Sal*** de pauvres !

Il y a des jours où on est fatigué de vivre là où l'on vit.

Réveil douche café clope froid course métro cohue : et là, entre deux stations et les yeux qui se ferment de sommeil, arrive un type qui chante "Les sabots d'Hélène". Emotions, souvenirs, sourires, dons, mercis.

Changement de métro, course, cohue, cohue, bousculade : et là, un autre type chante à côté d'un marchand de journaux, une chanson de son cru, dont le refrain est quelque chose comme "Cherche dans tes fouilles, pour trouver une p'tite pièce qui rouille / Regarde dans tes poches, si tu ne trouves pas un sourire de gavroche" . Sourires, don, mercis.

Don, contre-don. Dans n'importe quel sens qu'on le pense, l'échange est là. La société fonctionne, même que la communication entre les exclus, les riches et les exploités est possible.

Une minute plus tard, métro, escaliers, cohue : et là, une vieille dame arrive en geignant "j'ai faim, j'ai faim" et s'agenouille devant la foule empressée, qui ne la voit peut-être même pas. Pas de don, pas de sourire. Un silence. Des visages graves, coupables, mais qui ne bougeront pas le petit doigt pour filer un ticket-restau ou une petite pièce qui rouillerait dans ses fouilles. Un gosse qui demande maman pourquoi la dame elle crie.

 

Loin de moi l'idée de vouloir culpabiliser qui que ce soit, ni de me montrer en exemple de bonne samaritaine dans ce billet : nulle apologie de la charité chrétienne ou musulmane ou hindouiste ou républicaine, juste une anecdote banale et brutale dans ce trajet de métro d'une demie heure.

Le monde se divise en deux catégories. Il y aurait donc les "bons pauvres", et les "mauvais pauvres" : ceux qui montrent leur misère sans spectacle et sans mise en scène, sans mise en distance, ce sont les "mauvais". Il y a ceux qui plaisent et ceux qui déplaisent ; ceux qui me rendent coupable de leur misère en me l'exposant quand je lis "20 minutes" et que j'écoute mon "IPod". Eux peuvent crever. C'est du moins ce que j'ai ressenti comme attitude globale. On veut un peu de spectacle, de la pauvreté maquillée, mais pas trop de spectacle quand même. La cour des miracles, c'est mieux à la télé, dans les films historiques et les documentaires sur la jungle derrière le périphérique.

Le "mauvais pauvre" s'exposerait dans ses extrémités, et on l'accuserait de faire du chiqué, peut-être. On ne meurt plus de faim dans notre pays, ma bonne dame. Et puis tout le monde touche le RSA. Et puis c'est de l'argent qu'ils utilisent pour s'acheter de l'alcool. On attendrait du "bon pauvre" le don, une chanson, une blague, un cendrier, qui rationnalise l'échange sur le mode marchand, considéré comme plus attendu et moins dérangeant, mais qui engagerait nécessairement le contre-don (la piéçouille de ma fouille dans la sienne). Je ne juge pas l'une et l'autre des deux catégories fictives de "pauvres" que je dégage, qui viennent seulement aujourd'hui de me sauter aux yeux. Je ne prétends pas qu'il y a une pauvreté vraie, et une fausse, une plus terrible que l'autre, loin de là. Ce qui me choque, c'est l'attitude de tous les autres par rapport à eux, y compris la mienne. Je file des sous parce qu'on me donne le sourire et pas parce qu'on crève la dalle.Terrain glissant, glissement inévitable du raisonnement.

Il y a des jours où l'on aimerait simplement espérer encore dans le respect de l'homme par l'homme.

 

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