Municipales: duel feutré à Auxerre

Au long de deux mandats municipaux, Guy Ferez (PS) a transformé sa ville, dans son mode de vie, comme dans sa physionomie. Mais il pourrait bien faire les frais de la grogne d’administrés accros à la voiture, et du dynamisme du jeune député UMP de l’Yonne, Guillaume Larrivé, qui après l’avoir battu d’un cheveu aux élections législatives, rêve de lui ravir la mairie.

Requalification des quais de l'Yonne. Projet.  Juin 2013. © Mairie d'Auxerre. Requalification des quais de l'Yonne. Projet. Juin 2013. © Mairie d'Auxerre.

Au long de deux mandats municipaux, Guy Ferez (PS) a transformé sa ville, dans son mode de vie, comme dans sa physionomie. Mais il pourrait bien faire les frais de la grogne d’administrés accros à la voiture, et du dynamisme du jeune député UMP de l’Yonne, Guillaume Larrivé, qui après l’avoir battu d’un cheveu aux élections législatives, rêve de lui ravir la mairie.


Henry Miller écrivait en 1938 : « Le soir tombait quand j’arrivai en vue de la ville d’Auxerre qui, si mes souvenirs sont exacts, est sur l’Yonne. (…) Je me souviens des reflets sur l’eau, des grands arbres qui se balançaient sur le doux ciel de France. Je me souviens d’avoir éprouvé alors une grande paix, une paix comme je n’en avais jamais connu dans mon pays natal. (…) Comme disait le patron du restaurant de la rue Le Chapelais : ce n’était évidemment pas Paris!  Mais à certains égards c’était bien mieux que Paris. C’était plus français, plus authentique… » (1)

Mais au fil des ans, ce beau site avait perdu de son lustre. Depuis le pont Paul Bert, par lequel on entre dans la cité, ce qu’on découvrait d’abord, c’est un entassement de voitures garées sur les berges de l’Yonne, le long d’une artère grise au flot de circulation incessant. Juste au-dessus, pourtant, la vieille ville, avec sa cathédrale, ses maisons à pans de bois, ses hauts murs, ses portails clos, et ses rues étroites et sinueuses, au détour desquelles on aperçoit parfois les champs.

Aujourd’hui, l’aménagement en cours des quais de l’Yonne métamorphose le lieu. Le stationnement réparti sur les deux rives fait la part belle au végétal, au bénéfice des promeneurs, à vélo et à pied ; côté gauche, pentes douces, aménagements en gradins, pelouses, plantes choisies pour leur adéquation avec le milieu humide, arbres, terrasses, bientôt un miroir d’eau.

L’inauguration est prévue pour le 14 décembre prochain, mais les badauds n’ont pas attendu la fin du chantier pour s’installer sous les premiers parasols ou venir grignoter leur sandwich en jetant des miettes aux canards. 

Côté droit, on prépare notamment l’aménagement du parc, la construction d’un kiosque à musique, et de nouvelles installations portuaires facilitant le tourisme fluvial.

Jean-Pierre Soisson, dont on connaît l’attachement à sa ville, dont il fut le maire de 1971 à 1998, ne boude pas son plaisir : « L’aménagement des quais est une belle opération. Je l’avais prévue, Guy Ferez la réalise, car je n’avais pas eu les financements. La rive va être magnifique, ça va être un changement profond. Les quais et la perspective des monuments illuminés depuis la passerelle, l’abbaye, la cathédrale, l’église Saint-Pierre et la statue de Paul Bert présentant la ville au passants, c’est éblouissant. Sans doute le plus beau paysage urbain se reflétant dans une rivière, de France. »

Et il poursuit avec entrain sur tout ce qu’il conviendrait d’entreprendre pour parfaire le travail, entre autres la démolition de deux grands silos inutilisés.

Mais la transformation des quais, pour spectaculaire qu’elle soit, ne doit pas faire oublier les autres aspects de la rénovation urbaine menée par Guy Ferez.

Lui aussi est né et a grandi à Auxerre. Élu maire en 2001, réélu au premier tour en 2008, il parle volontiers de ce qu’il appelle sa « volonté de recoudre la ville sur elle-même ». En douze ans, 150 millions d’euros ont été investis dans le renouvellement urbain ; destruction de tours au profit d’un écoquartier avec des maisons individuelles, réhabilitations, résidentialisation, aménagement d’espaces publics, maisons de quartier, équipements sportifs, espaces verts, voirie… Le tout accompagné par une offre densifiée de services à la population (loisirs, culture, sport, soutien scolaire) et en concertation avec les premiers intéressés : « J’ai toujours pensé que la ville devait être un territoire de consensus et que lorsqu’on devient maire on ne peut pas être sur une démarche purement « idéologique ». Je n’ai donc pas à distinguer les clientèles électorales de celles qui ne le seraient pas. On doit juger l’action du maire (et de son équipe) à travers ce qu’il fait et non à travers ce qu’il est. »

Si cette recherche du consensus l’a amené à associer l’ensemble de la population au choix du nouveau visage des quais, il avait dès 2002 mis sur pied un dispositif plus resserré, favorisant la « démocratie de proximité » : chaque quartier dispose d’une assemblée consultative ouverte à tous. Celle-ci désigne ses représentants qui siègent avec deux élus municipaux au conseil de quartier (onze pour toute la ville) ; instance permettant aux habitants de débattre, d’organiser des animations, et de réaliser certains projets au moyen d’un budget propre, comme l’aménagement d’un chemin piéton, ou l’amélioration d’un éclairage public…

Autre service mis en place depuis 2002, les « correspondants de nuit » : toute l’année, douze agents municipaux interviennent par le dialogue et la médiation pour apaiser des conflits de voisinage, des actes d’incivilité, apporter une aide et un réconfort aux personnes isolées, et rassurer les riverains par des passages réguliers dans les lieux collectifs comme les halls d’immeubles ou les parkings.
Les habitants, semble-t-il, se sont habitués à ce fonctionnement et pour certains s’y impliquent largement, mais on ne peut pas dire que tous les Auxerrois exultent en leur bonne ville…

Deux ou trois sujets de discorde reviennent dans les conversations et déchaînent les passions.

D’abord un projet de rénovation qui a enflammé la ville pendant quelques mois.

La place de l’Arquebuse abrite un marché couvert sous une dalle de béton d’une indéniable laideur. Le maire avait présenté un « dossier tout ficelé » raconte cette dynamique habitante, commerçante en centre-ville, qui a organisé en un tournemain un tir de barrage. L’association qu’elle a créée, Sauvegarde et avenir d’Auxerre, a réuni en quatre mois plus de mille adhérents, épluché tous les recours juridiques permettant de paralyser l’initiative, lancé une pétition et mené un lobbying efficace en particulier auprès des commerçants ; le projet prévoyait entre autres l’implantation d’une « superette » de 2000 m2 dont ils ne voulaient pas entendre parler.

Le 20 juin dernier, Guy Ferez a annoncé l’abandon du dossier, avec ce commentaire, « je préfère rassembler que diviser ».

L’avenir du centre-ville ensuite.

Beaucoup de panneaux « à vendre » sont apposés sur les façades à colombages. « Le charme c’est bien, concède un agent immobilier, mais quand on fait le bilan énergétique de ces appartements… Leur rénovation demanderait un budget considérable et on n’y mettra jamais d’ascenseur. Ce que les jeunes mobiles veulent, c’est du neuf, du frais, du fonctionnel, du beau, où on entre sans même avoir un coup de pinceau à donner. »

« Sens attire des Parisiens, mais pas Auxerre, déplore-t-on dans une autre agence. Si encore on avait le TGV… » Les commerçants de la vieille ville incriminent aussi les Clairions, un quartier périphérique doté d’une vaste galerie commerciale, où sont concentrés un hypermarché, une cinquantaine d’enseignes, des restaurants, des stationnements… et qui aspire donc les consommateurs d’Auxerre et des environs.

Il est vrai qu’un vendredi matin sur le coup de onze heures, on peut bavarder à loisir dans une boutique du centre à deux pas de la mairie, sans être interrompu par la moindre cliente. La rue s’anime à l’heure du déjeuner avec la sortie des bureaux et des écoles ; les passants flânent, font du lèche-vitrine, mais cette fois, les commerces sont fermés. La province déjeune, mais pas seulement. 

« Les trente-cinq heures contraignent les commerçants indépendants à jongler avec les horaires d’ouverture » estime la jeune présidente des Vitrines d’Auxerre, ajoutant que les boutiques franchisées du centre commercial qui ont les moyens d’employer plusieurs salariés, peuvent mieux étaler leurs horaires. Elle reconnaît cependant que l’offre en centre-ville n’est pas toujours adaptée aux besoins des habitants. On y compte par exemple quatre magasins de cigarettes électroniques, ce qui doit en représenter trois de trop… Résultat, les commerces sont éphémères et de plus en plus de locaux restent inoccupés. La relégation de l’AJA, le mythique club de foot cher à Guy Roux, a aussi porté un coup dur aux hôtels et aux restaurants.

Comment la mairie peut-elle remédier à ces problèmes et relèvent-ils vraiment de son champ de compétences ? La présidente des Vitrines d’Auxerre propose au moins une réponse et met le doigt sur ce qui cristallise l’exaspération de toute la ville… la place laissée à la voiture.

Les tentatives de Guy Ferez pour limiter la circulation automobile mettent certains de ses administrés au bord de la crise de nerfs. Et qu’on ne leur dise pas que la piétonisation est dans l’air du temps, ou que la voiture pollue. « Les consommateurs ne veulent pas marcher. Regardez le succès des Drive ! Enlever la voiture revient à tuer le centre-ville. Les gens iront aux Clairions et c’est tout ! » affirme la jeune femme.

Jean-Pierre Soisson, lui, s’amuse franchement : « Il faut comprendre qu’Auxerre vit en grande partie de la campagne qui l’entoure. Les gens qui viennent d’un rayon de vingt kilomètres veulent aller en voiture jusque devant leur commerçant.» Il se remémore tous ses essais de piétonisation et conclut : « Mon Dieu, mon Dieu, mais c’était l’horreur ! Comme lorsque Guy Ferez a entrepris l’aménagement des quais ! »

Lequel Guy Ferez, qui a fini sous la pression populaire par rétablir la circulation à double sens sur le quai rénové, tient le même discours : « Comment faire comprendre que marcher n’est pas dommageable pour la santé... Ça devient un sujet de passion et d’émotion. »
Dans la vieille ville en pente, l’étroitesse des rues exclut toute possibilité de passage de bus. La déambulation ne peut donc se faire qu’à pied ou en voiture (ce qui exige de la virtuosité au volant et beaucoup de sang-froid). Même si la mairie a mis en place un service de navettes gratuites qu’on peut arrêter à tout moment d’un simple signe, cette Auxerroise pour qui les restrictions de stationnement sont intolérables constate amèrement : « Le maire dit qu’il nous consulte, mais il n’en fait qu’à sa tête ! »

À l’heure du bilan, Guy Ferez revient sur la façon dont est perçu l’exercice de la concertation. Il évoque la montée en puissance du « citoyen expert », la crise de la démocratie représentative, les questions sur le partage de la décision, la compétence et la légitimité, l’émotion et le nécessaire recul... Le dispositif mis en place il y a douze ans doit évoluer avec les mentalités « pour être revivifié », ce à quoi il veut s’employer dès le début de son prochain mandat.
Sauf si…

Guillaume Larrivé, nouveau député de l’Yonne, a installé son bureau de campagne un peu plus bas dans la ville. Lorsqu’il ne fréquente pas les plateaux de télévision, le jeune secrétaire national de l’UMP se transforme en homme de terrain, pour ne pas dire de terroir. Et ne ménage pas sa peine, arpentant sans faiblir par tous les temps sa circonscription, présent à la foire commerciale de Toucy, auprès de la société mycologique auxerroise, ou aux rencontres organisées dans le cadre du concours des maisons fleuries.

Député-maire, est-ce jouable ? Il revendique haut et fort cette complémentarité. Mais en cas d’élection en mars prochain, ne devrait-il pas choisir ? Avec un sourire éloquent, il rappelle que la loi sur le cumul n’a pas encore été votée, acceptée par le Conseil constitutionnel, et sera de toutes façons abrogée « quand en 2017 nous reviendrons triomphalement aux affaires ».
Ce brillant animal politique, tête bien faite, (ESSEC, Sciences po, ENA) sait aussi nuancer ses propos en fonction de son interlocuteur. Ce jour-là, il évoque donc sa rencontre avec un travailleur immigré, cite un proverbe africain et déroule un discours humaniste, voire humanitaire.
Concédant qu’« un effort de rénovation des quartiers les plus récents d’Auxerre a été conduit, pas partout mais dans certains quartiers, effort bâtimentaire avant tout… » l’ancien directeur adjoint du cabinet de Brice Hortefeux affirme, quant à son projet pour la ville : « Je crois beaucoup à la nécessité de s’intéresser infiniment plus activement à la dimension humaine dans les quartiers, de manière plus énergique, attentive, beaucoup plus bienveillante au fond, au sens littéral du terme, pour tirer chacun vers le haut. »

Quand on l’interroge à propos de la prochaine échéance municipale, Jean-Pierre Soisson déclare, avec la liberté de parole que lui confère sa toute relative « retraite » et le poids de son influence toujours réelle : « Le problème de Guy Ferez, je ne crois pas que ce soit son opposition de droite, mais au sein de sa propre majorité, son opposition de gauche : les verts, le front de gauche qui le critiquent… Il n’a pas derrière lui de véritable majorité. En réalité, il est un peu comme le président de la République, c’est un social démocrate. » Et il ajoute : « Il était mon adjoint (à l’urbanisme) au moment de l’ouverture, c’est devenu un ami et je ne le renie pas un instant, même si ça peut en embêter d’autres ! » Ce qui ne l’empêchera probablement pas, sauf surprise,  de soutenir officiellement Guillaume Larrivé, comme pour les législatives… par tropisme naturel en quelque sorte.

Guy Ferez qui a lancé sa campagne le 17 octobre dernier, annonce vouloir fédérer une équipe élargie allant jusqu’au centre, autour d’une vision partagée de la ville.

Mais l’élection de mars arrive vite. La saison touristique n’aura pas vraiment commencé et commerçants et restaurateurs pénalisés par les longs travaux n’auront pas encore pu mesurer les retombées économiques attendues des nouveaux aménagements. Pas sûr que l’équipe en place ait le temps d’engranger les bénéfices de la rénovation des quais…
Reste aussi à suivre, comme partout ailleurs, l’inconnue du Front national, la possibilité d’un vote sanction contre le gouvernement, le poids de l’abstention…

En attendant, la vie continue au milieu des engins de chantier, et Auxerre se prépare, comme chaque année, à accueillir trois jours de colloque et de débats qui touchent un large public, bien au-delà de la ville, dans le cadre réputé de ses Entretiens, sous l’égide du Cercle Condorcet. Cette année le thème choisi est  La science en question(s) (2).

François de Closets assurera la soirée d’ouverture, et l’intitulé de son intervention sur le sujet de l’image de la science ne manquera pas de retenir l’attention du maire : Du merveilleux à la contestation…

Auxerre, la Tour de l'Horloge. © AD Auxerre, la Tour de l'Horloge. © AD

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(1) In Tropique du capricorne.
(2) Les Entretiens d’Auxerre : « La science en question(s) » jeudi 7, vendredi 8 et samedi 9 novembre 2013.
Théâtre d’Auxerre : 54 rue Joubert, 89000 Auxerre.

Renseignements, inscriptions : 
06 43 15 20 08 ou sylvain.joliton@wanadoo.fr

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