Entrée au Panthéon / misogynie ordinaire

Je me réveille en écoutant Les Matins de France Culture, c’est une habitude qui d’habitude me met plutôt de bonne humeur …

Aujourd’hui, ça m’a pourri la journée.

En fin d’émission, il y a une petite séquence qui s’appelle Ça nous arrive durant laquelle trois chroniqueurs présentent en les commentant les «nouveautés » culturelles, le ton oscille entre critique de phénomènes de société et promotion d’artistes ou d’évènements, chaque chroniqueur a cinq minutes. Cinq minutes qui ont suffit ce matin à rancir ma journée.

Au début je me suis dit que l’agacement allait passer, que les feuilles d’automne et la pâleur du ciel allaient balayer de leur grâce le poids du mépris et de la misogynie ordinaire, mais non, ça s’est accroché, ça s’est entêté, les mots se sont mis à tourner dans ma tête comme des vautours et j’ai éprouvé le besoin de me doucher, je me sentais sale, l’impression qu’on m’avait craché dessus ou que j’avais marché dans la défécation d’un autre.

La chronique portait sur la panthéonisation, le monsieur qui la tenait s’est mis à nous expliquer comme s’il s'agissait d’une vaste blague qu’une commission s’était émue qu’il n’y ait que deux femmes au Panthéon et avait proposé qu’on ne panthéonise plus que des femmes jusqu’à ce qu’on ait rectifié le tir. Et puis, il a enchaîné  avec le récit de la réunion à laquelle il a participé et qui avait pour objet l’entrée au Panthéon de Pierre Brossolette, grand résistant qui s’est défenestré pour échapper à l’interrogatoire de la Gestapo, mais ajoute le chroniqueur « Pierre Brossolette n’est pas une femme et c’est un handicap ». Il est décidément très drôle et très bout en train ce chroniqueur. Et puis, toujours riant à l’avance de son propre esprit, il nous raconte que sur les deux femmes qui sont au Panthéon, Marie Curie et Sophie Berthelot, l’une est une femme de…, que c’est la femme d’un homme politique et qu’elle est là comme on invite certaines femmes dans les repas, les femmes se divisant en deux catégories, « les grosses ennuyeuses » qu’on n’invite pas et « les femmes plus jeunes et plus s… », le mot se perd dans l’évidence qu’il est censé revêtir pour celui qui le profère, est-ce sympathiques, sexy, séduisantes ?… Quelque chose en tout cas qui serait le contraire de grosses et ennuyeuses et qui fait qu’on est invité dans les repas et que même on arrive à se retrouver au Panthéon.

Sophie Berthelot était chimiste, née en 1837 et morte le 18 mars 1907, quelques heures avant son mari, Marcellin Berthelot, qui était lui aussi chimiste et par ailleurs homme politique. Ils avaient un laboratoire de chimie à Meudon et ont fait un certain nombre de découvertes importantes. Marcellin avait toujours dit qu’il ne voulait pas survivre à Sophie qu’il savait malade et avait demandé que jamais leur corps ne soient séparés. Ils sont donc entrés ensemble au Panthéon. Etre chimiste et femme à la fin du 19ème siècle, c’était un exploit que le chroniqueur n’a pas semblé percevoir, non, pour lui Sophie Berthelot était juste une femme de… à ranger dans la catégorie des femmes s…, c’est-à-dire pas grosses et pas ennuyeuses. Comment une femme parviendrait-elle à se faire une place dans la société autrement qu’en étant pas grosses et pas ennuyeuse ? 

Je vérifie la fréquence de ma radio, dans un moment d’inattention, n’aurais-je pas basculé sur RTL ? Non, non, c’est bien France-Culture et non seulement, je n’écoute pas Les Grosses Têtes, mais il n’est pas encore 9 heures et le chroniqueur n’a pas fini. Il insiste, puisque décidément il est «aberrant» pour lui de ne pas faire entrer Pierre Brossolette, il a trouvé la solution : faire entrer en même temps au Panthéon un homme et une femme ! Il a déjà renvoyé d’un revers de phrase Geneviève Anthonioz-de Gaule aux oubliettes, qui va-t-il nous proposer ? Une autre grande résistante ? Ça pourrait être élégant. Je ne sais pas moi, Charlotte Delbo, par exemple. Je vous entends me rétorquer : « Mais enfin, comment croire encore que ce monsieur puisse faire preuve d’élégance ? » Que voulez-vous, je suis naïve, ça me perdra. Non, pas de résistante, son choix s’est porté sur Olympe de Gouges. Olympe de Gouges, je l’aime bien, La Déclaration des Droits de la Femme est tout à la fois un texte et un acte politique majeurs, mais il faut aussi le reconnaître, Olympe de Gouges est devenue une tarte à la crème, la féministe révolutionnaire, la statue de la commandeuse derrière laquelle se cachent ceux qui veulent se donner l’air de s’intéresser à la condition des femmes tout en ne regardant pas celles qui sont sur leur nez. Et puis en plus, nous sert le chroniqueur, Olympe de Gouges « a eu une vie sentimentale très agitée, donc c’est amusant ! ». Le chroniqueur ne nous dit pas si Pierre Brossolette a eu une vie sentimentale agitée ni s’il était gros ou ennuyeux. Comment il s’appelle ce chroniqueur, pas moyen de m’en souvenir, pourtant il a un job important, un truc très en vue, il dirige un journal, je crois, je ne sais plus si c’est Qu’est-ce qu’on se Marre ! ou Le Nouvel Observateur ?

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