Charleville, un certain regard

La capitale des Ardennes, une « ville fantôme », à en croire un papier paru récemment dans un grand quotidien national… Billet de (mauvaise) humeur.

La capitale des Ardennes, une « ville fantôme », à en croire un papier paru récemment dans un grand quotidien national… Billet de (mauvaise) humeur.

 

 

Samedi 14 juin, je fais halte dans les Ardennes, à Charleville. Un papier paru l’avant-veille dans Libé*, attire mon attention.

Titré J’irai sur les sentiers avec Arthur R1bO, ça ne commence déjà pas très bien et ne s’arrange pas avec la suite… Sa jeune auteure y dessine un portrait de Charleville qui ne témoigne pas d’un sens aigu de l’observation, ni d’une empathie sans faille pour le genre humain. Qu’on en juge :

Dans « la grisaille du matin, qui pue la pisse de chien à la sortie de la gare » elle observe « les gueules ravagées par le tabac, l’alcool et la misère. Des visages au regard hagard que je croise sous les arcades de la Place Ducale. »

En remontant les rues derrière le moulin, ce ne sont que « des cafés, des brasseries et des bouis-bouis aux devantures pâlottes et crasseuses, mitraillées par des chiures de mouches. Les patrons ont développé le commerce de produits dérivés à l’effigie du poète. Faut bien renflouer les caisses d’une ville devenue fantôme. »

Je fais grâce à mon lecteur du reste de la description. Tout le coin y passe, dans un rayon de soixante kilomètres et dans le même registre.

Notre auteure pense peut-être que le dénigrement de la ville natale du poète s’apparente à une manifestation obligée de piété filiale, ou pire… confraternelle. C’est déjà ne pas comprendre grand-chose à Rimbaud et à la complexité de son rapport aux Ardennes.

Je crains surtout qu’elle ne s’imagine – et la publication de son papier ne peut que la conforter dans cette idée – que le dénigrement est devenu un genre journalistique à part entière.

On ne compte plus les émissions qui, sous prétexte de « décrypter l’actualité », étalent leurs inévitables « chroniqueurs », lesquels, empiétant sans complexe sur les plates-bandes des humoristes dont c’est le métier et le talent - n’est pas Didier Porte qui veut - s’emploient à étriller, railler, conspuer des œuvres, des lieux, des personnes, érigeant le sarcasme et l’invective en unique finalité de l’exercice. Mais avec quelle légitimité et dans quel but ?

Samedi après-midi, sous un soleil de plomb, je me promène donc moi aussi place Ducale, sœur jumelle de la place des Vosges parisienne**. Je flâne dans les allées du marché de producteurs ardennais, entre les étals de cerises, de miel, de fromages, de fleurs… Sous les arcades de pierre ocre et de brique rose, les terrasses des cafés débordent de badauds en quête d’un coin de fraîcheur, dans un agréable brouhaha de conversations et de tintements de glaçons au fond des verres.

On aperçoit en contrebas le vieux moulin, qui abrite le musée Rimbaud, actuellement en travaux de réaménagement, avec la longue passerelle métallique enjambant la Meuse pour aller se perdre dans les frondaisons de la colline.

Autour de la place, des rues piétonnes, et les enseignes de vêtements qu’on trouve dans toutes les villes, mais aussi des boutiques aux vitrines alléchantes avec les pâtisseries locales, « galettes à suc' » dorées, brioches et gâteaux mollets, sangliers – l’emblème des Ardennes - en chocolat mais non… pas de Rimbaud à croquer.

 Des cafés, des petits restaurants bardés d’affiches et de marionnettes. Charleville, qui héberge l’Institut international de la marionnette continue, entre deux éditions de son festival, à vivre au rythme de la poésie des poupées à fil***. Sur les devantures de boutiques inoccupées, une main experte et anonyme a calligraphié des fragments de poèmes, joli pied de nez à l’adversité.

Car, oui, bien sûr, la crise sévit ici de façon dramatique.

Les usines de la vallée de la Meuse ne sont plus que friches, la désindustrialisation gagne les ultimes niches d’emploi, à coups de délocalisations et de plans dit sociaux. À Revin, les salariés d’Électrolux ont tiré leurs dernières cartouches au début du mois. L’usine sera remontée en Pologne.

Nul doute qu’on puisse rencontrer des gueules cassées, des estaminets miteux, des beaufs bruyants, à Charleville et dans les alentours, comme à Paris, à Marseille ou n’importe où. Nul doute également que se payer leur tête ainsi, pour le plaisir, n’a rien à voir ni de près ni de loin avec  l’esthétique rimbaldienne. Nul doute enfin que cette région qui lutte âprement pour sa survie mérite mieux que la dérision.

Puisse notre auteure débutante employer son goût pour la poésie, l’écriture, et l’impertinence, à de meilleures causes.

« Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée » enjoint André Gide à son jeune lecteur dans les Nourritures terrestres. Voilà un bon objectif journalistique. Et un bon objectif tout court.

Crédits Photos : AD

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 * Texte retenu dans le cadre du concours Libération-Apaj 2014.

** Leurs architectes respectifs, Clément et Louis Métezeau sont d’ailleurs frères.

*** Voir notre billet du 19 septembre 2011, http://blogs.mediapart.fr/blog/anne-duvivier/190911/la-ville-dont-le-prince-est-un-marionnettiste

http://www.festival-marionnette.com/

 

 

 

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