Le prix d'un repas de SDF?

 J'ai reçu dernièrement un mail d'une jeune fille qui m'est inconnue, mais qui m'avait visiblement lu, sur un quelconque forum du Net, où il m'arrive de commenter, comme ici, quand les nerfs me lâchent et que je sursaute devant un tissu de bêtises écrites. Je ne résiste pas à vous faire partager sa prose et la mienne par la même occasion, puisque j'ai eu l'amabilité de lui répondre. Je ne reproduis pas ce document privé par exhibitionnisme. J'espère seulement qu'il éclairera utilement certains de vous et qu'il pourra éventuellement servir à des étudiants en sociologie ou sciences sociales...

 

J'ai reçu dernièrement un mail d'une jeune fille qui m'est inconnue, mais qui m'avait visiblement lu, sur un quelconque forum du Net, où il m'arrive de commenter, comme ici, quand les nerfs me lâchent et que je sursaute devant un tissu de bêtises écrites. Je ne résiste pas à vous faire partager sa prose et la mienne par la même occasion, puisque j'ai eu l'amabilité de lui répondre. Je ne reproduis pas ce document privé par exhibitionnisme. J'espère seulement qu'il éclairera utilement certains de vous et qu'il pourra éventuellement servir à des étudiants en sociologie ou sciences sociales...

Bonjour,

je me permets de vous contacter, car actuellement je rédige un mémoire sur l'alimentation des personnes SDF et pour ce faire je cherche le prix minimum d'un repas pour une personne. J'ai pu voir que vous aviez mis, il y maintenant plus d'un an, un commentaire sur un site internet à ce sujet, dans lequel vous donnez les chiffres (2.30 euros par repas en 2007) et proposez les références. Jusqu'alors je n'ai jamais pu trouver une référence ou un chiffre officiel, et je suis bien embêtée... Pourriez vous le transmettre ces références ?

Merci beaucoup d'avance, et pardon pour le dérangement,cordialement,S... H...

Bonjour, je ne sais pas où vous avez trouvé mon commentaire (sur quel site) ? Ni pourquoi, dans quel cadre et dans quel but, vous rédigez un mémoire sur l'alimentation des personnes SDF et donc votre sujet : le prix d'un repas minimum pour une personne.
Que voulez-vous faire dans la vie, chère Sophie ? Ce mémoire est-il destiné à obtenir un diplôme qui devrait vous permettre d'exercer un métier dans les pratiques de financement des œuvres caritatives ou dans l'administration (police) de la vie des pauvres ?
Parce que dans ce cas, je vais vous donner un premier conseil (niveau de 1ère année de fac) : vous pouvez faire une étude de terrain.
Le pauvre , ou plutôt le très pauvre, est très répandu sur notre territoire : 13% de la population nationale ! Parmi eux, on estime, en fourchette (très) basse, à environ 200.000 les SDF, donc quasiment on peut en trouver à chaque coin de rue... Il existe de nombreux lieux de regroupement des pauvres : soupes populaires, ONG, centres sociaux, services d'urgence des hôpitaux publics, lieux d'hébergements du 115... J'en passe et des meilleures...
Le pauvre pue parfois, mais pas tous, ce qui je vous le reconnais, n'est pas très agréable... Normal, ses conditions d'hygiène ne sont pas respectées, vu qu'il a des difficultés à se loger et donc à avoir accès à une douche ou simplement un point d'eau.
Le pauvre crie et mord parfois, mais pas tous... Normal, il souffre, donc il a une fâcheuse propension à s'énerver. Pour peu qu'il ai accès à un minimum d'information (journal qui traîne, prospectus institutionnel ou administratif édicté pour les pauvres, écran de TV, radio, Internet, livres de sociologie sur la pauvreté, statistiques de l'Insee...) il peut entendre, comprendre (oui, les pauvres ne sont pas tous cons, loin de là), comment on l'étudie avec un regard d'entomologiste, regard plein d' agressivité, de commisération et être pris d'une grosse colère...
Le pauvre est (encore pour quelque temps) muni d'un cerveau, de beaucoup de temps et d'une bouche (parfois édentée, faute de soins dentaires) qui parle. Il peut donc lui-même s'exprimer et donner (pour peu qu'on lui adresse la parole) son budget et expliquer comment il le gère.
Ne pas oublier que l'on peut naître pauvre, mais qu'on peu sombrer dans la pauvreté par les aléas de la vie (chômage, divorce, problème de santé...) et que bien souvent le pauvre a eu une autre vie, plus aisée et qu'il a parfois un niveau d'études supérieur au vôtre (et oui! ça arrive...)
Dans le cadre d'une étude de terrain, vous devrez vous munir d'un carnet de feuilles de papier, d'un crayon et d'une calculette de base.
Vous allez découvrir le budget mensuel d'un pauvre de base. (grande découverte !!!)
Vous allez découvrir qu'il existe une différence de budget et de gestion de ce budget, entre le pauvre logé et le SDF.
Vous allez découvrir (effarée ou non, suivant votre degré de conscience personnelle) que le chiffre de 460€ mensuels (énoncé généralement dans les média - qui comme vous, font leurs études sur Internet - ) est celui réservé exclusivement aux SDF (qui peuvent justifier d'une adresse administrative -centre social - et d'un compte bancaire) et là, vous pouvez réduire sérieusement votre statistique de 200.000 SDF...
Si vous m'avez lu (un peu vite sans doute), j'ai moi-même parlé (et écrit) sur le budget minimum (ex RMI / maintenant RSA socle) inférieur à celui des SDF... Des pauvres ayant (encore ,comment et pour combien de temps...) un toît sur la tête.
Donc un loyer à payer, dont on déduira une allocation logement. Donc des charges à payer : eau, gaz, électricité, moyens de chauffage, assurance obligatoire. Toutes ces charges déduites, il lui restera ce que l'on nomme d'un doux euphémisme : "le reste à vivre".
De ce "reste à vivre", il faudra extraire un budget mensuel, réservé à l'alimentation. Avec ce budget mensuel, en le divisant par 30 jours mensuels (c'est là que la calculette est utile) on obtiens un budget journalier et donc à mes fameux : 2,30€ quotidiens !!!
Qui si vous les multipliez par 30 vous donnent : 69€ mensuels. Allez soyons fous, arrondissons à 70€ mensuels pour bouffer, soit 15€ le caddy hebdomadaire ! (sur 4 semaines et demi par mois). Les comptes ronds sont plus faciles à manier...
Cette étude porte sur un "pauvre" logé et célibataire ! Car si le pauvre est muni de conjoint ou / et enfant(s), c'est... Pire !!!
Vous suivez toujours ?...
Pour étudier moi-même ce sujet, j'ai, au cours de ma carrière professionnelle, été amené à donner des cours de cuisine et de nutrition à des allocataires du RMI, pour être sensée, vu des services sanitaires et sociaux des Conseils Généraux (départements) les aider à mieux gérer leur budget et se nourrir plus sainement... J'ai dont pu étudier "le sujet pauvre" de visu et les deux pieds dans la merde !
J'ai, dans ce cadre professionnel, rédigé (dénoncé) moult rapports à mes employeurs, censés éclairer les travailleurs sociaux et ... Dont tout le monde se contrefichait ! Les dit rapports atterrissant aux fond de tiroirs obscurs... La situation des dit-pauvres ne s'améliorant en aucune façon...
Pour étudier moi-même ce sujet, j'ai été amené à vivre, cet état ! (chômage, maladie, âge, pudiquement appelé sénior...), je viens d'en sortir pour atteindre le statut béni de la retraite anticipée pour handicap physique (usure) appelé pudiquement "inaptitude au travail". Et ainsi augmenter mon propre budget de 100% !!! J'ai donc eu tout le loisir d'étudier de très près le budget de la pauvreté. Je l'ai subi !!!
Dans ce cadre, munie d'études universitaires ultérieures, j'ai décidé d'écrire sur cette pauvreté (ses causes institutionnelles, politiques, ses conséquences sociales) pour la dénoncer auprès d'un public qui au mieux détourne le regard et au pire, est intoxiqué par un discours politique et médiatique délétère.
Pour ce faire, j'ai entrepris une étude de terrain : les pauvres ( j'en avais une sous la main, ça tombait bien...), les institutions sociales de proximité (centre sociaux, CCAS, CAF, ONG de l'aide alimentaire).
Le sujet lui même : j'avais mon propre budget (RMI / RSA socle)
Les institutions sociales de proximité : où j'ai demandé à des travailleuses sociales, conseillères en économie sociale et familiale, salariées, de me donner précisément, ce budget alimentaire mensuel et quotidien, conseillé pour un équilibre alimentaire minimum. Et là, je suis tombée (une première fois) de ma chaise ! Ces braves dames m'annonçant dans une belle unanimité le chiffre de : 5€ par jour !!! Soit plus du double du chiffre que j'avais moi-même trouvé, soit 150€ mensuels (ce qui est en réalité le budget alimentaire équilibré d'un smicard à un peu plus de 1000€ net / mensuels). Quand ce n'était pas 5€ par repas !!!...
Munie de ma calculette, je les ai mise devant des évidences et là, toujours dans dans une belle unanimité, elles m'ont vidé leur sac de découragement, d'impuissance, devant une réalité de la misère qui se déverse quotidiennement derrière leurs bureaux, un flot impossible à endiguer et auxquels leurs instructions institutionnelles les confrontent avec la seule possibilité de boucher quelques trous, avant qu'une autre digue n'éclate...
Elles m'ont confirmé que mes chiffres étaient exacts, mais qu'il était impossible de jongler avec cela et que donc leur seul recours était de renvoyer les gens vers les officines de la charité (charity business)
Je rappelle qu'une journée équilibrée pour un adulte se compose de trois repas : petit déjeuner, déjeuner et dîner, soit sur un budget de 2,30€ : 0,46€ pour un petit déjeuner, 0,92€ pour un déjeuner, 0,92€ pour un dîner...
Je me suis alors tournée vers les études universitaires sur le sujet et il y en a pléthore ! Là encore, la pauvreté nourrit nombre d'universitaires... (livres, revues, beaucoup d'accessibles sur Internet)
Les plus complètes sont sans nuls doutes celles tournant autour de Nicole Darmon, chercheur en nutrition, UMR Inra / Inserm, Université Aix - Marseille, qui elle même arrive à un chiffre de 3,50€ / jour pour un minimum alimentaire budgétaire en 2006 /2007 (!!!), reconnaissant qu'il est très difficile avec cette somme de trouver un équilibre alimentaire sanitaire. C'est dans cette étude que j'ai trouvé la référence d'une diététicienne, qui comme moi avait travaillé dans des centres sociaux auprès de populations paupérisées et qui arrivait à la même somme que moi : 2,30 à 2,50€ / jour. Ce qui m'a rassuré dans mes performances mathématiques et économiques... Étude datant toujours de 2006/2007, mais si vous vous référez à l'augmentation des coûts alimentaires et l'augmentation des prestations sociales (voir le travail remarquable de Jean Gadrey / Alternatives économiques) sur la période 2006/2011, la situation est actuellement... Encore pire !
Voilà chère demoiselle, la réponse succincte à votre question... Ayant pris beaucoup de temps, néanmoins à vous répondre, je serais heureuse d'en savoir un peu plus sur le but de votre recherche et si ma réponse vous a été d'une quelconque utilité, universitairement et humainement parlant.

Cordialement,

Annie Lasorne

 

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