Beurk, Monsieur Guéant !

Ce qui est terrible, dans nos réactions, face à la violence raciste directe ou à la dimension pernicieuse de sous-entendus dans lesquels tout le monde peut mettre un peu ce qu'il veut, c’est qu’elles sont souvent d'un flou qui ne permet pas d'asseoir d'arguments suffisamment solides pour convaincre ou au moins ouvrir les oreilles de ceux qui s'y laissent prendre. Nous râlons entre nous, très bien, très important et réconfortant, mais pensons à ouvrir le débat en  nous attaquant à la base des mots prononcés et des idées qu'ils colportent. 

 

«contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas» …

 

Qu’est-ce qu’une idéologie relativiste et pourquoi cette seule association de mots sonne-t-elle de façon péjorative dans la bouche de Guéant ?

 

Le mot idéologie, par le seul fait qu’il est affublé de « logie » et fait compliqué, a pris un statut péjoratif et cela depuis des années. Depuis qu’en même temps se sont développées, banalisées les idées lepénistes, reines des phrases à l’emporte-pièce qui associent pompeusement des mots en les détournant de leur sens, et une pensée ambiante, largement reprise par nos politiques, que je qualifierai de pensée publicitaire ou pensée à une phrase. Il n’y a pas de place pour la complexité. Une idéologie relativiste, serait, est, une pensée porteuse d’idées qui relativisent, ok, mais quoi ? Qui relativise quoi ? Qu’est que la pensée de gauche est censée relativiser ?  Est-ce que ce que Guéant veut dire, c’est qu’à gauche, il y a une tradition qui remonte aux Lumières (référence à la culture française s’il en est), qui lutte contre l’idée d’une vérité une et unique (une des spécificités de toute pensée fasciste) et défend une cohabitation de valeurs différentes sans pour autant impliquer leur égalité ou leur inégalité ? Instaurer la notion de différences étant en partie (pas toujours) sortir de l’étroitesse de systèmes de valeurs binaires (noir/blanc, mauvais/gentil). Mais, c’est vrai que comme le disait l’entomologiste Jean Rostand, fils du grand auteur de Cyrano (autre référence on ne peut plus française), « Il y a un degré de la tolérance qui confine à l’injure. ». Tolérer les propos de Guéant, par exemple, confine à l’injure raciste et morale … à la non-assistance à personnes et pensée en danger … Donc, non, on peut pas tout accepter, tout tolérer, tout rendre équivalent. Ce qui veut dire qu’on a une échelle de valeurs, qu’on mesure, qu’on compare. OK ! Mais à partir d’où, de quoi ? J’en reviens à l’expression de Guéant « idéologie relativiste », , prône-t-il une idéologie sans aucune relativisation ni remise en question des valeurs qui sont les siennes ? D’une définition de ce qu’être français veut dire qui exclurait toutes nuances, à commencer par les nuances de couleurs ? Parce que ça commence à bien faire, les adresses de Sarko aux personnes aux peaux non immaculées, du genre : «Cela change du pays, quand il fait moins 8», Qu’est-ce qui lui permet de penser que la personne à qui il s’adressait venait du pays (par définition, dans sa bouche -  et dans nos têtes ? - pas la France). Je me demande s’il ne traînerait pas du côté de l’UMP une « idéologie relativiste », qui rendrait toute leurs paroles relatives à une pensée unique, une pensée qui ne relativise pas les valeurs, mais la réalité, qui l’étrique, la transforme et la pervertit ?

 

«Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient», dit Guéant «celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique».

 

J’aimerai bien qu’on m’explique ce que sont ces valeurs françaises qui font notre histoire et qui sont tellement en danger :

 

- Le fait qu’on ait attendu 1945 pour que les femmes aient le droit de vote quand, dans toutes les grandes civilisations dites développées, ce droit avait été accordé vingt à trente ans plus tôt ? Le fait que mot féministe ait toujours un petit relent péjoratif et que les femmes soient sous-représentées politiquement, économiquement, artistiquement, etc., toujours en minorité aux postes de pouvoir dans quelque domaine que ce soit, mais majoritaires pour ce qui est de leur inscription au chômage, leur faible retraite et leur pratique subie du travail à temps-partiel ? Ça c’est pour « celles qui acceptent la minorité des femmes ». C’est vrai que nous sommes un exemple ! La Suède, le Danemark etc. n’ont qu’à aller se rhabiller.

 

- L’absence profonde de réflexion sur la période de la Collaboration durant laquelle notre belle France a su avec zèle inventer et promulguer des lois racistes, discriminatrices et criminelles ayant entrainées la mort de milliers de personnes, envoyer des millions d’hommes au Travail Obligatoire en vantant leur mérite patriotique à le faire, instituer l’avortement en Crime contre la Nation,  le punissant de mort, organiser des systèmes de délation des Juifs, des Résistants, mais aussi des femmes infidèles, …. Ça c’est pour notre belle tradition de liberté, d’égalité et de fraternité, mais aussi notre soit disant humanité.

 

- Comment peut-on se dire humain quand on renvoit au quota des êtres humains aux frontières, qu’on les maintient dans des Centres de Rétention  (jolis mots !) aux conditions sanitaires extrêmement limites, ayant par ailleurs un système pénitencier dénoncé par les autorités européennes de défenses des droits de l’Homme comme insalubre et une atteinte à la dignité humaine (précisément) ?

 

Hommes et femmes en colère contre les injustices sociales, morales, financières qui vous sont faites, parlez de votre réalité, plutôt que de vous laisser entrainer par les sirènes de ceux qui veulent vous faire regarder ailleurs. Parlez de vous à ces gens qui vous parlent d’Autres pour ne pas vous entendre, pour ne pas se remettre en question !

 

Un jour, mon petit garçon que je transportais sur le porte bagage de mon vélo s’est pris le pied dans les rayons de ma roue arrière, heureusement, je me trouvais dans un quartier populaire habité majoritairement par des personnes d’origines étrangères chez qui règnent encore des valeurs d’entre-aide et de solidarité que je ne suis pas sûre que j’aurais trouvées dans un quartier chic et palot de peau. Parce que, devant la torsion du pied de mon fils dans les rayons de mon vélo, j’ai perdu mes moyens, j’ai hurlé et presque perdue connaissance, le temps que je crie, trois hommes avaient fait fonctionner le téléphone arabe, ; l’un tenait mon fils, l’autre découpait à la pince, arrivée à la vitesse grand V entre ses mains, les rayons pour dégager son pied et le troisième appelait les pompiers, c’est dans l’épicerie arabe du coin, où on avait installé spécialement une chaise pour mon fils, qu’on a attendu les pompiers et, avec un loukoum offert, qu’on est repartis. Savons-nous encore faire ça ?

 

Je voudrais ici remercier ces trois hommes et leur exprimer ma profonde honte face aux propos hostiles, racistes, imbéciles et ignares tenus par les Guéants, Sarko, Le Pen et autres. Des gens nuisibles et inhumains, il y a en a dans toutes les civilisations, dans toutes les races, le monde nous en donne quotidiennement le triste spectacle, ce monde auquel nous appartenons tous et dans lequel aucune fierté nationale n’a jamais conduit aucune nation vers aucune grandeur (surtout pas d’âme).

anne monteil-bauer

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