Fin de la dette, fin du monde ? (2 )

L’intérêt d’une approche historique et anthropologique est de nous sortir de l’immédiateté de l’analyse et de nous redonner des outils de compréhension de ce qui se passe aujourd’hui. David Graeber compare ainsi la période dite des 30 Glorieuses et la période actuelle.

« Comme le cycle 1945 – 1975, le nouveau cycle a débouché sur une crise de l’inclusion. Transformer réellement tous les habitants de la planète en micro – entrepreneurs ou « démocratiser le crédit pour que chaque famille qui le souhaite puisse avoir une maison, s’est révélé tout aussi impossible qu’offrir à tous les salariés du monde le syndicat, la retraite et l’assurance maladie. Ce n’est pas ainsi que fonctionne le capitalisme. Il s’agit fondamentalement d’un système de pouvoir et d’exclusion, et quand il atteint le point de rupture, les symptômes reviennent, comme ils l’ont fait dans les années 1970 : émeutes alimentaires, chocs pétroliers, crise financière, prise de conscience soudaine et stupéfaite de l’insoutenabilité écologique du cours actuel des choses, assorties de toutes sortes de scénarios apocalyptiques. Dans le sillage de l’effondrement des subprimes, l’Etat américain s’est vu forcé de trancher la question : qui va vraiment créer de l’argent à partir de rien, les financiers ou les simples citoyens ? Le résultat était prévisible. Les financiers ont été renfloués avec l’argent du contribuable – ce qui signifie au fond que leur argent  imaginaire a été traité comme s’il était réel. Quant à l’écrasante majorité des emprunteurs immobiliers, ils ont été abandonnés aux tendres attentions des tribunaux, sous un régime des faillites que le Congrès avait rendu  un an plus tôt infiniment plus contraignant pour les débiteurs. Rien n’a changé. Toutes les grandes décisions ont été remises à plus tard. Le Grand Débat que beaucoup attendaient n’a jamais eu lieu ».

Ce passage nous montre bien les rapports de force à l’œuvre, pour l’instant favorables aux banquiers et aux financiers. Mais il y a une prise de conscience nouvelle, avec des mouvements comme Occupy Wall Street par exemple.

« Pour commencer à nous libérer, la première chose à faire est de nous voir à nouveau en acteurs de l’histoire, capables de faire une différence dans le cours des événements mondiaux ». Pour cela, il faut des idées nouvelles, sortir de la pensée actuelle qui nous englue et  empêche notre action. Il faut ainsi remarquer que « l’héritage de la violence a tout déformé autour de nous. Guerre, conquête et esclavage n’ont pas seulement joué un rôle central dans la conversion des économies humaines en économies de marché ; toutes les institutions de notre société sans exception  ont subi à quelque degré leur impact ». […] Notamment l’idée de liberté humaine, la place de la violence, du partage, des relations avec autrui, etc…

« La différence entre la faveur que l’on doit à quelqu’un et la dette, c’est que le montant de la dette peut être calculé avec précision. Le calcul exige l’équivalence. Et l’équivalence – notamment quand elle est établie entre des êtres humains n’apparaît que lorsqu’on a coupé des personnes de leur contexte par la force au point de pouvoir les traiter comme identiques à autre chose : «  sept peaux de martre et douze grosses bagues d’argent contre la restitution de ton frère captif… » Cela conduit à la grande réalité embarrassante qui hante toutes les tentatives pour présenter le marché comme la forme la plus haute de la liberté humaine : historiquement, les marchés commerciaux impersonnels sont nés du vol ».

Cette dernière phrase nous laisse sous le choc. Elle remet l’économie de marchés, le capitalisme, à sa place réelle : la prédation. D’où les préconisations de l’auteur pour revenir à des économies humaines, les seules capables de durer sans toute cette violence et les seules capables de produire un modèle durable. «  Tout système qui réduit le monde à des chiffres ne peut être maintenu que par les armes. De plus, il ne peut fonctionner qu’en transformant continuellement l’amour en dette. Le maintien des systèmes de coercition prend les produits de la coopération, de la créativité, du dévouement, de la confiance et de l’amour humains et en refait des chiffres. Ce faisant, il permet d’imaginer un monde qui se résume à une série de froids calculs. Plus encore, en transformant la sociabilité humaine elle – même en dettes, il métamorphose les fondements mêmes de ce que nous sommes – car que sommes-nous, en définitive, sinon la somme de nos relations avec d’ autres? – en des questions de faute, de péché et de crime […] C’est exactement, à mon sens, ce qui est si pernicieux dans la morale de la dette : les impératifs financiers essaient constamment de nous réduire tous, malgré nous, à imiter les pillards, à regarder le monde en ne voyant que le monétisable ».

Cette analyse nous permet de reposer aussi la question du travail, central dans nos sociétés, mais « dérisoire » à l’échelle historique : le travail n’est une valeur que depuis le capitalisme calviniste étudié par Max Weber dans L’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme. Avoir un emploi salarié n’est central comme élément de statut social qu’au 20ème siècle et jusqu’à aujourd’hui. « Peut-être cette logique [ de la dette] aurait-elle un sens si l’on admettait son postulat implicite : le travail est vertueux par définition, puisque la mesure ultime du succès de l’humanité en tant qu’espèce est son aptitude à accroître la production mondiale de biens et de services d’au moins 5% par an. […] Nous ne pouvons pas poursuivre sur cette voie bien longtemps : si nous le faisons, il est probable que nous allons tout détruire. Cette machine géante de la dette qui, pendant les cinq derniers siècles,   a réduit un pourcentage croissant de la population mondiale à être l’équivalent moral des conquistadors se heurte clairement à ses limites sociales et écologiques ».

Il nous faudrait donc revenir à la sagesse des sociétés de l’âge de pierre présentées par Marshall Sahlins : ce sont des sociétés d’abondance car on y a adapté les besoins aux moyens disponibles. Les notions de travail et de loisir n’y existent pas, on consacre quelques heures par jour à la recherche de la subsistance et le reste du temps se passe en activités sociales. Ces sociétés n’ont- elles pas une forme de sagesse que nous avons perdue ? David Graeber en est persuadé.  « Je voudrais donc, pour finir, dire un mot en défense des pauvres non industrieux. Au minimum, ils ne font de mal à personne. Dans la mesure où le temps qu’ils soustraient au travail est passé avec leurs amis et leur famille à jouir et à s’occuper de ceux qu’ils aiment, il est probable qu’ils améliorent le monde plus que nous le reconnaissons. Peut-être devons – nous voir en eux les pionniers d’un nouvel ordre économique, qui ne partagerait pas le penchant de l’ordre actuel pour l’autodestruction ».

Et l’auteur de conclure ainsi :

« Il est plus que temps, je pense, de procéder à un jubilé de style biblique, un jubilé qui concernerait à la fois la dette internationale et la dette des consommateurs. Il serait salutaire parce qu’il allègerait nombre de souffrances humaines, mais aussi parce qu’il serait notre façon de nous remémorer certaines réalités : l’argent n’est pas sacré, payer ses dettes n’est pas l’essence de la morale, ces choses-là sont des arrangements humains et si la démocratie a un sens, c’est de nous permettre de nous mettre d’accord pour réagencer les choses autrement.

Qu’est-ce qu’une dette, en fin de compte ? Une dette est la perversion d’une promesse. C’est la promesse doublement corrompue par les mathématiques et la violence.

Comme nul n’a le droit de nous dire ce que nous valons, nul n’a le droit de nous dire ce que nous devons ». 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.