Le FN, les abstentionnistes, les terrasses ensoleillées

Pour ceux qui justifient le score (proportionnel) du FN par un abstentionnisme élevé, on trouve dans l'étude publié par le Nouvel Obs (http://tempsreel.nouvelobs.com/elections-europeennes-2014/20140526.OBS8488/europeennes-qui-a-vote-fn.html) concernant les profils et des électeurs FN et des électeurs abstentionnistes, une piste de démenti. Le profil socio-économique des abstentionnistes est très proche du profil des électeurs du FN: jeunes, sous-diplômés, exclus du modèle dominant. Si tous les abstentionnistes avaient voté, il y aurait statistiquement des chances pour que le score du FN soit plus élevé (ce qui ne veut pas dire qu'il aurait été sûrement plus élevé). Pour lutter contre le vote FN, la priorité ne me parait pas tant être de lutter contre l'abstentionnisme (même si ça serait certainement important de renvoyer les électeurs aux urnes) que de lutter contre les grands facteurs d'exclusion. Sous-éducation, chômage, limitation d'accès aux services publics dont l'accès aux soins et aux transports....Ce que j'écris ici  n'est rien que  très banal. Ca fait pourtant 30 ans qu'on n'a pas  fait grand chose contre ces trois facteurs majeurs de ségrégation. Au contraire, les gouvernements successifs se sont appliqués à limiter les services publics, au nom du sacro saint équilibre budgétaire (jamais atteint). Les mesures anti-chômage, surtout anti-chômage des jeunes ont toujours plus consisté à faciliter la vie des entreprises qu'à relancer le marché du travail de façon durable. Dans un monde en pleine mutation, peu d'efforts ont été mis sur une restructuration des filières professionnelles, qui aurait visé à mieux répondre à la demande de main d'oeuvre (offre de travail). 

Il est extrêmement difficile en France d'avoir accès à certaines données, sous prétexte de protection des individus ou plus souvent d'ailleurs de l'institution. L'éducation rentre dans cette catégorie, où l'usager moyen a bien du mal à savoir ce qui l'attend ou attend ses enfants. Mais les quelques chiffres qui filtrent sont sans appel. Le système éducatif profite essentiellement aux enfants des classes moyennes et classes supérieures, aux enfants des zones urbaines plutôt qu'à ceux des zones rurales ou néo-rurales. Les rumeurs ne cessent d'enfler sur l'ascenseur social qui serait tombé en panne et n'aurait toujours pas trouvé de réparateur. Ce qui est avéré, c'est le découragement des enseignants qui se traduit notamment par une difficulté certaine à recruter chaque année, surtout des professeurs du secondaire. 

Ainsi a émergé  tout au long de ces trente dernières années, une classe populaire  touchée de plein fouet par le chômage et ayant du mal à insérer ses enfants dans la société dominante (celle qui travaille et qui consomme, pour reprendre une définition simple de certains économistes). Cette classe populaire, rejetée à l'extérieur des centres des villes dynamiques (par ses difficultés d'accès au marché du logement), ou reléguée dans des villes économiquement à la dérive comme Béziers s'est retrouvée condamnée à des services publics de qualité moindre (difficile accès aux transports, service moindre d'éducation ou de santé) et vivant dans un sentiment d'insécurité qui tient plus à sa situation économique (comment payer son loyer, ses courses quotidiennes) qu'à d'éventuelles invasions barbares. 

 Le vote FN se construit depuis 30 ans, lentement mais sûrement, à travers des politiques qui se consacrent à chaque fois un peu plus au bien-être des plus aisés: qu'ils paient moins d'impôts, que leurs enfants ne supportent pas le coût de la dette, que les filières élitistes soient plus performantes, la carte scolaire plus facile à détourner. Que les TGV roulent plus vite (on sait que seuls les plus aisés empruntent le TGV) quitte à fermer les petites gares et les lignes intercités. Le vote FN, ce n'est pas la faute aux terrasses ensoleillées de hier, aux électeurs du Parti Pirate ou de Nouvelle Donne  ou aux abstentionnistes. Mais  le vote FN est certainement une des conséquences de 30 ans de politiques érigeant l'inégalité et la ségrégation en nouveaux modèles de vie. Il y a aussi certainement une part de notre responsabilité, à nous, si fiers de voter et de ne pas voter FN, plus aisés ou plus débrouillards ou mieux insérés socialement ou un peu de tout ça à la fois. Nous avons laissé faire, par impuissance, par facilité  ou par paresse. Il est temps je crois de trouver les moyens de dire stop. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.