Un après-midi au CPH avec les salariés d'Arjowiggins Security

Ils sont un peu «sonnés» par les échanges auxquels ils viennent d'assister devant la section Industrie du Conseil des Prud'hommes de Meaux. Ils sont quatre-vingt-dix à demander que leur licenciement économique soit reconnu sans cause réelle et sérieuse. Ce sont des ouvriers, des techniciens, des cadres de l'usine Arjowiggins Crève-Coeur.

Défaiseur d'entreprise de père en fils ?

Il n'est pas là et pourtant il est dans toutes les têtes. Pascal Lebard, dirigeant du groupe Sequana, n'est pas présent. Légalement il n'a pas à être présent à cette audience de la section « Industrie » du Conseil des prud'hommes de Meaux, ce mercredi 9 octobre 2019. En effet, depuis avril 2018, date de cession de la société Arjowiggins Security à un fonds d'investissement suisse-allemand, il n'a plus rien à voir, au moins sur le plan civil, avec l'usine de Crève-Coeur.

Mais pour les quatre-vingt-dix salariés, c'est bien Pascal Lebard qui est responsable de leur situation.

Pascal Lebard, fait partie des 500 fortunes de France. C'est un financier, qui à vingt-six ans se targuait d'être « banquier d'affaires » à Londres. Il est surtout le fils de son père, Daniel Lebard. Ce dernier s'est fait connaître dans le « capital-investissement » à la fin des années 90. Dans les grands groupes mondiaux, les cadres dirigeants peuvent être amenés à reprendre les activités dont veulent se défaire les mastodontes. C'est à l'occasion d'une opération de cette envergure, que le public connaîtra Pascal Lebard. Cadre chez Rhône-Poullenc, il prendra en charge les entités crées pour reprendre l'activité chimie dont le groupe veut se défaire avant de se consacrer au développement de sa branche pharmacie (création d'Aventis, puis de Sanofi). Il dénoncera ce qui restera dans la mémoire le « scandale Rhodia ».

Dans la même veine, Pascal Lebard, cadre dans le groupe Agnelli, (FIAT, Banque) prend en 2007 la direction du groupe Sequana Capital spécialisé dans le papier, via la Holding DLMD créé par son père Daniel. Le groupe Agnelli veut se défaire du papier. A l'époque le groupe papetier a un chiffre d'affaires de 4 milliards d'euros et les premières décisions de Pascal Lebard  porteront sur le rachat d'entreprises de logistique spécialisées dans le papier. Sequana devient ainsi leader européen de la distribution de papier.

Cette logique va s'avérer destructrice : moins il y a de papeterie, plus on a besoin de logistique (transport et stockage). C'est aussi une façon de transformer des anciens concurrents en clients.

Pascal Lebard va donc, à marche forcée, « réorienter »l'activité du groupe Sequana en cédant ou en fermant les sites de production de papier aussi bien dans le monde qu'en France. On compte 11 fermeture d'usines entre 2007 et 2019 et 13 cessions de papeteries entre 2007 et 2018.

En France ce sont les sites de Rives (2011), de Wizernes et de Charavines (2015) qui sont liquidés et ceux de Arches, Moulin du Roy (2011), Arjowiggins Systems et Arjowiggins Solutions (2016) puis d'Arjowiggins Security (2018) qui sont cédés.

C'est justement de la cession d'Arjowiggins Security dont il était question ce mercredi 9 octobre 2019 devant le Conseil des prud'hommes de Meaux.

La liquidation de l'usine de Crève-Coeur

La cession à un repreneur n'est en rien la garantie de la pérennité de l'activité. C'est ce que vont éprouver les salariés de l'usine de Crève-Coeur à Jouy-sur-Morin (Seine-et-Marne). On fabrique là du papier depuis le 16 ième siècle et c'est à Jouy-sur-Morin que les premiers assignats ont été réalisés quelques années avant la révolution de 1789. Le savoir-faire des ouvriers est à la fois ancestral et familial. Il est aussi continuellement amélioré via des brevets garants des meilleures systèmes de sécurité pour le papier des billets de banque. Ils ont de l'or dans les mains et ils sont fiers de rappeler qu'ils sont les seuls à savoir intégrer treize sécurités dans un billet de banque. Considérés comme les meilleurs au niveau mondial, ils fabriquent le papier des billets de cent-cinquante pays.

Cette excellence, ne les sauvera pas de la prédation à laquelle va se livrer le fonds d'investissement suisse-allemand choisi par Pascal Lebard pour reprendre Arjowiggins Crève-Coeur. Blue Motion technologies Holding, aidé par deux autres fonds (Gramax et Parter Capital) va racheter à prix négatif l'usine de Crève-Coeur. Ils se verront même remettre de l'argent pour reprendre l'activité : Sequana a en effet demandé une aide à la BPI (Banque publique d'investissement) d'un montant de 10 millions d'euros et un abandon de créance de l’État à hauteur de 7,5 millions d'euros. Le pillage peut commencer et le moins que l'on puisse dire, c'est que les « rapaces »ont été efficaces : cédée en avril 2018, dès septembre 2018 la société sera en cessation de paiement. Et les nouveaux dirigeants disparaîtront sans même dire « au revoir ».

Mais, s'ils ont vidé la trésorerie de l'entreprise, on ne peut éluder le fait que c'est bien sous l'égide de Pascal Lebard que la société a été vidée de ses actifs et de sa substance. L'avocat des salariés, Maître Michel Henry, rappelle à la barre que dès 2016 Sequana vend les machines à une entreprise spécialisée dans la location de machines industrielles. Arjowiggins devra dès lors acquitter un loyer de 113 000, 00 euros mensuels pour continuer de travailler sur ses machines. En mai 2015, puis en Juin 2016, Sequana vend deux filiales de la société Arjowiggins Security au groupe Impala et décide de ...distribuer des dividendes exceptionnels pour un montant total de 72 millions d'euros (le groupe Impala faisant partie des actionnaires de Sequana, l'opération est pour le moins circulaire). Trois ans avant la cession, Sequana vend les brevets de fabrication de billets d'Arjowiggins à ..son principal concurrent Oberthur fiduciaire, dirigé par Thomas Savare qui partage la même passion pour le rugby que Pascal Lebard. Ce dernier ira jusqu'à mettre à disposition de son principal concurrent, contre rémunération, le centre de recherche d'Aprieux spécialisé dans le papier sécurisé (le contrat sera dénoncé au bout d'un an).

On voudrait « tuer » une activité, on ne s'y prendrait pas autrement.

Bien sûr, on objectera que l'industrie du papier est confrontée à une hausse des coûts de production (pâte à papier et énergie) et une baisse de la consommation de papier. Si la hausse des coûts est réelle, côté consommation, on assiste plutôt à une mutation qui voit s'accroître l'utilisation de papier d'hygiène (le papier ouate), tandis que le papier d'impression connaît un ralentissement. Mais dans la cas des billets de banque, l'utilisation du papier monnaie est encore suffisamment soutenue à travers le monde pour que la société Arjowiggins n'ait pas connu de baisse de commande.

Un peu de droit dans tout cela ?

La propriété des actions d'une société donne-t-elle le droit de se comporter de la sorte ? Rien n'est moins sûr.

Mais devant le Conseil des prud'hommes de Meaux, les salariés affrontent l'avocat du mandataire-liquidateur nommé par le tribunal de commerce, qui a prononcé les licenciements économiques et l'avocat des AGS (Association pour la Gestion du régime de garantie des créances des Salariés) qui a payé les derniers salaires et les indemnités conventionnelles de licenciements dans la limite du plafond légal des AGS.

Car la cession à ce qu'on appelle trivialement des « fonds vautours » a cet avantage qu'elle permet aux grands groupes d'échapper aux obligations de mettre en œuvre un plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) et de rechercher des reclassements dans tout le groupe français (c'est à dire dans notre cas, y compris dans la partie logistique du groupe). Bref, de se comporter comme un patron « socialement » responsable.

L'on pouvait aussi envisager que Sequana mette en œuvre un accord de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC), traitement dans le temps des évolutions d'emplois. Voire, prépare la reprise de l'usine par les salariés. Mais ce n'est manifestement pas l'option choisie par ce patron membre du cercle très fermé des 500 plus grosses fortunes de France.

Bien entendu, les deux avocats présents à Meaux s'opposent à ce que soit reconnue l'absence de cause réelle et sérieuse des licenciements économiques, ce qui entraînerait le versement de dommages-intérêts aux salariés en plus de l'indemnité déjà perçue. Aussi bien le mandataire-liquidateur que les AGS estiment qu'ils ont assez payé.

Le Conseil des prud'hommes de Meaux rendra son délibéré le 29 janvier 2020.

 Ce ne sera pas la seule instance judiciaire à se pencher sur ce dossier qui fait aussi l'objet d'une information par le parquet de Nanterre. Nous devrions donc bientôt nous retrouver au pénal. Les repreneurs, déjà condamnés par la justice française, pour des faits de faillite frauduleuse, sont évidemment dans le collimateur des juges.

Reste que pour l'instant les dirigeants du groupe Sequana et en premier lieu Pascal Lebard, ainsi que la Banque publique d'investissement (BPI), qui a financé à hauteur de 200 millions d'euros le groupe dans des conditions qui interrogent, ne sont pas inquiétés. Une situation qui ne devrait pas perdurer si l'on en croit la colère des salariés de la papeterie de Bessé-sur-Braye (580 salariés) liquidée en 2019 par Pascal Lebard qui entendent, eux-aussi, mettre en cause leur ancien patron.

 

Anne de Haro

13 octobre 2019

 

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