Je ne peux pas oublier Malik Oussekine

J'étais étudiante en 1986, et s'il y a bien une chose que je ne peux pas oublier, c'est la mort de Malik Oussekine

Ce matin-là, j'avais pris le train et le métro comme d'habitude pour aller à la Fac. Je participais au mouvement de grève contre la loi Devaquet. J'allais en AG. J'étais mal réveillée. Il faisait froid. À l'entrée de l'amphi, j'ai vu des journalistes se faire jeter "pas à l'intérieur, pas maintenant.". D'habitude, ils étaient plutôt bien accueillis. Je me suis demandée ce qu'il se passait. En bas ils devaient être trois ou quatre leaders étudiants. L'amphi était quasi plein. Ça bruissait d'un peu partout. Quelqu'un était mort.

C'est David qui a parlé en premier. Ils nous a appris ce qu'il s'était passé la veille au soir, rue Monsieur Le Prince. Je ne saurais répéter ses mots. Mais je peux témoigner de la lourdeur de l’ambiance dans cet amphi. En fait, tu te dis que ce n'est pas possible, que c'est un cauchemar, qu'on ne peut pas mourir comme ça. Tu ne comprends pas. Ou trop bien. Moi j'étais assommée. On a été beaucoup à être saisi de sidération. Et puis, il y a eu les cris, la rage, la colère. Ça partait d'un côté. Ça rebondissait de l'autre. Ça te retourne les tripes. Vraiment.
En bas, côté leaders étudiants, ça a ramé sec pour que ça ne parte pas en vrille. Et ils ont réussi. Avec des mots. Avec beaucoup d'humanité. Ils ont réussi à calmer le jeu. Ils ont réussi à éviter que la violence ne réponde à la violence. Un grand merci à eux.

Alors, ce souvenir,  et ce nom Malik Oussekine, non je ne suis pas prête de l'oublier. Encore moins la réaction de l'État qui aurait mieux fait de se taire. C'était genre "quand on est en si mauvaise santé, on ne va pas manifester" (tiens, ça ne vous rappelle rien ?). Et voilà, c'était la faute de la victime. Sauf que Malik Oussekine, ce n'était même pas un manifestant. Et s'il n'y avait pas eu ce témoin haut fonctionnaire, ils auraient sans doute continué à le débiner, et à le transformer en coupable.

À l'époque, il n'y avait pas d'internet, pas de Twitter. On lisait encore beaucoup la presse écrite, même si son déclin était déjà amorcé. C'était les derniers instants du "Matin de Paris", mon canard à moi, que j'aimais bien. Il y avait déjà des éditorialistes bien lourdingues. Je me souviens d'un certain Louis Pauwels qui s'était rendu célèbre via le Figaro en suggérant que les étudiants contre la loi Devaquet souffraient de "sida mental". Mais ils ne squattaient pas encore l'ensemble de l'espace audiovisuel.
Et donc de cette presse encore assez diversifiée, le gouvernement n'a pas obtenu grand soutien. Y compris côté Figaro. À l'époque, tuer un étudiant, c'était indéfendable. Le gouvernement l'a défendu en cherchant des poux au défunt. Il devait bien avoir des défauts quand même le gamin.  Après quelques jours, le Canard Enchainé titrait "aucune charge n'a été retenue contre la victime".

Alors n'en déplaise à ce député, il n'est surement pas temps d'oublier l'affaire Malik Oussekine, bien au contraire.
Il est bon de se rappeler qu'à une époque, les excès de la police ont conduit à la démission d'un ministre et à la dissolution du bataillon impliqué. Il y a eu des conséquences. Pas comme aujourd'hui.

Personne n'a démissionné après la mort de Zineb Redouane, qui ne manifestait pas elle non plus, mais qui est néanmoins décédée des suites d'une grenade reçue au visage - à domicile ! Et pire encore, on remet les voltigeurs au goût du jour !
Alors à cet État répressif et amnésique, rappelons que le dernier tableau de chasse des voltigeurs c'est : un étudiant qui sortait d'un club de jazz. Assurément un grand danger pour la nation. On n'oublie pas ! JAMAIS ! Et eux ne pourront pas dire qu'ils ne savaient pas.

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