«Le vent se lève» à la Villa Médicis

Que se passe-t-il sur la colline du Pincio à Rome ? Depuis son ouverture fin mai, le public se bouscule pour découvrir Le vent se lève, l’exposition de fin de résidence des pensionnaires. Il a raison. Donnant à voir une création résolument ancrée dans l’ici et maintenant, combative dans sa façon de saisir les enjeux contemporains, l’événement est une réussite.

À la Villa Médicis, c’est un éléphant qui accueille le visiteur de l’exposition Le vent se lève qui met à l’honneur le travail des pensionnaires cette année. Un éléphant tout droit arrivé du cirque de Vérone, mais qu’à voir se déplacer le plus naturellement du monde, majestueux, dans le jardin de la prestigieuse institution, dans la belle vidéo que lui consacre la plasticienne Rebecca Digne, on croirait chez lui.

Ecrivains, historiens de l’art, plasticiens… La Villa Médicis, en l’absence d’une règle stricte en la matière, si ce n’est l’obligation de ne pas choisir plus d’un tiers d’historiens de l’art, ouvre chaque année ses portes à des artistes venant de disciplines variées. Avec seize pensionnaires au total, et pour la première fois de son histoire, une parfaite parité entre hommes et femmes, la promotion 2018-2019 n’y fait pas exception. Dans ce contexte, l’exposition de fin d’année, devenue aujourd’hui une habitude, pourrait avoir quelque chose d’artificiel et de contraint. Un écueil que les commissaires du Vent se lève, Evelyne Jouanno et Hou Hanru, qui ont souhaité ancrer la manifestation dans le réel et construire leur proposition autour de deux événements ayant marqué la vie de l’institution cette année - le premier inspire le titre de l’exposition -, ont parfaitement su éviter.

 © Académie de France à Rome - Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019 © Académie de France à Rome - Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019

Une métaphore des changements qui affectent le monde contemporain

« En février, à la suite de vents violents, un grand pin parasol, dont la légende dit qu’il aurait été planté par Ingres, est tombé. Par ailleurs, en mars, certains artistes, à l’initiative du peintre Thomas Lévy-Lasne ont organisé un colloque sur l’anthropocène. Cela a été notre point de départ. L’idée était d’aboutir à une sorte de métaphore des grands changements qui affectent le monde contemporain et de faire dialoguer les projets proposés par les pensionnaires. Une autre dimension nous intéressait. L’autre nom de la Villa Médicis, c’est historiquement, et toujours aujourd’hui, l’Académie de France à Rome, une référence directe à l’académie de Platon réunissant en un même lieu penseurs et créateurs pour réfléchir au monde, dont Louis XIV s’est inspiré, reprise ensuite par tous le pays qui ont ouvert une institution similaire à Rome. Nous tenions à mettre en avant ce caractère du vivre ensemble » explique Evelyne Jouanno.

 Un fil rouge suffisamment souple pour que chacun aille vers ses envies. Celle, pour commencer, de l’écrivaine Hélène Giannecchini de montrer un des « nombreux trésors » de la bibliothèque de la Villa Médicis. En l’occurrence, dans un petit espace dans lequel elle voulait « que l’on entre comme dans un corps », des planches d’anatomie faisant écho à une recherche qui dans quelques mois trouvera son aboutissement par la publication d’un récit aux éditions du Seuil. « Cet album pathologique trouvé à la bibliothèque est très beau. En agrandissant les planches, J’ai voulu détourner la peur que l’on éprouve spontanément face à la représentation de la maladie et mettre l’accent sur le côté décoratif et visuellement hyper fort, que les organes deviennent un motif » explique-t-elle. Celle aussi de l’architecte paysagiste Mathieu Lucas de présenter le fruit de sa recherche sur « Le Ponentino », le vent bien connu des habitants de Rome et de sa région. Une recherche qui, dans un lieu, « réunissant des conditions d’atmosphère, d’air et d’humidité très particulières » convoité dès le départ par le jeune architecte, prend ici la forme d’une installation immersive. Les images en noir et blanc, d’une beauté à couper le souffle, projetées en format large, et accompagnées d’une partition musicale spécialement écrite par Sasha J Blondeau, autre pensionnaire, montrent le paysage filmé par un drone depuis la mer jusqu’à Rome.

 © Académie de France à Rome - Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019 © Académie de France à Rome - Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019

Les projets de l’artiste plasticienne Lili Reynaud-Dewar et de l’historienne Pauline Lafille sont réunis dans une même salle. Libre au visiteur de s’amuser du contraste ou d’y voir des correspondances. Le corps nu, enduit de gris, de la première, évocateur d’une statue prenant vie, filmé, circule dans les espaces de la Villa Médicis, bureaux compris. La seconde donne à entendre son étude sur des images de La Bataille de Lépante peinte par Andrea Vicentino. « Je trouvais intéressant de diffuser cette recherche. Il y a un certain degré d’érudition qui vient d’un travail de thèse, et en même temps, je ne voulais pas que ce soit trop pesant. Et il y a quelque chose qui passe je crois. Les gens en retirent à chaque fois quelque chose » commente la jeune historienne de l’art.

 Si l’on regrette de ne pas voir les sculptures mobiles inspirées de la fameuse Bataille de San Romano de Paolo Uccello réalisées par le jeune artiste plasticien Léonard Martin – elles ont récemment pris la direction du Palais de Tokyo où elles sont présentées dans une exposition qui met à l’honneur les lauréats des Audi Talents, signe que l’après Villa Médicis s’annonce déjà bien pour le jeune artiste –, les maquettes et croquis préparatoires, ainsi qu’un film reconstituant la bataille, où l’on perçoit son imagination et sa fantaisie, permettent au moins de les imaginer.

 Jeu avec les fausses perspectives

« Découpés, les morceaux du pin planté par Ingres tombé pendant la tempête, avaient un aspect assez exceptionnel. Nous les avons à peine touchés, seulement recouverts de trois manières différentes : en utilisant une technique qui permet de leurrer, en nous adressant à un ami peintre décorateur qui a peint le tronc d’arbre, et en faisant appel à Kader Benchamma, que nous avons rencontré cette année, qui a accepté de faire des faux marbres » explique Stéphane Villard, du duo de designers, GGSV, qu’il forme avec Gaëlle Gabillet. Le résultat, qui montre les sculptures sur « une moquette étagée avec des sortes de bassins en anamorphoses » est étonnant. Allégorie du pouvoir, atmosphère volcanique, geyser en action ? Les lectures sont multiples, un effet voulu par le couple de designers qui pendant son séjour à Rome a étudié les fresques et leur « exceptionnel pouvoir de distorsion de l’architecture ».  

 © Académie de France à Rome - Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019 © Académie de France à Rome - Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019

 

Comme Hélène Giannecchini, l’historien de l’art Riccardo Venturi, a lui aussi trouvé un trésor, et lequel ! , dans la bibliothèque de la Villa Médicis : des estampes de Piranèse représentant des ruines de Rome qui n’avaient jusque-là fait l’objet d’aucune étude. Sur un fond rouge pompéien, qu’elles témoignent de la volonté de reproduire le réel le plus précisément possible, ou qu’elles soient hantées par des visions, l’émotion est immédiate en les regardant. Il n’est plus qu’à lire un extrait du très beau texte écrit dans le catalogue d’exposition, lui aussi se détachant sur le fond rouge, pour qu’elle redouble. « Et si les visions de Piranèse n’appartenaient ni au passé, ni au présent ? Si elles étaient un témoignage, ô combien distordu, non pas de son époque mais plutôt d’un temps à venir ? ».


"167 est un mot de résistance"

« 167 », c’est le nombre de mètres qu’a parcouru à pied Ilan Halimi avant de s’effondrer après que son bourreau l’a jeté au bord de la route. C’est aussi celui qui revient sans cesse, « 167 est un nombre devenu mot / 167 est un mot de résistance », dans le poème uppercut, qui tapisse un pan entier de mur, que l’écrivaine Frederika Amalia Finkelstein a décidé d’écrire après que l’arbre planté à la mémoire du jeune homme supplicié a été profané. « Pour l’exposition, je ne voulais pas donner des feuilles déjà écrites mais faire quelque chose de spécifique. Les circonstances ont fait que j’ai été amenée à écrire ce texte. Le forme du poème était idéale pour donner à voir à la fois quelque chose d’écrit et de graphique » explique la jeune écrivaine, « Dans mon travail futur, j’aimerais pouvoir rendre intemporelles des choses très actuelles. On vit dans un temps donné dont on ne peut pas s’extraire. Mais la beauté de l’art, c’est de ne pas vieillir, qu’il y ait une longévité, quelque chose d’universel ». Quelques mètres plus loin, Miguel Bonnefoy, autre écrivain, a choisi de tapisser les murs de ce qui apparaît comme un petit appendice dans l’espace d’exposition, avec les feuilles de son prochain roman sur l’utopie de Libertalia, proposition qu’il a judicieusement complétée par l’enregistrement d’extraits lus.

 Avant de poser ses bagages à la Villa Médicis, Thomas Lévy-Lasne, très engagé par ailleurs dans la promotion de son art, la peinture, « qui en dehors des galeries souffre du manque de lieux d’exposition », a passé un an à Montréal où il a notamment découvert le biodôme, sujet d’une des œuvres présentées dans l’exposition. Une œuvre non finie, qu’il décroche tous les dimanches soir pour la poursuivre et qu’il ramène le mardi ! « En peinture, je n’aime pas trop la narration littéraire, plutôt la narration plastique. On arrive devant le tableau et il y a des temps différents. Devant ce biodôme, mon rêve, c’est qu’il y ait d’abord un fourmillement de vie verdâtre, et d’un coup, on découvre un petit bonhomme en doudoune, une rambarde qui le protège… J’aime qu’il y ait tous ces temps dans la découverte du tableau ».

 © Académie de France à Rome - Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019 © Académie de France à Rome - Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019

 
Les images comme thérapeutique

Dans le film qu'elle a choisi de montrer dans le cadre de l'exposition, la cinéaste Lola Gonzàlez, et l'ami avec lequel elle est en train de discuter, sont filmés de face. Ils sont complices mais apparaissent comme séparés des spectateurs, qui pour les comprendre, doivent lire les sous-titres qui apparaissent en bas de l’écran. L’image est-elle devenue le seul langage commun ? Et si oui quelle image ? Des questions proches de celles qui préoccupent François Hébert, influencé par l’historien de l’art Aby Warburg auquel il a consacré des recherches à Rome, qui avoue « avoir un peu construit l’idée d’une thérapeutique à travers les images pour faire face à l’effondrement ». Le film montré dans l’exposition, Réponses au brouillard, réalisé en 2016 avec Olivier Strauss, est le portrait vibrant de Théophane, rencontré dans un foyer pour jeunes travailleurs à Guingamp. « Je voulais faire discuter les images de Théophane dans sa vie quotidienne avec celles de la place de la République au moment de Nuit debout, et voir comment l’écart entre les deux pouvait créer une zone où l’on peut penser. Je m’intéresse à la question de la souveraineté individuelle, à la façon dont un individu peut être maître de son être politique » explique le jeune cinéaste.

 Enfin, les instruments imaginaires inventés par la compositrice Clara Iannotta, une structure à hélices qui rappelle les éoliennes pour enfants, clin d’œil évident au titre de l’exposition, des boîtes à musique jouant des airs en continu, semblent, en douceur, nous enjoindre à préparer l’avenir, pour que les vents jamais n’effarouchent mais continuent de pousser les générations à venir.     

 

 

 

 

 

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