Quelques journées particulières

Quelques journées particulières

Confinement
Sonne comme confiture
La famille bouillonne dans le même bocal
Des tranches horaires ont été distribuées
Une géographie de l’appartement revisitée
Un organigramme inventé pour cloisonner notre famille
Pour rehausser la sauce du télétravail
Mon mari a la compta, c’est son poste
Moi, je me suis casée d’office, avec mes pinceaux et crayons, au service com’
C’est toujours chic de dire qu’on travaille dans la com’
Même si ce poste se déshydrate comme une main laissée dans le vide
Scarlette, reine des pirouettes informatiques, est promue stagiaire exploitée
Dans une entreprise qui se respecte
Question standing
Il faut toujours quelques boys
Cachou
Le chat invisible
A été nommé
Chef de département
Oui les chats sont rentrés dans le monde de l’entreprise
Au deuxième jour de télétravail général
Entre deux chiffres, on trouve des messages d’un nouveau style :
Bonjour de Normandie !
Coucou de fontainebleau !
Dommage que l’Angleterre soit en bouderie d’Europe
J’entendrais un :
Ici Londres !
Au troisième jour sont apparues les photos de chats au travail
Ils sont là
Affalés sur les imprimantes ou le tapis de souris
Nous sommes au quatrième jour
Au rythme ou dégouline la confiture
Et s’effrite l’idée de sociétés anonymes
Je m’attends à un trombinoscope
Des jeunes juniors
Qui caseront leurs soleils et leurs bonhommes dans les branches d’un tableau comptable

On tient à quatre dans mon trois pièces, ce n’est pas l’enfer
Bruno et son ordinateur se déplacent avec le soleil comme un tournesol
En trois jours, je dois être à mon troisieme journal de quarantaine :
Habitude désormais de créer un protocole d’expression a chacun des carnets de croquis
On n’a jamais entendu si fort les oiseaux
On n’a jamais entendu si peu le carrefour
Reste quatre feux là-bas, oubliés
Noyés dans ce silence
Soudain transpercé par le cri d’une ambulance
Je vis à coté d’un grand hôpital, du moins en surface
Saint Camille, INA, SFP, sont des formidables coins de nature
Dans lesquels s’encastre mon immeuble

Pour cause de répartition temporelle
J’écris sous l’aube qui se lève
Les oiseaux attaquent le jour depuis longtemps
Temps insomniaques
Se couchent-ils seulement ?
Dans mes rondes noctambules j’entends toujours un chant

La journée commence
Bruno va prendre l’ordinateur
Moi mon journal
Le temps s’étiole jusqu'à 17h30
Des coups de téléphones de mises au point, de coordinations
Des tasses de cafés
La stagiaire saute sur la table niquant le raccordement du réseau
17h30 c’est fatigue collective
Des écrans et surtout du manque d’air, malgré les premières fenêtres ouvertes
Nous avons casé notre demi -heure d’exercice physique
Mon immeuble fait partie d’un lot de résidences
Résidence beau site
C’est un tantinet prétentieux, six bâtiments bien lotis en espace vert
Même si depuis longtemps les bancs sont affaissés
A l’image du revenu de certains

17h30
Oui
Fatigue collective
Ou chacun s’emplit du désespoir de ne pouvoir saisir le jour
D’où cette petite aventure, faire le tour du lotissement
Ou juste quelques rues, celles qui collent notre quartier
Et de voir
Que cette heure est commune
La même soif
Nous voilâmes trois répartis dans les allées, l’attestation en poche
Bruno
Moi
Une voisine
17h30 est en passe de devenir une institution

On se croise vaguement de loin
Des gens profitent de leur jardin
Ma ville reste pavillonnaire, même si son temps est compté
Les fleurs retiennent le regard
Les fleurs de cerisiers
Les premiers iris émergeant des primevères
La vie prend ses vacances sans nous
Le monde peut nous oublier sans peine
Nous
Primates égarés nous nous croisons
Un peu penauds
Vaguement honteux
Alors, certes de gène, on se sourit
On se sourit….

 

 

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