Fin de la dette, fin du monde ? (1)

Ces derniers temps, les mauvaises nouvelles financières s’accumulent : lundi 28 septembre, plus de 800 milliards de dollars de capitalisation dans le monde se sont évaporés. Chez les pétroliers (ici, on parle des petites exploitations de gaz de schiste qui ne sont plus du tout rentables avec la chute du prix du pétrole sur les marchés), la bombe du surendettement menace d’exploser. Etc, etc…

On pourrait continuer la liste longuement. Rien ne va plus depuis 2008, contrairement à ce que  l’on voudrait nous faire croire. Tous ces éléments laissent à penser que l’on arrive en fin de cycle, diraient certains, voire même en fin de système. La lecture récente de l’ouvrage de David Graeber Dette – 5000 ans d’histoire , paru en 2013 en France, me paraît intéressante pour analyser la situation actuelle. Dans cet ouvrage foisonnant, l’auteur montre les liens inextricables entre dette, marchés, Etats et guerre. Cette plongée historique et anthropologique lui permet d’arriver à quelques éléments d’analyse pour l’époque contemporaine.

L’auteur évoque entre autres la dette des Etats – Unis. « La monnaie moderne repose sur la dette de l’Etat, et les Etats empruntent pour financer des guerres. C’est aussi vrai aujourd’hui qu’à l’époque de Philippe II.  La création des banques centrales a représenté l’institutionnalisation permanente de ce mariage entre les intérêts de hommes de guerre et ceux des hommes d’argent […] La dette américaine n’en reste pas moins ce qu’elle est depuis 1790 : une dette de guerre. Les EU continuent à dépenser davantage pour leur armée que tous les autres pays de la planète réunis […] » Les EU ayant des déficits commerciaux énormes, beaucoup de dollars circulent à l’extérieur des EU et les banques centrales utilisent ces dollars en achetant de la dette publique américaine ( bons du Trésor ). Normalement, ces bons sont des prêts qui doivent arriver à échéance comme n’importe quelle dette, à ceci près que les Américains ne rembourseront jamais. « Ces reconnaissances de dette seront reconduites à l’infini » ( Michael Hudson cité par D. Graeber).

Il y a donc un « impérialisme de la dette américaine ». L’auteur montre que dette et guerre sont les éléments clés dans les relations des EU avec le reste du monde , qui sont des relations de vassalisation.« La nouvelle monnaie mondiale ( la monnaie scripturale , les cartes de crédit ) est ancrée dans la puissance militaire encore plus solidement que l’ancienne. Le péonage reste la base principale de recrutement de la main – d’œuvre au niveau planétaire : soit littéralement, comme dans une vaste partie de l’Asie orientale ou de l’Amérique latine, soit subjectivement, puisque la plupart de ceux qui effectuent un travail salarié ont le sentiment de le faire avant tout pour rembourser des prêts à intérêt. […]

Il y a donc une mise en coupe réglée du monde sous la férule américaine, directement ou indirectement, avec les institutions mondiales telles que le FMI. « Le FMI n’est ici que le cas le plus spectaculaire. Il se tient au pinacle d’une immense bureaucratie mondiale émergente créée pour l’essentiel sous le patronage des EU- le premier système administratif authentiquement planétaire de l’histoire de l’humanité, incarné non seulement par les Nations Unies, la Banque mondiale et l’OMC, mais aussi par la nuée d’unions économiques, d’organisations commerciales et d’organisations non gouvernementales qui travaillent en coopération avec elles. Toutes opèrent sur la base du principe : on doit toujours payer ses dettes ( sauf si on est le Trésor des EU ) ; car le spectre du défaut de paiement d’un pays est censé mettre en péril l’ensemble du système monétaire mondial ».

Le monde actuel pourrait presque se réduire à une machine à alimenter la dette américaine, dette qui est le cœur du système financier mondial contemporain. Mais le système comporte des failles, il commence à craquer : […] «  le pari de Nixon, ce que Hudson appelle « l’impérialisme de la dette » est déjà soumis à des tensions considérables. La première victime a précisément été la bureaucratie impériale chargée de protéger les créanciers. La politique du FMI – exiger que les dettes soient remboursées par des fonds pris presque exclusivement dans les poches des  pauvres – s’est heurtée à un mouvement de révolte sociale de dimension également planétaire ( mouvement antimondialisation ), suivi par une révolte budgétaire directe en Asie orientale et en Amérique latine. »[…]

Il est donc arrivé ce qui devait arriver en 2008: « […] l’effondrement quasi-total du secteur financier américain : alors qu’on lui avait pratiquement donné le droit de fabriquer de l’argent à volonté, il s’est tout de même arrangé pour accumuler des milliers de milliards de dollars de dette qu’il ne pouvait rembourser. Il a ainsi paralysé l’économie mondiale et éliminé une ultime illusion : l’impérialisme de la dette ne pouvait même plus prétendre qu’il garantissait la stabilité. » […]

Les EU apparaissent donc comme un colosse aux pieds d’argile. Ils sont l’épicentre du système et de la crise de ce système mais ils ont quand même réussi à exporter cette crise dans le reste du monde, Europe en particulier. « On peut voir le grand krach de 2008 comme l’aboutissement de nombreuses années d’affrontement politique entre créanciers et débiteurs, entre riches et pauvres. A un autre niveau, on peut y voir le point culminant d’une bataille sur la définition même de la monnaie et du crédit ». […]

Et quand on apprend que la Commission européenne s’apprête à « ressusciter la titrisation » qui a contribué à la gravité de la crise de 2008, on se dit que l’on marche sur la tête… On continue à donner des allumettes aux pyromanes jusqu’au jour où…

 

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