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Le titre, aussi poétique que clinique, désigne ce grain de beauté apparu sur le sexe de Benoît à l'adolescence et qui finira par le tuer. Mais Mathieu Simonet n'est pas homme à se complaire dans le pathos. Fidèle à sa méthode d'écrivain-enquêteur, il transforme le deuil en investigation. Il convoque ses souvenirs, mais aussi les écrits laissés par Benoît, reprend contact avec ses proches et d'anciens amis qu'il n'avait jamais rencontrés. Cette plongée réserve des surprises : Mathieu découvre que l'homme avec qui il a partagé sa vie avait une personnalité plus complexe qu'il ne l'imaginait. Le livre interroge: peut-on vraiment connaître celui ou celle qu'on aime ?
Son mari lui ayant expressément demandé d'écrire sur lui après sa mort, Mathieu Simonet livre un récit d'une franchise désarmante. Il n'élude rien : ni l'absence de sexualité dans leur couple après le mariage, ni la manière dont, après le décès de Benoît, la sexualité est devenue pour lui un moyen de se reconnecter au désir et à la vie. Le livre raconte aussi ses rencontres au cimetière avec d'autres parents endeuillés, son déménagement, ses transformations professionnelles -avocat durant vingt ans, il se consacre désormais à l’écriture- et ses tentatives pour retomber amoureux. Le Grain de beauté s'inscrit dans la continuité de La Fin des nuages (2023), qui déjà témoignait de la mort de Benoit mais il va plus loin dans l'exploration de ce que signifie continuer à vivre après la perte de l'être aimé.
Une œuvre enquête
Depuis deux décennies, Mathieu Simonet construit une œuvre inclassable, à la croisée de l'autobiographie, de l'enquête journalistique et de la performance. Il pratique ce qu'il appelle les « autobiographies collectives » : des récits où sa propre histoire se tisse avec celles des autres.
Tout commence en 2010 avec Les Carnets blancs, un projet vertigineux : Simonet disperse 100 carnets intimes rédigés entre 1984 et 2004, les confiant au hasard de ses rencontres avec pour seule instruction de les transformer ou de les faire disparaître. La littérature devient alors un sport de contact, un acte performatif où l'écriture ne se contente pas d'être lue mais se vit et se transforme. Il aime « raconter » ses proches avec une empathie et une finesse remarquable. Dans La Maternité (2012), il relate les quinze derniers jours de sa mère, atteinte d'un cancer, dans une ancienne maternité reconvertie en centre de soins palliatifs. Barbe rose (2016) explore sa relation avec son père, écrivain jamais publié. En 2019, Anne-Sarah K. rend hommage à son amie d'enfance, l'écrivaine et juriste Anne-Sarah Kertudo, qui a perdu l'audition puis la vue. Mais c'est sans doute avec Marc Beltra, roman autour d'une disparition (2013, éditions Omniscience) que Mathieu Simonet démontre le mieux son talent d'enquêteur.
En 2003, Marc Beltra, étudiant de 20 ans, disparaît à Leticia, petite ville colombienne frontalière du Pérou et du Brésil, lors d'une virée sur le rio Javari à la rencontre des tribus indiennes. L'oncle de Marc contacte Mathieu Simonet, alors avocat, pour ouvrir une instruction judiciaire en France. De cette affaire naît un livre bouleversant qui intègre des extraits du journal de Françoise Olivès, la mère de Marc, installée en Colombie pendant deux ans pour tenter de retrouver son fils. Malgré l'enquête de la Brigade criminelle de Paris, la disparition reste sans explication. Simonet parvient à transformer cette absence de réponse en une méditation sur le deuil impossible, celui qui ne peut jamais vraiment commencer faute de corps et de certitude.