Nantes, une ville où il fait bon mourir

Classée régulièrement au top ten des villes où il fait bon vivre, Nantes est une ville agréable, bien desservie (deux heures de Paris), proche de la côte Atlantique, idéale pour se livrer aux joies nautiques, regorgeant de bons petits restaurants, de salles de concerts.

Classée régulièrement au top ten des villes où il fait bon vivre, Nantes est une ville agréable, bien desservie (deux heures de Paris), proche de la côte Atlantique, idéale pour se livrer aux joies nautiques, regorgeant de bons petits restaurants, de salles de concerts. On y circule en vélo (lorsqu’on en a les capacités physiques), on y flâne dans ses petites rues commerçantes. Nantes, ville n °1 où il fait bon travailler selon l’express octobre 2011, n°5 du classement des métropoles en septembre 2012 du même titre (avec un bémol pour la santé, la sécurité et la météo). Nantes élue capitale verte de l’Europe 2013 avec ses parcs offrant des poumons verts que bien des villes peuvent lui envier. « Vous êtes de Nantes ? Quelle belle ville ! Je ne connais pas mais elle est toujours en tête de classement dans les magazines ». Quelle belle ville et pourtant….

 

Souriante côté face, cynique côté pile

Des recueils d’avis sur la ville, émanant  du Journal du Net en 2012, traduisent  le malaise que chacun tente d’ignorer : « Ville froide, manque d’âme, de personnalité et de chaleur humaine »,  « C’est déprimant »,  « Trop marre de Nantes », « On s’y ennuie », « La Pluie », « L’insécurité le soir dans les rues,… A Nantes mieux vaut avoir un bon canap et plusieurs enfants », « Nantes c’est mort et mortel ».

Il n’est pas incongru d’établir une équation entre un taux de suicides régional conséquent et une population mal définie (puisque mal identifiée) souffrant de troubles de l’humeur, de dépression, d’ennui (avec toutes les addictions qui en découlent). Le 7 février 2013 était organisée, à l’initiative de l’Agence Régionale de Santé Pays de la Loire et de l’Association Régionale des Organismes de Mutualité Sociale Agricole des Pays de Loire, à Nantes, une journée régionale d’échanges sur le thème « Agir contre le suicide ». Plus qu’explicite, la présentation de cette concertation annonce  « Depuis le milieu des années 80, le taux de mortalité par suicide diminue dans les Pays de la Loire, suivant ainsi la tendance nationale. Cependant, la région reste en position nettement défavorable et se place parmi les régions les plus touchées. » Soit 18.14 pour 100 000 habitants en 2008 (Insee) moins que dans le territoire de Belfort (31.63), qu’en Côtes- d’Armor (29.57) ou dans la Sarthe (29.18) mais significatif.

Ville incompatible avec les troubles de l’humeur

Nantes interfère dans un processus lent mais destructeur. Personne fragile psychologiquement s’abstenir. Langueurs océanes, microcosme régional hermétique, ennui dans une agglomération qui n’a de dynamique que son image véhémente  véhiculée hors de ses frontières ? Autant de raison de penser que se définir caméléon, lorsqu’on aspire à la tranquillité d’une vie routinière, n’est pas la solution adéquate pour qui conserve au fond de lui les stigmates d’un bipolaire, d’un schizophrène … Soumission suicidaire, volontaire ou non,  par le biais d’une mise en sommeil,  ou plus précisément en jachère, de leur magmatique cerveau en perpétuelle quête de réponses à des questionnements éclectiques. De finalité, ils ne perçoivent que la conformité aux lois imparables de la bienséance, omettant de divulguer à quiconque des idées pouvant paraitre incongrues aux yeux de leurs pairs. Ainsi leur vie de famille, leur recherche d’affectif peuvent combler le vide abyssal entre esprit tortueux, en équilibre précaire et une survie toute relative en l’absence de dessein précis et de désir latent d’exceptionnel.  Il  n’y a pour eux d’échappatoires que celui de cultiver l’empathie dans une ville de province. Nantes. Puis un jour, sans rien en dire à leur entourage, ils décident de mettre fin à leur propre comédie. Combien de masques tombés sur ses pavés signifiant l’émergence des tragédies jusqu’alors latentes mais aux fins imparables ? De nombreux suicides, celui de la talentueuse Lisa Bresner entre autres, qui loin de maculer la mémoire de la ville, s’expose comme un trophée. La ville lui a rendu hommage en plantant un cerisier du Japon emblématique et en attribuant son nom à la médiathèque de Nantes Ouest, comme une demande de pardon posthume. Vous ne l’entendiez pas ainsi ? Et pourtant la Cité des Ducs happe les âmes troublées comme les eaux de la Loire. Il pleut sur Nantes, Les prisons de Nantes, Le pont de Nantes, pourriez-vous spontanément fredonner une plaisante ritournelle ligérienne ? Quel étrange pouvoir d’attraction capte les esprits tourmentés, les conduisant de façon inéluctable à l’extrême ?

 

Du besoin d’intégration au dérapage incontrôlé

Mourir ou faire mourir. Nantes cumule ces dernières années un taux impressionnant de faits divers sordides défrayant  non pas les chroniques locales mais bel et bien les annales du crime sur une échelle européenne (pour demeurer indulgent) : la valise macabre d’Alain Faury Santerre, le quintuple assassinat par Xavier Dupont de Ligonès, le meurtre sordide de Laetitia Perrais par Tony Meilhon. Les deux premiers criminels (ou présumé dans le cas De Ligonès) ont de commun une personnalité « mise en conformité » aux standards de la ville. S’effacer, se fondre dans un moule, jouer le jeu des règles sociales. Démence précoce, dégénérescence des cellules, baisse des performances d’un organe malade avec l‘âge, troubles schizophrènes réveillés par une accumulation de contrariétés, d’échecs, de déceptions  peuvent annihiler une forme de vernis protecteur ankylosant jusqu’alors les troubles ancrés mais indécelables au vue des témoignages des proches et voisins « si gentil, souriant, bonhomme, on aurait jamais pensé ». Dans le cas De Ligonès, seul le docteur Monfort émet l’hypothèse de troubles psychologiques affirmant lors d’une interview au journal Le Progrès « La pratique de la psychogériatrie nous apprend que des maladies somatiques ou psychiatriques peuvent être présentes la vie entière mais en restant invisibles. Leur révélation brutale à l’occasion d’un facteur minime aboutit à une situation qui apparait catastrophique »Propos confirmés par le Professeur J-P Bouchon, gériatre. On peut s’étonner que la France, à l’instar de la Belgique ou du Canada (groupe de recherche Primus), ne pratique d’études plus détaillées et chiffrées établissant un parallèle, au moyen  de cartographie par croisement de données psychiatriques, génétiques cliniques, criminelles par région.

Les indiens connaissent le bon moment pour mourir, nous connaissons désormais, en France, le bon endroit.

Sources scientifiques : Ethiopathologie de la schizophrénie (17/01/2013), Etude généalogique de la schizophrénie et de la psychose maniaco-dépressive dans la région de la Beauce (Mémoire de maîtrise Marie-Josée Bergeron 2001.

 

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