille où la végétation, parfois de vraies touffes d’arbres vigoureux, s’est profondément enracinée au fil des siècles, scellant autant que brisant l’appareillage de pierre, déjà éclaté par le gel et battu par les tempêtes.

 « Au départ, on a décaissé les roches sur 50 cm pour retrouver l’assise. On est tombé sur des trous de boulins de 1,50 m de profondeur » raconte Roland. « On fait tomber les souches, à la scie, à la pioche, à la tronçonneuse puis on purge la muraille de toutes les pierres instables. » Ce à quoi ils s’occupent précisément ce matin-là, aidés par Romain, un jeune apprenti, bataillant contre une souche énorme.

Ensuite vient la reconstitution du parement extérieur : autour des échafaudages, un amoncellement de belles pierres jaunes attend, certaines taillées, d’autres brutes, venues de carrières de la Nièvre ou de Massangis. La cohésion entre parties anciennes et nouvelles est assurée par un coulis de chaux et des goujons en laiton. Le jointoiement du parement se fait « à l’ancienne », avec un mélange savamment dosé de chaux blanche, de sable, additionné de brique pilée et de terre jaune.

À l’ancienne encore, les pierres sont patinées, pour donner l’impression du vieillissement. Et le résultat, mètre par mètre, est magnifique, parfaite fonte de l’ouvrage dans l’ensemble.

Roland a « trente-sept ans de carrière dans les monuments historiques » . Il a appris au départ auprès des Compagnons, puis « sur le tas », travaillé au château de Giens, à Fontainebleau, et déjà beaucoup à Vézelay, son « fief » dit-il en souriant. Il cherche la bonne formulation, pudique, et ajoute : « J’admire mon métier… C’est tout un art ».

Mais un art contraignant. À peine les deux maçons se sont-ils interrompus pendant les jours de gel à -15 °, où Roland s’est retranché dans l’atelier pour poursuivre la taille des pierres.

Qu’il pleuve, qu’il vente… les Vézeliens ont pris l’habitude de les voir sur leur échafaudage dégager et consolider la pierre à la force de leurs bras et de leur expérience. Roland répond à toutes leurs questions, conscient et fier du cadeau fait aux habitants du lieu : « Les gens d’ici sont contents, c’est bien, il faut qu’ils participent ! »

Le chantier est prévu pour durer un an et demi. Détail important, trois personnes en contrat d’insertion rejoignent ces jours-ci, pour six mois au moins, Roland et Fred, heureux de transmettre leur savoir-faire. Et Roland pense déjà à la tour qu’il va pouvoir libérer de ses bandelettes de momie.

 On peut se demander s’il est bien raisonnable dans un contexte économique si difficile de consacrer tant d’argent à relever de vieux murs ; s’il ne vaudrait pas mieux les laisser crouler sous le lierre, comme autant de vestiges, témoins de repli et d’orgueil…

On peut aussi penser que chaque année la colline de Vézelay est sillonnée de milliers de visiteurs de tous horizons, touchés par la beauté du lieu. Que peut-être ces remparts rénovés, embellis, rendus à leur fonction de protection paisible de la colline, par ce qu’ils accueillent en leurs flancs de diversité sociale, géographique, politique ou religieuse, sont aussi essentiellement remparts contre l’intolérance, l’immobilisme, la peur de la rencontre et de l’altérité. Et ça au moins, ça n’a pas de prix…

Une petite religieuse en habit bleu comme ses yeux, mèches blanches vaporeuses à la lisière du voile et sourire à faire fondre le plus intransigeant bouffeur de curés, s’enquiert  chaque jour de l’état du chantier et de la forme des maçons : « C’est dommage, regrette-t-elle, quand on parle des remparts dans le journal, on interroge et on prend en photo les responsables, bien sûr, les décideurs, mais jamais on ne voit ceux qui font tout ce travail… » Message reçu ma sœur.

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(1) Guide du visiteur à Vézelay, Topographie, statistique, histoire de la ville de Vézelay, illustré de vingt dessins par MM. AD. Guillon et L. Levert. 1879.

Roland, chef de chantier © JFLQ Roland, chef de chantier © JFLQ
Frédéric, "l'ancien" © JFLQ Frédéric, "l'ancien" © JFLQ

 

Romain, apprenti © JFLQ Romain, apprenti © JFLQ

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