Réaction au palais

J'ai pu assister à l'audience du procès France Télécom le 11 juillet 2019. La plaidoirie de Jean Veil, avocat de Didier Lombard était surprenante mais révélatrice. Pas sûr qu'elle serve son client. Deux éléments parmi ceux développés par Jean Veil ont attiré mon attention.

Audience du 11 juillet 2019 - Tribunal correctionnel de Paris - Affaire France Télécom

 

Jeudi 11 juillet 2019, Jean Veil, avocat de Didier Lombard, a plaidé la défense du PDG de France Télécom. La pauvreté de ses arguments ainsi que vulnérabilité de ses comparaisons avaient de quoi étonner. Certes, la cause est assez difficile à défendre : déstabiliser des salariés pour les inciter à quitter l'entreprise, au risque de provoquer le suicide de certains, n'est pas en soi un comportement qui autorise l'indulgence. Mais les arguments de Jean Veil avaient de quoi déconcerter.

L'avocat a commencé sa plaidoirie par des remarques. Il a dit au tribunal que lui aussi a connu des malheurs et qu'il sait ce qu'est la perte d'un proche. Donc, il sera grave.

Il a rappelé aussitôt que, quelle que soit la sentence prononcée par le tribunal correctionnel, elle serait vaine à réparer la douleur de la perte d'un parent. On veut bien le comprendre, mais cette incapacité à ramener les morts à la vie, à consoler totalement les proches de victimes, n'est pas en soi une bonne raison de ne pas condamner le responsable d'une faute pénale. J'imagine qu'aucun avocat n'oserait dire cela dans un procès aux assises, mais là il s'agissait d'un procès en harcèlement moral mettant en cause des dominants, des « dirigeants d'entreprise ». La qualité des mis en cause autorisait bien de malmener les principes de la raison et du droit. D'autant plus que l'avocat demandait la relaxe de son client.

Il a fait ensuite remarquer que nous n’avons pas connu la guerre et son cortège de malheurs. Cette mise en perspective surprend. Je ne suis pas certaine de la portée de cette remarque, mais elle est une bonne indication de l'état d'esprit des dominants. On imagine mal un accusé aux assises dire que son crime n'est rien en comparaison des horreurs commises en temps de guerre. Alors pourquoi dire cela devant le tribunal correctionnel pour des poursuites de harcèlement moral, ayant entraîné des suicides et de graves dépressions nerveuses ? Parce que, justement, il s'agit de harcèlement moral et nous sommes dans le monde du travail.

Jean Veil a euphémisé les propos de Laurence Parisot qui disait il y a quelques années : « La vie, l'amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » Une vraie pensée réactionnaire puisque, de tout temps, l'homme a essayé de rendre la vie et ses amours moins précaires. Il a inventé des systèmes politiques, fait des recherches scientifiques, promu des principes juridiques pour que la vie, l'amour et le travail ne soient pas précaires. Concernant le travail, justement, depuis la création de l'OIT il y a cent ans, au lendemain de la Première Guerre mondiale, les démocraties modernes ont décidé que le « travail » ne serait pas précaire et qu'il fallait adapter le travail à l'homme et non l'inverse.

Or, ce qui s'est noué chez France Télécom sous la présidence de Didier Lombard, il y a quelques années, est l'exact inverse : il s'agissait d'utiliser le travail pour décourager les salariés et en faire partir le plus possible. Si l'homme ne s'adaptait pas aux nouvelles normes de travail – et quand on parle de normes de travail chez France Télécom, à ce moment-là, on était dans la caricature de l'organisation du travail – il devait quitter l'entreprise. Le fameux « par la porte ou par la fenêtre ».

Tout simplement, par rappel de la guerre, Jean Veil, avocat de Didier Lombard, a proposé au tribunal correctionnel l'anéantissement de dizaines d'années de construction d'un droit du travail correcteur de l'inégalité fondamentale du rapport de force de l'homme au travail face aux directions d'entreprise et à leurs choix économiques et financiers. C'était vraiment étonnant d'entendre un argument à la fois aussi réactionnaire et aussi fragile.

C'est ensuite un autre argument qui a retenu mon attention, tant il m'a paru acrobatique. Jean Veil a rappelé que la magistrature avait aussi connu des suicides en série liés au travail et qu'aucun chef de cour, aucun ministre de la Justice n'avait été poursuivi et encore moins condamné. Il a même précisé que, statistiquement, il y avait plus de suicides chez les magistrats qu'à France Télécom.

Il est vrai que le manque de moyens humains et matériels de la Justice en France est une réalité qui devrait mobiliser tous les politiques, de droite comme de gauche, et tous les citoyens. Investir dans la Justice, comme dans tous les services publics, est une absolue nécessité.

Mais, en ce qui concerne la plaidoirie du 11 juillet, on a du mal à comprendre : si l’État français est incapable de sanctionner les responsables (fût-ce un ministre !) des conditions qui ont mené au suicide des magistrats, pourquoi cela devrait-il paralyser le bras de la justice dans l'affaire France Télécom ? Que demandait Jean Veil au tribunal correctionnel en faisant cette comparaison ? Si la justice s'est elle-même « absoute » de toute responsabilité en un cas similaire, vous devez relaxer mon client.

Pas sûr que l'argument porte loin...et à l'inverse, pour que plus jamais aucune autorité, qu'elle soit privée ou publique, ne se sente sans limites dans la mise en œuvre d'un plan de restructuration, il est impératif que les prévenus de France Télécom soient justement condamnés. On ne sauve pas ses clients en étant réactionnaire et en réclamant l'indulgence coupable de l’État lorsqu'il est lui-même un « mauvais employeur ».

Dans ce procès, Didier Lombard a été défendu pour ce qu'il est : un dominant pris dans les phares qui ne comprend pas pourquoi le système s'est grippé et pourquoi on lui demande des comptes.

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