De la vache à la carotte: destruction massive en Nord Cotentin

Depuis quelques années, le choix d'une agriculture maraîchère intensive aux dépens de l'élevage traditionnel entraîne la transformation du paysage bocager manchois par la destruction systématique des haies et le remembrement, à rebours de ce qu'il faudrait faire à l'heure du changement climatique

Aujourd'hui ce n'est plus simplement l'énergie nucléaire qui menace l'environnement en nord Cotentin, même si l'usine de stockage et de retraitement des déchets à Beaumont-Hague et l'EPR de Flamanville continuent de susciter des inquiétudes.

Non, aujourd'hui ce qui devrait attirer l'attention des défenseurs de l'environnement, c'est la métamorphose d'un pays bocager, naguère couvert de haies vives et de chemin creux délimitant de petites parcelles de pâture où broutaient et ruminaient de paisibles vaches normandes, en terre maraîchère aux vastes champs s'étendant presque à perte de vue, d'où les arbres disparaissent pour laisser la place aux carottes, choux et autres poireaux cultivés pour la plupart à grand renfort d'intrants chimiques.

Certes, pour les éleveurs de vaches laitières, qui sont la proie de groupes du genre Lactalis, leur production ne suffit pas à les faire vivre décemment. Mais au lieu de réfléchir à un modèle d'exploitation agroécologique dont les vertus ne sont plus à démontrer, la tentation semble trop forte de se convertir à un modèle plus rentable à court terme: la production massive de cultures maraîchères. Pris dans une logique productiviste vers laquelle les poussent banques et coopératives, instruments d'un système mortifère qui accorde le gros des subventions aux plus gros exploitants, les agriculteurs détruisent des centaines, voire des milliers de kilomètres de haies pour rassembler des parcelles et créer de vastes étendues propres à l'exploitation intensive. Même les haies de bord de route sont arrachées. Rappelons à cet égard que la France est régulièrement dénoncée par les organisations internationales pour ne pas empêcher la destruction illégale des haies, dont 70% ont disparu depuis 1950, et dont la diminution a encore été de 6% rien qu'entre 2016 et 2019.

Ceux que l'on n'ose plus appeler "paysans" ont également recours à des engins agricoles démesurés, dignes des plaines de la Beauce ou du Middle West. En croisant ces tracteurs et remorques monstrueux sur les petites routes de campagne, on imagine l'endettement qu'ils supposent pour leurs utilisateurs, dès lors soumis à la fuite en avant de la rentabilité.

Quant aux effets collatéraux de ces choix de court terme, ils sont connus: banalisation des paysages, tassement et asphyxie du sol sous le poids des engins, eutrophisation des cours d'eau, algues vertes... 

En Nord Cotentin, à l'heure du changement climatique, on arrache les arbres qui pourraient limiter ses effets délétères. À l'heure où l'on déplore la diminution inquiétante de nos oiseaux endémiques, on détruit leur habitat et leur source d'alimentation. À l'heure de la pandémie de Covid-19, on détruit la biodiversité qui est le seul rempart efficace connu contre les zoonoses. À l'heure où l'on cherche des alternatives viables au modèle productiviste, on l'embrasse avec la foi du néophyte.

Si rien n'est fait, ce bout du monde verdoyant sera rapidement transformé en terre aride battue par les vents que plus aucun arbre n'arrêtera...

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