Lettre ouverte à la génération Cohn Bendit qui a voté Macron au premier tour

Vous, les anciens soixante-huitards, pourquoi avez-vous soutenu Macron ?

Chers anciens soixante-huitards,

J’avais jusqu’à présent un grand respect, une profonde tendresse pour vous.

Vous qui êtes, pour certains, nés pendant la seconde guerre mondiale,

Vous qui avez connu la guerre d’Algérie, celle du Vietnam,

Vous qui vous êtes érigés contre cette société étriquée dans des valeurs bourgeoises conservatrices,

Vous qui avez remis en question l'éducation que vous avez reçue et réfléchi à celle que vous vouliez donner à vos enfants,

Vous qui avez prôné la liberté sexuelle, le droit à l’IVG, la contraception, l’égalité et la paix,

Vous qui avez eu le courage et la bravoure de descendre dans la rue et de vous mettre en danger pour défendre vos valeurs, pour un monde plus juste, plus humain.

 

Comment avez-vous pu baisser les bras à ce point ?

Comment avez-vous pu faire ça à vos enfants, à vos petits-enfants ?

Ne croyez-vous plus qu'un monde meilleur soit possible ?

 

Par ce vote et par votre adhésion au programme de Mr Macron, quel est l'héritage que vous nous transmettez ?

Un monde où les prestations sociales et vont être revues à la baisse, creusant davantage les inégalités,

Un monde où toutes les dépenses publiques vont être diminuées,

Un monde où l'accès aux soins va être réservé à une élite,

Un monde où l'éducation nationale n'a pas les moyens de faire son travail correctement,

Un monde où les soignants, les enseignants, les policiers sont en burn-out, toutes ces professions qui sont vitales à l'équilibre du pays, à sa construction, à son devenir,

Un monde où les citoyens sont corvéables à merci sans code du travail pour les protéger,

Où les emplois précaires et l'ubérisation se multiplient,

Un monde où l'on réussit car sinon, "on est rien",

Un monde individualiste,

Un monde où les migrants économiques ne sont pas considérés comme des réfugiés,

Un monde où les multinationales ne paieront toujours pas leurs impôts,

Un monde où la corruption des plus puissants est généralisée,

Un monde gouverné par les enfants rois de la finance qui se croient tout permis, qui pillent, détournent et saccagent sans scrupules les ressources naturelles et humaines de la planète.

Est-ce dans ce monde là que vous voulez vivre ?

 

Je cite Mr Macron : "Les français ont fait le choix d'un pays qui repart de l'avant, qui retrouve l'optimisme et l'espoir", "je souhaite retrouver de l'air, de la sérénité, de l'allant".

Croyez-vous vraiment à ce qu'il dit là ?

Vous qui avez accès à l'information, à la culture,

Vous qui avez les moyens de penser, de réfléchir, d'analyser,

Comment pouvez-vous adhérer à ce tissu de mensonges, à ces paroles vides de sens ?

Pouvez-vous m'expliquer en quoi un banquier est compétent pour résoudre les crises extrêmement complexes que nous traversons ?



Alors, qu’y avait-il derrière vos belles paroles et vos combats d'autrefois ?

Du vent ? Une posture ?

Je ne peux me résoudre à y croire.

Il doit y avoir autre chose.

Êtes-vous devenus complètement cyniques, désabusés voire ironiques ?

Êtes-vous découragés, déprimés ?

Vous êtes-vous laissés guider par la peur ?

Ou s'agirait-il d'une stratégie pour organiser une résistance ?

Dites-moi, mais s'il vous plaît ne me répondez pas que vous vous êtes comportés en citoyens responsables, que par ce vote vous avez contré la menace Le Pen, vous les « aînés éclairés par leur maturité ».

Au 2ème tour c'est compréhensible, mais pas au 1er.

N'y avait-il pas des candidats qui méritaient qu'on leur accorde de l'attention, et qui aspiraient à un monde tel que vous l'aviez espéré vous-même ?

Mais c'était il y a des années-lumière, n'est-ce pas ?

Vous avez dû oublier...

 

Ne me dites pas non plus que vous avez la sagesse et que nous sommes inconscients, idéalistes et naïfs.

Ne nous dites pas « allez les jeunes, à votre tour d'en baver, au boulot ».

Car nous sommes, nous aussi, nés dans un monde violent et nous devons lutter.

Lutter contre la crise, le chômage, la précarité, les inégalités sociales, le racisme, l'islamophobie, la xénophobie, la mondialisation, les désastres humanitaires et écologiques...

 

Comment assumez-vous à présent ces propos méprisants que l'on entend, cette attitude royaliste intolérable ?

Ne voyez-vous pas venir la catastrophe économique et humaine qui se profile derrière les sourires ultra brite et les regards d'acier ?

 

La France n’est pas une start-up et nous ne sommes pas des vassaux soumis aux pouvoirs des plus puissants.

De même que les pays en développement, comme on les nomme à présent avec condescendance, sont soumis depuis bien trop longtemps au profit du monde occidental.

 

On reproche toujours à ceux qui sont les plus précaires, à ces fameux "assistés", de profiter du système et de vivre aux crochets de la société sur le dos de ceux qui "eux travaillent dur".

Savez-vous qu'un rapport de la Cour des Comptes de 2010 indique que les fraudes liées à l'assistanat (maladies, retraites, allocations familiales) s'élèvent à 3 milliards d'euros par an ?

Et qu'un rapport parlementaire de 2013 estime que l'évasion fiscale à l'étranger représente 60 milliards d'euros de recettes fiscales perdues par l'Etat français chaque année.

Alors qui sont réellement les profiteurs de ce système, les réels imposteurs ?

Je rappelle également au passage que les hommes politiques que nous choisissons d'élire sont payés par nos impôts afin de nous représenter et de défendre nos droits et intérêts et qu'ils sont à notre service.

L'avez-vous oublié ?

Ou ne l'avez-vous au fond jamais réalisé ?

 

Assumez-vous les conséquences de votre choix ?

Dormez-vous tranquilles ?

Au fond de moi, j’espère bien que non mais malheureusement je n’en suis pas sûre.

Profondément installés que vous êtes dans votre confort chèrement acquit.

 

Je suis en colère contre vous.

Une colère sourde qui gronde davantage de jour en jour.

Vous pensez peut-être que vous allez être épargnés par la politique d’austérité qui s’annonce.

Tout au plus vous pensez que vous aurez les moyens de vous en prémunir, même si vos retraites vont elles aussi en être affectées.

Cela vous est égal, il faut bien se sacrifier un peu puisque les caisses de l'Etat sont vides.

Mais qui va prendre soins de vous pendant vos vieux jours ?

Qui va payer vos pensions de retraites ?

Pensez-vous vraiment que, par ce vote, vous nous en avez donné les moyens ?

 

Une dernière question me taraude : pourquoi avez-vous fait des enfants si ce n'est pour leur permettre de vivre dans un monde qui tend vers la liberté, l'égalité et la fraternité ? Ce monde auquel vous avez rêvé, et que vous nous avez jadis conté.

Dites-moi, je suis toute ouïe, car je me sens orpheline aujourd’hui...

 

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