"Il n'y avait plus, entre l'homme seul et la ville déserte, que l'épaisseur d'un miroir"

Ca faisait des années que je le connaissais, B.

On s'était rencontrés pendant le CPE, on avait sympathisé entre deux nuages de lacrymo aux Invalides, quand les étudiants, blêmes de peur face aux "racailles", s'égaillaient paniqués en petits groupes et que les pare-brise des bagnoles éclataient entre deux bastons.

J'étais tellement sonnée par ce que je voyais que je me suis assise sur un banc et que j'ai allumé une clope.

C'était la guerre civile de la jeunesse, avec dans le fond l'Assemblée Nationale, et des flics en civil partout, les CRS et les gendarmes mobiles encadraient les grandes pelouses. Une bagnole avait été renversée au loin, y avait des trucs qui brûlaient. B. s'est installé lui aussi sur le banc. Puis deux autres jeunes, en survet, casquettes, ont enlevé leur écharpe et m'ont demandé une clope. B. et moi en avons filé chacun une aux deux petites "racailles". On ne se regardait même pas, on était happés par... le spectacle ? l'iréel du réel ? Puis un des gars a dit, je ne sais pas lequel des trois : "C'est ouf, les gens, on dirait qu'on est sur TF1 !" On a tous rigolé, on a même pas eu le temps de finir notre clope qu'une grenade lacrymo nous a explosé à côté, et on est partis en courant dans l'immense bordel de cette esplanade des Invalides où les flics mettaient au sol tout ce qui bougeait.

Il faisait froid mais on sentait plus rien. Les flics du cordon nous ont laissés passer après avoir palabré quelques minutes, j'ai juré qu'un des petits beurs était mon frère et qu'on était tous ensemble, ils n'ont pas cherché plus loin. On s'est retrouvés tous les quatre sur le pont Alexandre en face, on pleurait tous à cause des lacrymos, de la fumée, de nos vêtements imbibés de l'odeur. Et on a discuté, tard, très tard. B. voulait savoir pourquoi les gars étaient là, la discussion a été très intéressante et elle a duré longtemps.

 

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Photo : Antoine Casel, http://photos.blogs.liberation.fr/vosphotos/images/invalides_1.jpg


Puis j'ai revu B. quelques fois par hasard, on devait pas habiter loin. Et on s'est retrouvés il y a un an dans le bar où je bossais. On a passé des journées à rigoler et à se boire des verres après mon service avec mon patron, en parlant de tout, de rien, de guitare, de ses aventures avec ses nanas qui finissaient toujours mal, toujours de manière très drôle. On a vidé des litres de kir et de gros rouge. On a eu le temps de se raconter nos vies, nos espoirs, de nous engueuler, de nous trouver des surnoms, lui "l'oeil de Moscou", moi,"ma situationniste préférée", aucun des deux n'étant vraiment fondé. Tout ça parce qu'il était communiste pur et dur et que je le faisais tourner en bourrique pour n'importe quel sujet.

Il écrivait des nouvelles, des poèmes, que je n'ai jamais lus. Il avait beaucoup de fine ironie et un rire de cheval. Il voulait me prouver par A comme Alain plus B comme Badiou qu'il avait raison, il râlait sur l'inculture politique des étudiants en général et l'indigence littéraire française, il aurait voulu des Maïakovski flamboyants partout, et supprimer la publicité qui ruine la poésie quotidienne. Il citait Mao pour rire et il aimait Boulgakov, il croyait aux blagues, au pinard et à la guitare, et parfois Groucho était le seul Marx qu'il supportait. Il voulait aimer, vivre librement, en-dehors des préjugés de culture, de classe, de genre, d'opinions, Comme au premier jour soutenait-il. Comme au paléolithique, lui répondais-je. Quelqu'un va bien finir par descendre Sarko, disait-il, surtout après plusieurs verres. (C'est une conversation récurrente dans les bars vers 19h quand il y a peu de monde et que les gens commencent à avoir faim, allez savoir pourquoi à cette heure-là !) Je croyais que Marie-George l'enverrait au goulag bien avant ? disais-je, et mon patron de se moquer gentiment : Vous n'avez qu'à filer le fric du siège de Colonel Fabien aux anciens du KGB, ça ira plus vite !

Entre "faux français" mais vrais frères, le basque, la corse et l'algérien, on se comprenait bien, on avait nos rituels, nos blagues, nos moments de nostalgie, nos envolées politiques, poétiques. C'était un copain, c'était un bon copain.

Mon pote B., il en avait marre d'acheter des produits de merde dans un supermarché pourri qui enrichissent les voleurs multinationaux, de vivre dans une chambre minus grâce à l'aumône (pardon, la bourse) qu'il recevait, de devoir expliquer chaque jour que les communistes n'étaient pas tous cryogénisés au Kremlin, qu'il croyait dans une société plus juste, plus libre et que Marx avait vu juste mais que le capitalisme ne mourrait pas tout de suite si on ne l'aidait pas un peu à trépasser.

J'en suis restée comme deux ronds de flan quand on m'a dit qu'il s'était suicidé. Je n'en reviens toujours pas. J'ai une pointe au coeur quand j'entrevois quelqu'un qui lui ressemble.

Je pense souvent à cette esplanade des Invalides, aux pierres qui volaient, à la fumée partout et à la tension que je sentais, à cette impression que l'espèce de communauté qu'on a formée à ce moment précis avec les gars de cette cité dont je n'avais entendu le nom qu'à la télévision n'avait rien à craindre, pile dans l'oeil du cyclone. Je me souviens de la conclusion de notre discussion, par H.

Ben les gens, la prochaine fois qu'on sera sur TF1, ça me plairait grave qu'on défonce le système pour de vrai avant qu'on oublie qu'on est contre lui.

Ce serait con qu'on pense pareil et qu'on fasse rien.

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