À propos de la monstruosité

 Ne pas chercher à comprendre la trajectoire criminelle et la mort de Mohamed Merah, ne pas poser de questions, immédiates et à plus long terme, serait bafouer les soldats, le jeune père, les enfants assassinés.

 Ne pas chercher à comprendre la trajectoire criminelle et la mort de Mohamed Merah, ne pas poser de questions, immédiates et à plus long terme, serait bafouer les soldats, le jeune père, les enfants assassinés.

 

 

« Un monstre a attrapé par les cheveux une petite fille de six ans et lui a tiré une balle dans la tête. » « Le monstre est mort. »

Mot communément employé pour qualifier l’auteur de ces actes abominables et désespérants.

Dire : « Un garçon de 23 ans a attrapé par les cheveux une petite fille de six ans et lui a tiré une  balle dans la tête » reste difficilement concevable. Suspect. Indécent. Est-ce que par hasard on lui chercherait des excuses ? Est-ce qu’on voudrait « récupérer à des fins politiques » une tragédie ?

Pourtant les faits sont têtus. En stricte orthodoxie journalistique, « un garçon de 23 ans » est une info, qui ouvre à une multitude d’autres ; « un monstre » un verdict qui claque la porte.

Ce n’est pas l’un de nous, c’est une bête. On a tué la bête.

Rien à ajouter. Circulez, il n’y rien à voir, sauf évidemment pour tous ceux qui se pressent autour de sa tanière afin de s’y faire photographier ou de ramasser une douille emportée « en souvenir ». Mais ça, ce n’est pas monstrueux, juste obscène.

Parce que ce serait difficile et pour le coup vraiment indécent de tenter d’établir une échelle de la monstruosité.

Combien de degrés pour Youssouf Fofana  et ses complices du gang des barbares, qui ont torturé et assassiné un jeune homme juif, à petit feu, en le regardant souffrir et mourir chaque jour ?

Pour le soldat américain qui a vidé son chargeur sur seize civils, enfants compris, afghans ?

Pour Anders Breivik, l’auteur du massacre d’Oslo ?

Pour tous les viols, lapidations, déportations, exécutions massives – souvent en stricte application de la loi de pays avec lesquels nous entretenons des rapports diplomatiques et économiques – tueries, boucheries qui secouent ce monde en permanence ?

Qu’on le veuille ou non, Mohamed Merah était l’un de nous. Le produit d’une histoire singulière dans une communauté humaine, une société qu’on pourrait qualifier de  « monstrueuse », par la cruauté des rapports sociaux qui s’y développent et détruisent des vies chaque jour. Sauf que cette société–là n’est pas non plus monstrueuse. Elle est seulement  individualiste, injuste, violente, amorale, fondée sur le postulat qu’on dit indépassable du libéralisme, produit du détricotage systématique d’un modèle construit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sur une volonté puissante de solidarité aujourd’hui réduite à rien…

Solidarité institutionnelle et partisane ne se portent pas mieux. La belle formule « je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire » improprement prêtée à Voltaire, laisse place à l’exact contraire : je suis d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’au bout pour vous discréditer… Peu importe, semble-t-il, que Christian Prouteau pour la gendarmerie, Jean-Jacques Urvoas au PS, Éva Joly, François Bayrou même, aient posé très vite de vraies questions ; les rivalités multiples, querelles d’ego, appétits de pouvoir, y compris parmi leurs pairs, ont empêché que celles-ci ne soient débattues. Tirs de barrage et consensus hypocrite sur un silence réputé plus digne, alors qu’au fil des jours on perçoit bien les nombreuses zones d’ombre autour de cette affaire.

Sous le couvercle du non-dit, le pire peut continuer à fermenter, préparant de prochaines explosions que les candidats favoris des sondages, arc-boutés sur leur ambition présidentielle, préfèrent ignorer.

Pour le défoulement donc, il reste les réseaux sociaux, vomissant des flots de commentaires sadiques sur ce qu’il aurait convenu d’infliger comme châtiment au meurtrier, ou conviendrait à son frère, émanant de vrais démocrates probablement pas « d’apparence musulmane », et issus de notre « civilisation supérieure ».

Laquelle va droit dans le mur, si nous persistons à accepter passivement que demeure méprisée la composante « fraternité » de notre devise républicaine.

 

 

 

 

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