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Billet de blog 24 févr. 2022

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"Pépé le Moko" sur Arte

Où il apparaît que les chefs-d'œuvre d'hier peuvent être mal reçus aujourd'hui

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Attention : chef d’œuvre ! ». C’est ainsi, peu ou prou, qu’Élisabeth Quin annonçait à la fin de son « 28 minutes », le lundi 7 février dernier, la programmation sur Arte du film « Pépé le Moko » de Julien Duvivier, film de 1937 avec Jean Gabin et une kyrielle d’acteurs et d’actrices qui n’ont pas tous marqué l’histoire du 7ème art – contrairement à notre Jeannot national. Mais là n’est pas la question.

La question est : comment peut-on proposer un tel film sans aucune présentation ou aucun débat qui le contextualise? Car on est en présence d’un concentré des préjugés et poncifs coloniaux et machistes de l’époque.

Que les choses soient claires : Julien Duvivier est un grand cinéaste, et  certains de ses films sont de grands films – personnellement, j’ai un faible pour « Voici le temps des assassins ».

Rappelons que l’action de « Pépé le Moko », contemporaine de l’époque du tournage, se déroule dans la Casbah d’Alger, où le Moko, cambrioleur de haut vol, a trouvé refuge, protégé par le dédale de ruelles et les toitures terrasses communicantes qui lui permettent, à lui et à ses complices, d’échapper aux policiers qui les traquent.

Ce cadre, l’Algérie coloniale, donne lieu à une typologie humaine totalement stéréotypée, qu’il s’agisse du texte off et des dialogues, signés Henri Jeanson, ou des images : « Arabes », « Chinois » et « Nègres » sont indifférenciés, l’inspecteur de police Slimane, coiffé d’une inévitable chéchia, a la suave onctuosité et la matoiserie volontiers prêtées à l’Oriental, l’acteur Lucas Gridoux déployant un éventail de mimiques caricaturales pour le caractériser. Si les complices du Moko sont tous vêtus à l’européenne, les traîtres le sont à la mode nord-africaine, etc.

Quant aux femmes, elles ne sont pas mieux loties. Danseuses du ventre, prostituées, matrones qualifiées de « tas de graisse », Parisienne sophistiquée couverte de soie et de diamants ou Gitane jalouse aux yeux de braise, à une exception près elles ne reçoivent que des ordres (« Fais ci ! Fais ça ! À la maison!») ou des propos rabaissants (« Si je te connaissais mieux, je te flanquerais deux baffes », « Tu as été femme, tu sais ce que c’est », et j’en passe).

Il est vrai que le cinéaste ne montre guère d’indulgence à l’égard des personnages incarnant les « métropolitains » : policier fraîchement débarqué et ignorant des « réalités » locales, vieil homme d’affaires entretenant une jeunesse et exerçant sur elle un contrôle cynique, imbécile heureux alignant les inepties preuves de son ignorance abyssale…

Si le film conserve un intérêt, c’est surtout en raison de la qualité de la photographie – magnifiques noir et blanc et clair-obscur, superbes portraits cadrés en très gros plans. Certaines scènes sont remarquablement filmées (je pense à celle où Inés poursuit Pépé pour tenter de l’empêcher de sortir de la Casbah et rejoindre le centre-ville, où il se ferait arrêter à coup sûr) et dégagent parfois une réelle poésie. On peut aussi rester sensible aujourd’hui à la nostalgie de ces « expatriés » forcés de rester là où ils ne veulent pas être : Pépé n’en peut plus de cette Casbah devenue prison, et son attirance pour la femme venue de France est avant tout due au fait qu’elle incarne pour lui son rêve de rentrer à Paris, de vivre à nouveau, ou plutôt de revivre à Paname.

Mais à l’heure des études post-coloniales et décoloniales, de #MeToo, proposer ce film sans la moindre contextualisation pourrait passer pour de la provocation s’il ne s’agissait pas sans doute plutôt de négligence. À moins, mieux (?) encore, qu’Arte n’imagine que ses spectateurs n’en ont pas besoin, tenant pour acquis le fait qu’ils sont constitués dans leur grande majorité de CSP+ âgés de 60 ans et plus. Autrement dit, que le risque était quasi inexistant de faire se rencontrer à l’occasion de cette soirée le film de Duvivier et un jeune issu de l’immigration (de préférence algérienne) ou une jeune militante contre les violences faites aux femmes – et ne parlons pas d’une jeune issue de l’immigration ET militante  féministe! Comme si seules ces catégories de la population pouvaient ressentir un malaise en visionnant le film.

On pouvait attendre de la chaîne culturelle franco-allemande qu’elle prévoie une présentation, sous forme d’encart, de court texte expliquant la distance avec laquelle prendre aujourd’hui une telle œuvre ; ou mieux encore, d’en confier la présentation à un.e expert.e, ou d’organiser un débat. Il me semble que c’est à ce prix que l’on peut faire ressortir les qualités, réelles, du film en évitant qu’elles soient occultées par tout ce qu’il a de choquant pour nous aujourd’hui. Faute de quoi on risque de faire fuir les jeunes générations face à ce qui cependant constitue, aussi, leur patrimoine culturel.

De façon plus globale, il est nécessaire, sans tomber dans la bien-pensance, de regarder la création artistique des années trente et quarante, et au-delà, avec un œil critique et forts de l’évolution de la pensée et des études sur notre histoire et notre société. Je ne doute pas que les personnes qui ont programmé « Pépé le Moko » fassent partie des gens avertis, c’est précisément pourquoi il est de leur responsabilité de ne pas, ne plus, balancer ce genre de films au public sans avertissement, afin de lever une éventuelle ambiguïté quant à leur indifférence à l’égard de celles et ceux qui pourraient se sentir légitimement blessé.e.s par des images et des répliques offensantes.

La France, ancienne puissance coloniale, peine toujours à intégrer les personnes issues de l’immigration, dont la marginalisation est source de multiples difficultés – pour ces personnes en tout premier lieu, et pour l’ensemble de la communauté nationale. Par ailleurs, notre pays, lesté par sa tradition gauloise et galante dont certain.e.s sont encore fier.e.s, est à la traîne de ses voisins européens en ce qui concerne le combat contre le machisme, les violences sexistes et sexuelles. Ce n’est pas en invitant les téléspectateurs à voir « Pépé le Moko » ou des films semblables comme s’ils étaient historiquement, socialement et politiquement anodins que l’on progressera dans la résolution de ces questions brûlantes.

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