Fille de l'air

Dans une langue raffinée et sensible, Agnès Clancier célèbre la vie hors norme de l’aviatrice Maryse Bastié, héroïne magnifique dans les airs comme sur terre.

Sur la couverture d’Une trace dans le ciel (Éditions Arléa), Maryse Bastié, photographiée par André Kertész dans le cockpit de son avion, sourit en se retournant légèrement. Des boucles brunes dépassent de son bonnet et de ses lunettes d’aviatrice relevées sur le front. Le regard est franc mais l’expression est presque timide comme si l’aviatrice avait le triomphe modeste.

Aucun doute, le livre d’Agnès Clancier célèbre une héroïne de l’aviation, et dans son sillage, fait entendre, et ce n’est que justice, les noms de Léna Bernstein, Maryse Hilsz, Hélène Boucher ou encore Adrienne Bolland, ces pionnières qui avec elle, à l’égal de leurs célèbres homologues masculins, ont écrit la légende d’une activité encore naissante.

Mais Maryse Bastié est une héroïne tout court, aussi téméraire dans les airs – à bord de son premier Caudron, d’un Klemm L 25, d’un Simoun, noms magiques et poétiques, comme le Latécoère de Mermoz – que sur terre. Ce n’est pas le moindre mérite d’Agnès Clancier que de donner à voir tous ces visages.  

Jugez plutôt : une femme qui face à l’adversité ne s’effondre jamais. Père, frère, amoureux… elle perd les uns après les autres les êtres les plus chers. Une femme qui obtient à une époque, les années 20, où cela ne se faisait pas, de divorcer de son mari. Une femme qui, dans les années 30, avec Adrienne Bolland et Hélène Boucher, s’engage aux côtés de Louise Weiss dans le combat pour le vote des femmes, allant « promouvoir « la femme nouvelle » dans des villes de France où il fallait convaincre des publics goguenards que les femmes ont un cerveau ». Une femme dont la détermination et l’endurance, l’indifférence face aux railleries, ne connaissent aucune limite. Une femme qui enchaîne les records internationaux, durée de vol, de distance, traversée de l’Atlantique de Dakar à Natal…Une femme, enfin, qui lorsque survient la Seconde Guerre mondiale, s’engage corps et âme dans la Résistance, acheminant des médicaments aux prisonniers de Drancy sous le contrôle des Allemands, puis bientôt aidant à leur évasion. Un destin que l’on rêverait de voir porter à l’écran !

Mais surtout parce qu’à cette héroïne magnifique, Agnès Clancier, dans une langue raffinée et sensible, une prose ciselée au millimètre, rend magnifiquement hommage. Le lecteur est d’emblée avec Maryse Bastié, au plus près de la terreur de son arrestation par la Gestapo quand débute le livre :

« Des morceaux de tissu comme des lambeaux de peau. De sa peau. Elle ne voit plus qu’eux. Ainsi exposés. Elle les a mis à sécher au-dessus du poêle, par habitude puisqu’il est presque toujours éteint, d’ailleurs, le linge ne sèche pas, il reste humide et froid des journées entières et maintenant s’offre au regard de ces soldats ennemis, ses bas, offerts par Maurice, c’est introuvable mais la Gestapo s’en moque, ils ne sont pas ici pour le marché noir, son soutien-gorge, sa culotte, elle se sent nue mais quelle importance si elle doit mourir ? » 

Au plus près des moments, dans lesquels elle puise de la force, qu’elle se remémore pendant sa captivité. Qu’il s’agisse d’une promenade qu’elle faisait enfant aux côtés de son père dans les jardins de l’Évêché de Limoges, sa ville natale, qui est aussi celle d’Agnès Clancier :

« On va faire un tour ? lançait-il en saisissant son chapeau, qu’il faisait tourner au bout de son index comme un chanteur de music-hall avant de le visser sur son crâne. Main dans la main, ils descendaient l’avenue Garibaldi pour rejoindre le centre-ville et goûter la fraîcheur humide de ses vieilles pierres, cette odeur grise et veloutée des maisons médiévales à colombages, nichées au fond des ruelles, avec leurs voûtes sombres et leurs escaliers de contes, obscurs et tarabiscotés »

Ou de son record de durée en vol, trente-sept heures, cinquante-cinq minutes, seule, dans son avion :

« Passer la nuit à bord d’un avion est terrifiant. Il faut accepter de n’être plus qu’un misérable corps de chair et de sang fonçant dans l’obscurité, enfermé dans une dérisoire armure de métal, à peine éclairé par le halo blême des appareils de bord. Tout autour, la nuit immense et vide. La mort peut-être. »

Agnès Clancier excelle tout autant à décrire une époque. L’aviation balbutiante du début du siècle – « Elle avait deux ans lorsque apparut la première machine volante, sorte d’oiseau monstrueux aux ailes battantes, qui se muait en un vulgaire tas de bois chaque fois qu’il s’aplatissait au vol » ­– qui prend son envol au moment de la Première Guerre mondiale, avec ses héros, Guynemer en tête, auxquels la récente exposition « Verdun, la guerre aérienne » organisée au Musée de l’Air et de l’Espace a rendu hommage ; le défilé victorieux des maréchaux Foch et Joffre sur les Champs-Elysées : « le vainqueur de la Marne et le chef suprême de 1918, l’un dans son uniforme de 1914, dolman noir et culotte rouge, l’autre dans sa tenue bleu horizon dit le journaliste – il faut imaginer car sur l’écran tout le monde est gris » ; la découverte estomaquée de la « môme Piaf » : « Il est une heure du matin quand apparaît celle que tout le monde attend, dont on dit qu’elle chantait naguère dans les rues de Paris en faisant la quête (….) Si quelqu’un peu chanter comme ça, avec cette puissance et cette foi, rien n’est impossible » ; la première loi du régime de Vichy contre les Juifs : « Une aube d’octobre 1940, une longue file se tasse devant la porte de l’épicerie. Sur le mur, un avis est placardé qui n’y était pas hier. On parle à voix basse. Visages immobiles ». La terreur de ces années et la délivrance à la Libération « le lendemain surgissent des multitudes joyeuses. La concierge a les mains bleues d’avoir teint du tissu pour confectionner des drapeaux ».

Durant sa captivité Maryse Bastié n’a rien dit, « Elle ne parlera pas, car sa volonté ne connaît pas de limites ». Quand s’achève le livre au sortir de la guerre, elle est une survivante, une femme qui a frôlé mille fois la mort en vol et qui ne la craint pas. Une héroïne.

Agnès Clancier publie également « Outback, disent-ils » (Éditions Henry), recueil de poésie inspiré par l’histoire des Aborigènes

  

 

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