Anne-Marie Coulbeaux

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Billet de blog 28 décembre 2025

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J’ai parlé avec l’Amour - conte de Noël

Olivier Coulbeaux a l’habitude - fâcheuse ou pas, chacun en décidera - de converser avec tout et n’importe quoi, objets, animaux, fleurs, concepts. J’ai parlé avec l’Amour est l’histoire de sa dernière rencontre, nous sommes le 25 décembre, le matin de Noël...

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J’ai parlé ce matin à un truc bizarre. En même temps, pas si étonnant, si on se réfère à la date : le 25 décembre. Noël. Vous devinez, ou vous êtes encore dans les brumes bulleuses et huitreuses du réveillon d’hier soir ? Je vais vous aider, sinon vous n’aurez pas compris avant le nouvel an : j’ai rencontré l’Amour ! Attention, je ne veux pas dire que j’ai rencontré une personne de laquelle je suis tombé amoureux. Il y en a déjà une ici, je ne suis pas, hélas, devenu polygame. Elle veut pas. Et puis, ce genre d’histoires banales et triviales ne vous passionnerait guère. Vous auriez raison, ici, on n’est pas dans la presse people. Et puis je n’ai pas à vous avouer tout non plus ! Non, j’ai rencontré l’Amour en personne, et en majuscule. Noël, c’est le jour où jamais, non ? Je vous raconte - au présent pour rendre le récit plus vivant, et parce que ça vient de se passer, et parce que j’en ai envie... Je suis en train de ranger le bordel d’hier, les coupes avec leurs traces de lèvres foie-grasseuses et bucheuses, pestant contre les taches de vin mélangées à des cendres de cigarette, ou d’autres choses plus ou moins définies, sur la nappe lavée de frais il y a une dizaines d’années, fâcheux débordements commis par des convives décidément en dessous de tout, mes amis, ma famille, bref, le décorum habituel de ce genre de soirée à l’ennui aussi profond que mon découvert bancaire en période de fêtes. Un soleil dégueulasse tente de percer les brumes de la cité industrielle et Seveso en contrebas. Une belle journée, donc. Passant devant le sapin pelé qui fait vaillamment son office chaque année depuis le siècle dernier, j’entends une voix me héler... - Bonjour... et Bon Noël ! Je faux (indicatif présent de faillir, pour les cancres) en laisser choir le plateau, avec les coupes rescapées d’hier. Bonjour, c’aurait pu être le Griffeux, mais Bon Noël, non. Le félin fourbe est capable d’une empathie minimale à ses heures, mais faut pas exagérer. J’opère un triple demi-tour vrillé - vous voyez la figure ? : personne dans la pièce. Ma femme ayant tenu à goûter toutes les bouteilles, afin de vérifier si l’une d’entre elles n’avait pas été empoisonnée par les services secrets israéliens ou la CIA, ne se lèvera pas avant le milieu de l’après-midi. Lorsqu’elle invite, elle fait montre d’une grande conscience professionnelle. Je suis - enfin - seul. Enfin, je croyais. Hélas, la solitude est une denrée rare et périssable...- Euh... d’accord, mais qui me le souhaite, ce bonjour ? On se connait ?- Oui, quoi que très superficiellement. Chez d’autres, c’est plus évident, mais toi, comme tu es du genre mauvais et hargneux, on se voit pas souvent et...- Oh là, je sais pas encore qui tu es, mais j’aime pas beaucoup les agressions le matin. Et le jour de Noël, qui plus est. On est censé traverser une sorte de trêve, où les gens doivent manifester de la gentillesse et de la compréhension. Un peu d’amour, en fait, alors tu remballes tes insultes et tu repars dans ton gourbi.- Ben justement, je SUIS l’Amour. J’ai le réflexe de reposer le plateau de verres avant d’éclater de rire. J’avais discuté ces dernières années avec des dingues, comme le Temps, la Mort, la Mélancolie, Dieu et tout ça et même mon chat, avec ma femme, plus rarement, mais celle-là, je m’y attendais pas. Reprenant difficilement mon souffle, je questionne :- L’amour ? Tu prétends être l’Amour ? T’as des preuves ?- Et bah c’est Noël, non ? - Ça suffit pas ! Le P’tit Jésus, l’insémination artificielle de la Vierge Marie, les rois mages immigrés et l’ère de l’amour...- Majuscule, s’il te plait !- Je ne parle pas de toi.- Ah bon.- Bref, j’y crois autant qu’à la virginité de ma mère... Disons que j’ai des doutes.- Mais, alors, y’en a un autre qui se fait passer pour moi ?- Faut croire. - C’est grave ! - Un peu, oui. Me dis pas que tu n’es pas au courant ! En ton nom, l’imposteur répand l’injustice, la haine et la violence sur terre depuis la nuit des temps. Et ça s’aggrave. Tu as vu, cette année, Gaza, l’Ukraine, le Congo, mon voisin d’en face qui m’engueule parce que ma camionnette le gène, le Soudan, l’Amérique du Sud qui bascule à l’extrême-droite, et nous que ça va pas tarder...- Arrête, tu me rends malade !- Le nationalisme partout, les gosses perdus dans la guerre, Trump...- Ah non, pas lui ! C’est épouvantable ! J’arrête là, je ne veux pas l’attrister, l’Amour. Je l’aime bien et, au fond, je crois que c’est un bon gars. Il s’est fait un peu déborder, ça arrive. Je décide de changer de conversation :- Admettons, tu es l’Amour. Mais pourquoi tu déboules comme ça chez moi, sans prévenir. Je peux quelque chose pour toi ?Ben, je suis venu ici en désespoir de cause. Tu es connu pour parler sans cesse avec tout et n’importe quoi - surtout n’importe quoi, d’ailleurs -, alors j’ai pensé... j’ai pensé que...- Que tu pourrais trouver chez moi une oreille attentive, t’épancher, te répandre comme une vieille outre mitée...- Merci pour la comparaison !- De rien ! Il me faut rétro- pédaler, je n’ai aucune raison d’être méchant avec l’Amour...- Désolé, c’est de l’humour de Noël. - Ah bon ! Pas très futé, l’Amour, mais ça, on le savait...- Alors ?- Eh bah, justement, je suis un peu perdu. J’ai l’impression de rater tout ce que j’entreprends. Plus j’en fais, plus les gens se haïssent. - Exagère-pas. Tu réussis plein de choses.- Ah bon ?- Regarde, tous les jours tu permets à des hommes et des femmes de s’aimer d’amour. Ou des hommes et des hommes. Ou des femmes et des femmes. Ou des non binaires et des binaires. Ou des queers et des...- Bon, ça va ! C’est déjà assez compliqué comme ça. Mais, tu vois, au début, c’est toujours bien, le sexe, tout ça, et puis ça se lasse, ça se déchire, ça s’incompréhensionne. - Pardon ?- Un néologisme, laisse tomber ! Et puis, y’a aussi plein d’amour partout, tout le temps, avec les enfants, les animaux... À cet instant passe le Griffeux, l’œil mauvais parce qu’hier soir il n’a pas pu se coucher à 21h05, comme d’habitude.Bon, les animaux, c’est pas toujours ça, d’accord, mais l’amour des amoureux, célébré par tant de poètes, l’amour que donnent aux déshérités du monde les gens de bonne volonté. Tu vois, moi, par exemple, j’ai donné 6€ hier à MSF, après déduction sur mes impôts, ça me revient quand même à 2€. - Ah quand même !- Oui, l’amour désintéressé, ça existe... Je suis interrompu par un rire... c’est l’Amour. Il a pas pu s’empêcher... J’aurais au moins réussi à lui remonter le moral, à l’Amour. Du coup, on rigole tous les deux. On va pas pleurer, quand même. C’est Noël. Et puis, le silence s’instaure. On réfléchit tous les deux. C’est vrai, quand j’y pense, l’horizon est sacrément sombre et les relations humaines sont souvent pourries. C’est pour ça que, souvent, j’attends le soir. Quand je suis au lit, je suis bien. Je ressens la gravité, je pose mon corps avec soin, afin que chacune de ses parties se sente bien, et là, s’installe une douce torpeur qui me fait oublier les défaillances de l’Amour. Et puis je vais bientôt psychadéliser, me perdre dans mes rêves, loin de la cruauté du monde. Mais je vais pas lui dire ça, à l’Amour. Il est un peu con, il va pas comprendre. Et ça va le déprimer, c’est pas le jour.- Tu gardes quand même de l’espoir ?, il reprend.- Euh, oui... oui, oui. - Tu crois encore en moi ?- Euh, oui... oui, oui.- Alors c’est bien. Je vais te laisser, ça m’a fait du bien, de parler un peu avec toi. Je vais continuer ma tournée. - D’accord, et moi je vais me remettre au ménage. Ces cons, hier soir... pardon, mes amis ont un peu dégueulassé la maison... Mais faut pas croire, je les aime. Avec une sorte de glissement, doux et ample, il est parti. Moi aussi, il m’a fait du bien. J’ai enfin la preuve qu’il existe, l’Amour. Je vais pouvoir le dire à ma femme, je crois qu’elle va être contente... Peut-être.

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