Utile ?

 

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais je supporte de plus en plus mal l’expression vote utile, l’injonction qu’elle recouvre, cette oreille qu’on vient nous tirer par derrière comme si nous étions de vilains enfants capables de refaire le coup du 21 avril 2002 !

Qu’avons-nous fait de si mal, nous qui n’avons pas voté Jospin en 2002 ?

Et qui n’avons pas non plus voté Le Pen …

Nous avons empêché Jospin, le PS,  d’être présent au second tour, est-ce un crime de lèse-majesté ?

Est-ce un dû pour le PS  d’être au second tour ?

Combien de gens vont faire un vote à contre-cœur pour le PS dimanche, un vote dans la culpabilité, un vote dans la peur, ce qu’on appelle un vote utile ?

Un vote résigné, un vote télécommandé, déterminé ?

Je ne ferai pas ce vote utile, parce qu’il me semble que l’utilité de mon vote consiste, comme je l’ai fait en 2002, à interpeler les hommes politiques, à leur signifier un état du pays, l’état dans lequel se trouve le peuple qui s’en remet à lui, qui, par son bulletin de vote, lui délègue son pouvoir et je n’ai pas envie de voter pour des politiques qui n’ont rien entendu à mon vote de 2002 et, même pire, qui s’en servent pour me culpabiliser, m’enfoncer la tête dans un « il le faut, c’est la moins pire des solutions ».

Il faut continuer à voter pour une vieille façon de faire de la politique, une politique qui n’en finit pas d’étrangler les esprits, de ne faire appel à eux que lorsqu’ils peuvent leur être utiles, mais qui ne sont plus nourris à l’école, qui sont abandonnés le long des chemins du chômage et de l’exclusion ; des corps et des esprits qui sont de plus en plus mal pris en charge par des systèmes de justice et de santé attaqués dans leur essence même de services publiques, ah, si l’on pouvait privatiser et rentabiliser tout ça !

Le PS ne nous propose pas une autre société, mais une façon un peu moins brutale de continuer à faire la même chose.

Allons-nous haïr Hollande comme nous haïssons aujourd’hui Sarkozy ?

Sarkozy promettait tout ce qu’il a fait, bien sûr pas explicitement dans son programme - bien qu’aussi largement dans son programme…- mais dans ce qu’il avait déjà accompli, dans ce que ses actes et paroles révélaient, le « karcher » date de 2005, deux ans avant son élection.

Hollande est un membre de longue date du PS qui n’a jamais rien fait pour tirer les conséquences, les leçons (celles qu’on voudrait nous donner, mais qu'on n'a pas apprises) du vote de 2002, Hollande n’a pas réformé le PS, Hollande n’a pas écouté l’aile gauche de son parti, il l’a tiré au centre, il a fait au PS, comme en Corrèze, une politique de l’habile mélange des torchons et des serviettes, ménageant la chèvre et le chou, surtout les choux à la crème ou la crème des choux ! Que va-t-il faire d’autre, cet homme sans expérience gouvernementale, sans grands mandats européens ? Il va préserver son capital comme celui de ceux qui en ont un et qui lui seront utiles. Il ne le fera ni plus ni moins que ceux qui nous dirigent depuis des lustres, mais il le fera ; il ne fera pas autre chose que nous faire miroiter un monde meilleur à travers le miroir aux alouettes de la richesse. Que fait-il d’autre en installant son QG dans les beaux quartiers pour un loyer pharaonique, indécent, que nous transmettre le message subliminal que ceux qui réussissent, ceux en qui ont peut avoir confiance, sont ceux qui peuvent se payer un QG dans les beaux quartiers ?

Vous déchanterez, comme ont déchanté ceux qui ont élu Sarkozy.

Je ne veux pas donner mon vote à ce désenchantement-là.

Parce que je me sens profondément de gauche, je ne pourrais pas voter François Hollande dimanche ni au second tour (Quelle horreur, pas au second tour non plus, mais c’est infâme !)

Parce que je me sens profondément de gauche, j’espère une société plus juste, une société dans laquelle on s’attacherait à limiter les inégalités (je n’ai pas la naïveté de croire qu’on peut les supprimer, mais la responsabilité des politiques devrait être de toujours tendre, eux, à le faire), limiter les passe-droits, les renvois d’ascenseur, une société dans laquelle homme et femme à travail égal auraient un salaire égal, une société dans laquelle la plus haute tranche d’impôt ne serait pas inférieure avec un nouveau président de gauche à ce qu’elle était lors du dernier gouvernement de gauche, une société dans laquelle on ne stigmatiserait ni la religion ni la couleur de la peau, une société dans laquelle le gouvernement serait constitué d’au moins autant de femmes que d’hommes et d’autant de couleurs de peau que le pays en compte, parce que chacun aurait eu la possibilité d’accéder aux plus hauts niveaux de responsabilité, une société dans laquelle niveau de responsabilité et niveau de richesse n’iraient pas de paire dans un calcul qui ne soit que celui de la rentabilité ou de l’étendue du pouvoir, mais d’une véritable utilité publique – le travail d’une infirmière ou d’un enseignant n’est pas moins utile au pays que celui d’un ministre, d’un homme d’affaire ou d’un footballeur – la notion de richesse ne se calcule pas qu’en chiffres, en nombres, celui qui sait tendre la main, entendre, ne pas exclure n’était-il pas détenteur d’une richesse dont il n’est plus question que dans une mesure qui explique peut-être la recrudescence d’extrémismes religieux ou politiques qui font croire à l’autre qu’ils l’entendent quand ils ne font que le manipuler et l’utiliser. Nous avons besoin de tourner une page, nous avons besoin d’espérances nouvelles, de valeurs nouvelles, de droits nouveaux, nous avons besoin de plus et mieux savoir pour plus et mieux nous défendre contre l’utilisation qu’on fait de ce que nous sommes, notre force de travail, notre force de réflexion.

Des penseurs depuis longtemps ont inventé le concept de revenu minimum d’existence, il a été expertisé par des économistes qualifiés, leur expertise bien sûr implique une redistribution des richesses et une fiscalité très différente de celle en vigueur …

Ce revenu dont tout le monde disposerait d’office assurerait à chacun hébergement, nourriture, éducation et niveau de vie décent. Une utopie ? Les congés payés, le vote des femmes, l’abolition de la peine de mort l’ont été pendant longtemps. Ce revenu minimum d’existence, hormis le fait qu’il assure la décence du quotidien à chacun, renverserait forcément les rapports de forces et de classes, établirait forcément un autre monde.

Je veux un autre monde, cet autre monde, je veux un monde où l’on puisse crever les plafonds de verre, un monde où le mot utile serait pesé et délesté de sa charge coupable, pour n’être chargé que de son sens responsable et objectif.

En toute responsabilité et objectivité, je voterai pour ce à quoi je crois le plus, dimanche, me disant que si tous nous allions vers nos réelles aspirations, vers ce que nous croyons utile à notre pays et à notre avenir, Hollande que, comme l’a si judicieusement dit un psychanalyste *, «nous emplissons de notre désir » plus qu’il n’alimente le notre, ne serait pas au second tour ni notre futur président de la République.

 Je voterai pour Mélenchon, qui sans répondre absolument à toutes mes attentes - il ne parle pas de revenu minimum d’existence… - , est celui qui y répond le plus, est un homme d’expériences et de courage, il a quitté le PS pour les raisons qui m’ont fait ne pas voter pour lui en 2002, il a tiré la sonnette d'alarme dans ce qui était son parti et tiré les conséquences de ce que ce dernier ne l’a pas écouté. Je voterai Mélenchon qui a poussé avec panache et puissance l’idée d’une autre société, d’une sixième république, d’une autre façon de faire les choses, je voterai pour Mélenchon avec une pensée pour Philippe Poutou et Eva Joly, je voterai pour Mélenchon avec un esprit critique en alerte, sans lui donner mon blanc-seing, je voterai pour Mélenchon avec la conviction intime et non intimée que c’est ce qu’il y a de plus utile à faire politiquement, utile pour l’avenir qui promet, hélas, d’être fort âpre, injuste et désespérant et pour lequel il faut aujourd’hui préparer les outils qui demain, je l’espère, nous permettront de le reconstruire.

Pourquoi Humanité dois-tu toujours en passer par le pire avant d’envisager le meilleur ?

 

* Il me le pardonnera, il est connu, mais son nom m’échappe, les noms des gens connus ont tendance à m’échapper, mon inconscient peut-être refuse-t-il à travers ces oublis la puissance que peut donner un nom, une renommée pour ne s’intéresser et ne se souvenir que des idées, des contenus… pas des contenants …

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