Une utopie en acte à la bibliothèque de Montreuil

Et si la bibliothèque était un lieu où s’inventait aujourd’hui le vivre ensemble. La preuve avec "CHUT...! Ici, à bas bruit, se dessine un avenir", le très beau documentaire qu’Alain Guillon et Philippe Worms consacrent à la bibliothèque de Montreuil en Seine-Saint-Denis. Sortie nationale le 26 février.

Bibliothèque transformée en boîte de nuit le temps d’une soirée, atelier de conversation, conception d’une émission de télévision, chroniques audio et vidéo..., en autant de séquences où se donne à voir tout l’éventail de la population montreuilloise, publics allophones, jeunes issus de la diversité, séniors : CHUT...! Ici, à bas bruit, se dessine un avenir, s’amuse, souvent, à prendre l’exact contrepied de son titre. Ce « chut » que l’on imagine lancé presque menaçant, doigt sur la bouche, par quelque usager goûtant assez peu la compagnie d’un voisin bruyant dans ce lieu silencieux que sont traditionnellement les bibliothèques.

Si le procédé est astucieux, il est surtout le reflet d’une réalité. Tout en continuant d'apporter le plus grand soin à leur cœur de métier, les bibliothèques repoussent aujourd’hui chaque jour davantage les limites de leur champ d’intervention traditionnel. Elles sont « autant le lieu des mots que celui du vivre » pour reprendre les mots de l’académicien Erik Orsenna, auteur en 2018, à la demande du ministère de la Culture, d’un rapport sur l’évolution des bibliothèques. La bibliothèque de Montreuil en est, de ce point de vue, une parfaite illustration. Pour le montrer dans toutes ses dimensions, dans toute son épaisseur humaine surtout, encore fallait-il prendre le temps et se fier à certaines intuitions, ce que réalisent avec virtuosité et générosité les réalisateurs Alain Guillon et Philippe Worms, tous deux montreuillois, qui ont posé leur caméra pendant près d’un an à la bibliothèque.

 © aaa production © aaa production

 CHUT...! Ici, à bas bruit, se dessine un avenir, contient ainsi un grand nombre de scènes inoubliables. Il y a par exemple cette séquence au cours de laquelle des œuvres de Niki de Saint Phalle sont présentées à un groupe de femmes et d’hommes originaires du Mali, des œuvres montrant l’intimité des femmes, dont le choix est culotté aux dires même des réalisateurs, et qui en effet font débat parmi l’assistance, mais à l’heure où se clôt la discussion, c’est l’homme le plus critique au départ qui finalement repart avec une bande dessinée consacrée à l’artiste. Il y a Ahmed, responsable de l’accueil, merveilleux personnage dont on guette chacune des apparitions à l’écran. Il y a ces moments, brefs, où l’on sent naître une vocation chez un jeune. Il y a la préparation pas à pas de l’émission de télévision des adolescents sous la houlette de la journaliste Aline Pailler, dont l’engagement, total, est à l’image de celui des bibliothécaires : tout le monde est sur le pont, parfois, ce n’est pas facile, parfois, on fait mille autres choses en plus de son métier, mais chacun s'y consacre avec cœur, dévouement, engagement. « L’objectif que nous poursuivons, c’est que chacun se sente bien dans la bibliothèque, se sente légitime à la fréquenter » dit Fabrice Chambon son directeur. Il y a aussi, et « on touche là aux limites de ce que peut faire une bibliothèque » dit encore Fabrice Chambon, une femme, Khadija, sans domicile fixe, qui dans la journée se réchauffe près d’un radiateur de l’accueil, ouvre les livres qu’elle « kiffe », et dispose d’une carte pour se servir des ordinateurs, mais qui, suite à un incident, est exclue et qu’ensuite on ne revoit plus.

Des plans de la bibliothèque éclairée dans la nuit, d’entretien des lieux, et de rangement scandent le film et rappellent l’omniprésence du livre, autant, par le murmure qui s’en échappe, que celle des mots. Une oralité vers laquelle, dans une autre très belle séquence, le poète Jean-Michel Espitallier emmène les enfants.

 © aaa production © aaa production

Lorsque le film se termine, c’est au tour de l’expression « à bas bruit » de s’éclairer d’un autre sens. Elle rend hommage à ces équipements culturels de proximité que sont les bibliothèques qui, loin du tapage, œuvrent au vivre ensemble, et honorent, grâce au soutien de tous, collectivités locales en tête, un service public qu’on est plus habitué à voir malmené par les temps qui courent.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.