Planche-contact

D'un beau séjour sur la Côte basque, oublier la dernière heure

Biarritz, juillet 2018 : Il faudrait dire la lumière marbrée et la douceur sur la grande plage le premier soir, les baigneurs encore nombreux longtemps après l’heure du dîner, l’enthousiasme à l’unisson à l’évocation de Mes Provinciales de Jean-Paul Civeyrac, les belles rencontres, comme en un tournemain, la conversation pouvait passer du souvenir d’une Afrique marquée par son passé colonial, peu éloignée d’une atmosphère à la Coup de torchon, à une jeunesse autrefois entièrement dédiée au surf. Il faudrait dire aussi le cri du cœur d’A. à la seule mention du nom d’Eric Rohmer : « Parlons de Lynch, de Kubrick, mais pas de Rohmer, ce cinéaste pour élèves de classes prépas littéraires, par pitié ! ». Et cela fait, il faudrait se tourner vers elle et, malicieusement, lui glisser à l’oreille : « Mon amie, d’une longue marche à pied pour rejoindre la plage d’Anglet à la remontée du chemin goudronné le soir dans le sillage des familles alors que les sauveteurs venaient d’abandonner jusqu’au lendemain leur poste de surveillance ramené en hauteur et couché sur le flanc, ce séjour, au rythme de nos discussions, de l’amitié vraie, pourrait ressembler à un film de Rohmer et il serait beau ».

 

Puis est venu le dernier jour. A. prenait un train avant moi. Pendant le temps qu’il me restait avant le départ, munie du ticket remis le premier soir après qu’A., L. et moi avions accepté de prendre la pause en terrasse du restaurant où nous dînions, j’ai entrepris d’aller dans la boutique du photographe qui depuis 30 ans est-il dit sur le site internet « réalise vos portraits de famille dans la tradition du film argentique N&B ». Il y avait foule à la boutique. Seule, tandis qu’à mes côtés se trouvaient des familles, souvent accompagnées d’enfants qu’une petite table d’écoliers installée dans un coin sur laquelle ils pouvaient dessiner, aidait à patienter, je ne faisais pas partie, c’est certain, du cœur de cible du studio. J’ai patiemment attendu mon tour. Je m’étais d’abord étonnée de ce que les clients parvenus jusqu’au comptoir, où une employée officiait seule, n’en bougent pas. Tout en eux, de la femme qui n’en finissait pas de scruter à la loupe la planche-contact qu’on lui avait remise, à l’homme qui, s’exprimant en anglais, souhaitait sans doute négocier le prix avant de passer commande, criait « j’y suis, j’y reste » dans une superbe indifférence au monde autour. Cette fascination vis-à-vis de sa propre image, où se lisait le narcissisme de l’époque, et ce côté « moi d’abord » n’étaient pas de nature à me mettre en joie. Puis j’avais regardé les portraits affichés au mur derrière l’employée. Des beaux portraits en noir et blanc il est vrai, en tous points semblables à celui accroché au-dessus du canapé en velours dans le salon, nous représentant ma sœur cadette et moi, que j’ai connu toute mon enfance, et qui m’a toujours gênée parce qu’il pouvait laisser penser au visiteur de passage que nous étions des enfants rois, ce qui n'était pas le cas, mais c’est une autre histoire. Bientôt, mes yeux, et c’était le but recherché – d’une façon subtile du reste car la photo pouvait donner l’impression de se fondre parmi les autres alors qu’en réalité, elle avait été savamment disposée pour être vu de tous – allant du haut vers le bas, avaient fini par s’arrêter sur un portrait du couple Macron. Image dont, soit dit en passant, je me rappellerais deux jours après quand l’actualité ferait état de « clés d’une maison de vacances à Biarritz ». Cette actualité ici n’était pas suffisamment grave pour qu’elle incite à retirer le portrait séance tenante. Qui plus est, pour la clientèle essentiellement étrangère qui se pressait dans la boutique, la photo demeurait certainement un argument de vente imparable.

 

Enfin, mon tour était venu. Sur la planche-contact qui en comptait une trentaine, nous figurions sur les quatre photos du bas. Ces instantanés, nous montrant décontractés, souriants, auraient pu être réussis sans la présence de traits de lumières verticaux. Il était possible de les corriger m’avait dit l’employée, mais à 26 euros l’unité quand j’en aurais voulu trois, une pour chacun, le prix me semblait prohibitif. « Gardez le ticket, nous conservons la planche-contact. Quand vous aurez davantage de moyens, peut-être reviendrez-vous sur votre décision » m’avait-elle lancé alors que je tournais les talons. Que savait-elle de mes moyens ? Ne pouvait-elle admettre qu’un défaut de qualité pouvait être seul à l’origine de ma décision ? Pendant quelques secondes, je n’avais pas été bien. J’avais pensé à mon activité de rédactrice indépendante, à cette liberté chérie et sa contrepartie, ce revenu qui ne dépasse jamais 1750 euros net par mois. Soudain, c’est comme s'ils avaient été mis en accusation.

 

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