E. Macron et les territoires en marge de la République: il faut maintenant agir!

Anne Charpy, présidente de VoisinMalin et membre du Conseil présidentiel des Villes, revient sur les annonces du Président en matière de politique de la Ville. Elle nous livre sa feuille de route pour que l’État prenne ses engagements avec les moyens adéquats pour traiter les défis des zones marginalisées de la République, et donne leur juste place aux habitants qui sont les 1ers concernés.

Le 22 mai, le président Macron a exprimé sa philosophie, ses objectifs et sa méthode sur la place et l’avenir des zones défavorisées, marginalisées de la République : banlieues populaires, quartiers déshérités, zones rurales délaissées. Le président, dans la suite de son discours de Tourcoing (14 novembre 2017), a balayé de très nombreux sujets (service public, sécurité, démocratie locale, emploi...) et a fait preuve d’un volontarisme qui devra être évalué au regard de la situation sur le terrain dans 6 mois, 1 an, 5 ans…

Son intervention, écartant l’annonce d’un énième « plan ville, d’un plan banlieue », énonce des principes d’action, des orientations – souvent louables – mais n’aborde pas les moyens nécessaires – en termes humains et financiers - pour résoudre les problèmes amplement diagnostiqués. Des principes forts, « l’optimisme », la « mobilisation générale des énergies » et le « travail en commun », ne pourront changer la donne que si des choix décisifs et des actions concrètes sont engagés rapidement et durablement.

Macron a parsemé sa prise de parole de références aux idées exprimées dans le rapport Borloo et à des initiatives associatives ou entrepreneuriales jugées pertinentes.

Parmi les points positifs de cette déclaration qui signe la feuille de politique générale de l’État pour les prochains mois, je retiens :

  • L’ambition d’appliquer effectivement le droit commun dans les quartiers et zones périphériques de la République. Cette application est très attendue et absolument nécessaire, que ce soit à travers l’école, les crèches, les équipements de santé, la rénovation urbaine ou les droits fondamentaux (sécurité, justice et logement).
  • La volonté de valoriser les talents existant dans tous ces territoires délaissés et d’ouvrir des possibles à des personnes à l’horizon bouché : accès à la culture, promotion de l’entrepreneuriat et des compétences numériques, ouverture au monde professionnel via les stages puis l’apprentissage, mobilisation des entreprises pour l’emploi. Cette dimension me semble fondamentale pour remettre les personnes, et tout particulièrement les jeunes, dans une trajectoire de réussite.
  • La mise en avant des agglomérations dans le pilotage de nombre d’actions locales, en partenariat avec l’État, avec comme support le Pacte de Dijon. La décentralisation des politiques publiques vers les territoires est une nécessité absolue, tout en s’assurant que les territoires les moins favorisés ne se retrouvent pas seuls.
  • Une attention aux acteurs de proximité, que ce soit les petites associations ou les gardiens d’immeuble, qui sont le ciment du lien entre les personnes et les remparts de la République. Ce rôle repose entièrement sur des personnes engagées qui se heurtent souvent à l’arbitraire et la complexité administratives. Des mesures de simplification et de stabilisation des soutiens ont été annoncées en leur faveur.
  • Enfin, une mesure engageante et fondamentale issue du « plan Borloo » a été reprise : la création d’une instance de recours sur l’Équité Territoriale qui suit, mesure, reçoit les recours et sanctionne les écarts à l’équité annoncée.

Mais le discours volontariste du Président sera-t-il suivi d’effets ? C’est la question que beaucoup se sont posés à la fin de cette matinée élyséenne.

  • « Mobilisation des politiques de droit commun » : comment vont être mobilisés les divers ministères concernés ? Les arbitrages budgétaires seront-ils compatibles avec l’ambition annoncée pour les territoires en décrochage, dans un contexte de réduction des dépenses publiques ? Au-delà des mots, le courage politique sera-t-il au rendez-vous pour éviter de reproduire la contradiction entre la promesse de confiance aux collectivités en juillet 2017 et le cumul de décisions très dures durant ce même été pénalisant les quartiers (baisse des APL, réduction des contrats aidés et coupe drastique dans enveloppe de la politique de la ville).
  • Le partenariat et l’engagement des agglomérations, voire des communes (police municipale notamment) ne risque-t-il pas d’aboutir à un transfert de charges et de responsabilités vers des collectivités qui n’auront pas les moyens de l’absorber, à l’instar d’autres politiques sociales comme le RSA ?
  • La mobilisation des entreprises. Sont-elles prêtes à proposer des stages intéressants, de l’apprentissage et surtout de l’emploi sans discrimination ? Et quel soutien aux PME des quartiers, sujet trop rapidement effleuré par le Président dans son discours ?

En définitive, pour tenir les engagements du président Macron, il faut impérativement une mobilisation inédite des forces vives de l’État, une volonté politique dans la durée, des moyens humains mais aussi financiers et une méthode claire qui permettent d’aboutir dans un calendrier proche. Sans quoi, la déception et la perte de confiance seront proportionnelles aux attentes suscitées par l’ambition annoncée.

Enfin, trois objectifs fondamentaux manquent à mon sens pour réaliser cette vision :

  • Garantir l’accès aux droits sociaux à 100% des habitants. C’est une condition impérative pour assurer la solidité du socle d’éducation, de stabilité et de respect de la dignité, permettant de créer un sentiment d’appartenance à la République. Celle-ci repose sur une accessibilité et une efficacité des services en charge de ces droits, et un accompagnement bien plus fort des habitants dans l’usage du numérique pour affronter la dématérialisation progressive des services.
  • Faire de la lutte contre l’illettrisme une priorité. Celui-ci empêche la compréhension de leur environnement et l’autonomie des personnes qui en sont victimes et génère honte et perte de dignité.
  • Mettre en œuvre les moyens appropriés de mobilisation des habitants, dans leur diversité, et leur permettre de prendre une part active aux projets qui les concernent. En effet, la seule participation via des outils numériques présente 2 écueils graves :
    • Exclure encore un peu plus ceux qui s’expriment difficilement et utilisent peu ces moyens
    • Se substituer à la rencontre et à l’échange de visu entre personnes aux parcours et cercles d’appartenance divers, et donc se priver de la découverte, de la confrontation et de la solidarité qui découlent de ces rencontres humaines.

Des méthodes spécifiques devront ainsi être favorisées pour dépasser ces écueils, comme le porte-à-porte et la formation d’« habitants passeurs » - à l’exemple de ce que VoisinMalin a mis en place dans une quinzaine de quartiers, ou encore le « community organizing » visant à organiser l’autonomie des habitants. Cela suppose de changer le regard sur les personnes qui vivent dans ces quartiers, afin qu’elles puissent agir sur leur situation de vie et contribuer à jouer pleinement leur rôle de citoyen, au bénéfice du pays tout entier.

Pour parvenir à relever les nombreux défis nommés par le président, un gros chantier reste à ouvrir, culturel celui-ci, pour mettre l’habitant au centre des décisions  : l’État et ses partenaires locaux, c’est-à-dire les élus et les professionnels qui l’incarnent au quotidien, devront s’évertuer à restaurer un rapport de confiance, être à l’écoute des besoins exprimés et des propositions émises, savoir « se mettre à la place de » et être dans une dynamique d’apprentissage à travers cette expérience de rencontre, tout autant que de pédagogie.

Il s’agit in fine de redonner son sens fondamental au service public, qui est de permettre de faire société entre tous, dans le respect des valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité. 

Anne Charpy

Présidente de l’association VoisinMalin

Membre du Conseil Présidentiel des Villes et du Conseil National des Villes.

Ps : C’est dans cet état d’esprit, réaliste et constructif, présenté dans cette tribune que j’ai accepté de participer au Conseil Présidentiel des Villes, instance consultative. Après le discours ambitieux du 22 mai, je compte bien utiliser cet espace pour que les engagements pris soient mis en œuvre, et le plus rapidement possible.

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