Le revenu universel, choc positif de demande ou choc négatif d’offre?

Alors que les critiques se focalisent sur le problème de financement du revenu universel, il s’agit d’évaluer son impact en estimant les coûts et les bénéfices macroéconomiques. Cet article traite d'une mise en place du RU seulement pour les jeunes et titulaires du RSA, tel qu'envisagé par B. Hamon. Article de Abdelkader Slifi, hébergé sur ce blog.

Alors que les critiques se sont jusqu’à présent focalisées sur le problème de financement de la mesure, il s’agit bien d’évaluer son impact macroéconomique pour estimer si son coût global sera inférieur ou supérieur aux bénéfices escomptés en termes de stimulation de l’activité économique. Cette évaluation suppose de s’intéresser aux deux côtés du marché, à savoir l’offre et la demande. Benoit Hamon envisageant de mettre en oeuvre, du moins dans un premier temps, le Revenu Universel pour les bénéficiaires du RSA et les 18-25 ans, le raisonnement qui suit s’applique donc dans ce cas particulier.

Si la classe d’âge des 18-25 ans ne bénéficie pas du RSA, il faut noter qu’il existe déjà une « garantie jeunes » mise en place en 2013 et qui devrait bénéficier à 150000 jeunes à raison de 452 euros par mois et par personne. Il s’agit d’un dispositif ciblé sur les « ni-ni », ces jeunes ni en emploi ni en formation et en situation de grande précarité sociale, qui représentent 17% d’un classe d’âge. Ce dispositif, porté par les missions locales dans le cadre d’un accompagnement vers l’emploi, semble déjà faire ses preuves, puisqu’il affiche un taux de succès c’est-à-dire de sortie en emploi ou formation de 40% au lieu de 34%[1]. Mais tous les jeunes éligibles n’y ont pas accès, puisqu’il faut être suivi et sélectionné par une mission locale pour y avoir droit. 

Accorder un revenu de 650 € (selon le principe du revenu universel) à 5,2 millions de jeunes de 18 à 24 ans (sans distinction de parcours, de diplômes ou de revenus) se distinguerait par l’ampleur de son coût de 34 milliards d’euros.

Du côté des ménages, cette mesure provoquerait un choc positif qui mettrait en jeu un multiplicateur, estimé à 1.2, stimulant la consommation des ménages et provoquant une hausse de l’activité de 41 milliards soit 1.5 points de PIB.

Or, Benoit Hamon prévoit de financer en partie sa mesure par une réduction du crédit d’impôt pour la compétitivité des entreprises de 42 milliards d’euros. Du côté des entreprises, cette mesure se traduirait à court terme par une baisse de leurs marges et potentiellement de leurs dépenses en investissement. D’où un ralentissement de l’activité que  l’on peut estimer à 21 milliards d’euros, en retenant un coefficient multiplicateur de l’ordre de 0.5 (estimation OFCE).

Ainsi, la mise en place du revenu universel pour les jeunes provoquerait un effet de relance presque deux fois supérieur à celui du CICE, soit de près de 20 milliards. Ce petit exercice montre que l’efficacité de la mesure repose sur l’hypothèse selon laquelle le multiplicateur fiscal pour la réduction des impôts des entreprises est moins élevé que le multiplicateur budgétaire pour la hausse des prestations versées aux ménages, notamment parce que la propension à consommer des ménages est plus forte et stable que la propension à investir des entreprises. On retrouve dans une certaine mesure le débat sur le pacte de responsabilité à l’occasion duquel s’opposaient les défenseurs d’une relance par les dépenses des ménages et ceux d’une relance par les dépenses des entreprises. On a qualifié à tort ce débat d’opposition entre politique de l’offre et politique de la demande. Or, dans les deux cas, qu’il s’agisse du CICE ou du RU, nous avons bien affaire à une politique de demande, car on considère l’investissement des entreprises comme une composante de la demande globale au même titre que la consommation des ménages.

En fait, si l’on veut considérer l’impact sur l’offre, il faut prendre en compte le marché du travail et s’intéresser à l’impact du RU sur les prix et les salaires à moyen et long termes. Si le RU provoque une hausse des salaires réels supérieure aux gains de productivité, cela se traduira par un choc négatif d’offre, c’est-à-dire baisse du taux de marge des entreprises, avec un risque de baisse de l’investissement et contraction de la demande de travail de la part des entreprises. Toutefois, dans un contexte à fort taux de chômage tel que nous le connaissons, l’hypothèse la plus probable serait plutôt que les salaires de première embauche stagnent. Le risque serait alors de voir diminuer la motivation des jeunes sans emploi et des chômeurs de longue durée de retourner sur le marché du travail. La critique du revenu universel pourrait s’interroger sur ces deux points, plutôt que de se centrer sur une approche purement comptable.

Abdelkader Slifi, économiste. 

 


 

[1]http://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_garantie_jeunes.pdf

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