Ma nuit aux urgences, dans la France d'en bas.

Parce que c'est de saison... La gréve... Toussa ! Et la douleur... des "rien".

Accident domestique dû à ma stupidité. Je refuse d'être esclave d'un smartphone et conserve mon vieux téléphone à touches, bien suffisant pour mon usage. Je refuse aussi de dormir avec. Je viens de changer d'avis.

Il y a 8 jours, j'avais mal à cause d'une crise d'arthrose, un peu plus aiguë que les autres. Cela fait 20ans que je souffre physiquement, j'ai appris à dompter la douleur. Tenter de l'apprivoiser, vivre avec. J'avais un peu trop forcé aussi, à vouloir faire du rangement un peu trop intensif ces derniers jours.

Je me couche vers 21h 30 épuisée et là, une douleur me vrille la hanche au delà du supportable ! Impossible de seulement me retourner dans mon lit. J'ai tenté de me lever, j'ai hurlé, pleuré, donné des coups de poing dans les murs (mes enfants habitent l'étage du dessus, ils n'ont rien entendu !) durant deux heures, en vain. Paralysée de douleur. En respirant comme lorsqu'on accouche, j'ai fini à coup de lentes reptations, par atteindre épuisée, ce foutu téléphone sur la table de ma cuisine, il était minuit et demi. Je ne sais pas comment, j'ai quand même réussi à faire le 15 dans le noir. Je n'arrivais même plus à parler, au bord de l'évanouissement, tellement la douleur était intense et continue. Impossible de me remettre debout, ni même assise.

Je suis tombée sur une "plate-forme", que je saurais plus tard être à Rodez (j'habite Millau) J'ai réussi à donner mon nom et mon adresse, espérant simplement un médecin de garde qui vienne me faire une piqûre, juste pour baisser l'intensité de la perceuse électrique qui me vrillait la colonne vertébrale et la hanche droite. Las, une dame m'a expliqué doctement qu'il n'y avait plus de médecin de garde entre minuit et huit heures du matin dans ma ville ! Qu'à part me rendre aux urgences... IL N'Y AVAIT AUCUNE SOLUTION à mon problème ! Et j'y vais comment aux urgences, triple buse ? Ben, démerdes-toi ! Je sais, ce n'est pas bien, mais j'ai fini par insulter la dame...

Je lui ai même raccroché au nez, car elle tenait vraiment à causer, mais moi, je ne pouvais plus ! Le téléphone a sonné, sonné et j'avais juste la force d'appuyer mécaniquement sur la touche arrêt, affalée sur le carrelage. Grand moment de solitude. Et ce putain de téléphone de re-sonner. J'ai fini par décrocher, entre temps j'avais atteint le canapé auquel je agrippais.

Autre femme, plus près de chez moi, dans ma ville (j'apprendrais plus tard que c'était le "médecin référent" du Samu) qui me tient exactement le même discours ! En m'engueulant, en plus... J'ai à nouveau appuyé sur la touche arrêt... A trois heure du matin, ça a sonné mais à ma porte d'entrée, je ne hurlais plus, je serrais les dents à m'en péter la mâchoire, en larmes, souhaitant presque que mon cœur ou mon cerveau veuille bien finir par lâcher. Pour que ça s'arrête, enfin !

C'était des ambulanciers, un couple, très gentil. Heureusement, je ne ferme pas ma porte à clé, ils sont entrés, m'ont pris ma tension (qui faisait de l'alpinisme) et ont mis une bonne demi-heure à me hisser sur un brancard. Ils m'ont même aidé à uriner... à enfiler une culotte et prendre mon sac. Après, toujours aussi mal, mais vu à l'horizontal, la nuit étoilée, le camion, l'entrée des urgences de l'hôpital avec un drap peinturluré qui disait : qu'ils étaient en grève !

Remise sur un autre brancard, dans une pièce, je serais visiblement la seule cliente de la nuit... Une infirmière très gentille, mais impuissante à ma douleur (faut attendre le docteur...) qui mesure tous mes trucs physiques et administratifs sur son ordi. Les lampes dans les yeux... Seule... J'entends enfin le toubib, qui dans le couloir raconte (très longuement) à mon son infirmière... son week-end de rando et d'escalade. Je pousse de petits cris réguliers (siouplaît... siouplaît.. siouplaît ?) pour tenter de me rappeler à leur souvenir... Il finira à 5h du matin par me faire donner 2 cachets avec un fond de gobelet d'eau tiède et me promettre un scanner pour les 8h du matin (quand je lui ai demandé innocemment, si j'aurais pu me péter le col du fémur, vu mon taux d'ostéoporose...) Hausse d'un sourcil... Je reste sur mon brancard dur avec ma douleur (dure qui dure), qui ne veut pas baisser d'un ton et un mal d'estomac en plus ! Re-pilule pour mon estomac et enfin un Valium qui va me permettre de somnoler deux heures... J'ai eu soif, envie d'uriner (c'est au fond du couloir à droite), démerdes-toi pour descendre de ton brancard... Dû mendier un fauteuil roulant (ils n'ont pas de déambulateur ni béquilles) que je n'ai plus voulu quitter, en expliquant que j'étais handicapée et que non, je n'avais pas pensé à prendre mon fauteuil électrique ni mes cannes en venant ! J'ai eu la nette impression de les avoir profondément ennuyé... Moi aussi, j'aurais préféré être chez moi ! J'avais pas demander à venir.

Le matin, changement d'équipe, radio (je n'ai rien...que mal !) Un play-boy vient m'expliquer que je n'ai qu'une putain de bonne grosse arthrose, partout ! Merci. C'est gentil... Je le sais depuis... 20ans. Et que surtout...les urgences ne sont pas faites pour ça ! Que je n'ai qu'à aller voir mon généraliste et mon rhumatologue... C'est Ubu roi ou Kafka ? J'ai franchement eu envie de le mordre ou lui tordre le nez, mais je me suis retenue.

Là, une infirmière vient tirer mon son toubib par la manche en lui chuchotant que le patient d'à côté, un vieux monsieur, est... le père du juge et qu'il faudrait qu'il y aille, vu que le juge est là ! Sur ce, il me plante là, moi la "rien" (mon fils est juste régisseur de spectacle), en me disant qu'il va revenir... Délice des petites villes de province.

Nous sommes 6 "patients" aux urgences, ce matin là.... Mon jeune Clooney revient, pour me dire de rentrer chez moi... Comment ?  Ah bah c'est ton problème ma grande, pas le mien ! Appelles ta famille, un taxi... J'aurais entendu 20 fois dans la nuit : "sur une échelle de 1 à 10...vous avez mal comment ? Vous voulez un Doliprane ?" Maigre consolation, ils posaient exactement la même question à mes co-détenus... Comme un mantra !

Finalement, Georges a consenti à me faire un bon pour une ambulance... (2h d'attente) Vais-je payer ? Je n'en sais rien ! Personne ne sais... Ce sont les impôts qui s'occupent de ça ! Plus l'hôpital (public)... C'est la surprise ! Je suis rentrée chez moi à 13h. Pour me faire engueuler par... mon fils !

Pourquoi que je ne l'avais pas appelé, hein ?

Je ne croyais pas encore être gâteuse... Juste souffrante. Huit jours après, j'ai vu mon généraliste (venu à domicile), eu des opiacés (sans effets), des piqûres dans les fesses (sans effets), plein de médocs (sans effets) et j'ai toujours mal : 8 à 9 sur une échelle de 10... si je ne bouge pas trop... Mes copines m'ont préparé des petits plats... Je suis retournée voir mon acupuncteur chinois, arrêté de m'empoisonner et j'attends sans trop bouger que ça se termine... (c'est quand ?) Jusqu'à la prochaine crise. C'est la vie ! Ce n'est pas mortel... J'ai honte, quand je pense aux gens qui ont des cancers ou des saloperies comme ça...

Mes copains Gilets jaunes locaux sont allés soutenir la grève des hospitaliers depuis mai, où ils ont même organisé une conférence publique en ville avec les syndicalistes. Je ne les ai pas accompagné jusqu'à l'hôpital en juin, car il est trop loin pour moi et inaccessible avec mon fauteuil électrique, à moins de le mettre dans un coffre de voiture, suffisamment grand. Par ailleurs, comme pour les mouvements écologistes (ici les "Coquelicots"), je me posais la question de savoir si on ne se trompait pas de combat, si on ne se dispersait pas ? Je me pose toujours la question aujourd'hui. Je suis toujours impliquée dans le RIC et les questions sur la Constitution. Par ailleurs, localement, jamais les mouvements écologistes ou syndicalistes ne nous ont rendu la pareille ! Jamais ils ne viennent soutenir une manif des Gilets jaunes, jamais ils ne nous proposent de local de réunion, ni ne viennent à celles qu'on organise. Cela me plonge dans des affres de réflexion auxquelles je n'ai pas de réponses.

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