COVID-19 : Retour à la « normale » ?

Ce texte explore ce que la pandémie de COVID-19 est en train de changer qui ne reviendra probablement jamais à la « normale ». Ce texte a été écrit par Meredeth TURSHEN et traduit de l'anglais par Annie THEBAUD-MONY.

Meredeth Turshen1

https://meredethturshen.com/2020/04/24/notes-on-what-the-covid-19-pandemic-is-changing-and-likely-will-never-revert-to-normal/

Voici un bref aperçu de ce à quoi nous pouvons nous attendre, sur la base de ce qui s'est passé dans un passé récent. Il s'agit d'une tentative de rassembler les observations du plus grand nombre possible de secteurs, plutôt que d'essayer de dire quelque chose de nouveau. L'impact vient de l'accumulation des nouvelles, qui montre l'ampleur de la crise.

Les conquêtes du pouvoir exécutif ne seront pas cédées. Non seulement les gardes-fous nationaux ont été assouplis voire abandonnés, mais les organisations internationales, à commencer par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), sont affaiblies jusqu'à l'extinction. Les critiques concernant la gestion par l'OMS de la crise du virus Ebola en Afrique de l'Ouest ont été incessantes et ont conduit à de nombreuses recommandations visant à limiter la mission principale de l'organisation, qui est de servir de guide mondial en matière de santé, à la seule mission de premier intervenant en cas d'épidémie de maladie contagieuse2. Reconnaissons cette attaque pour ce qu'elle est : une attaque du secteur privé de la santé contre la santé publique dirigée par l'État.

L'éducation : Les cours universitaires resteront en ligne pour la grande majorité des matières ; la réduction du corps enseignant suivra ; la titularisation sera progressivement supprimée ; et la liberté académique, à commencer par la propriété des cours, sera contestée, les universités cédant le contrôle à des sociétés comme Pearson, entreprise privée d’enseignement en ligne3. Les syndicats de professeurs en souffriront. Ces changements équivalent à une déqualification de la population - des étudiants et des enseignants. On peut se demander si la plus grande disponibilité de l'enseignement à distance sera utile là où il n'y a pas d'infrastructure d'écoles et d'universités. Bien entendu, la meilleure éducation, qui est intensive, se déroule dans une salle de classe et coûte cher. Elle continuera à être accessible aux élites.

Les librairies indépendantes sont confrontées à leurs derniers jours. Amazon en profitera. Peu de journaux survivront à l'assaut déjà dramatique des consolidateurs de médias en ligne comme Facebook (le New York Times a rapporté que 28 000 travailleurs des entreprises de presse aux États-Unis ont perdu leur emploi depuis le début de la pandémie). Les rédacteurs sportifs et les journalistes économiques se trouvent dépassés par les histoires générées par les machines : une société appelée Narrative Science peut alimenter un ordinateur en données et imprimer une histoire en quelques minutes.

La culture : Les expositions et les ventes d'œuvres d'art se déplaceront en ligne ; de nombreuses galeries et musées fermeront définitivement (les estimations de la mi-avril font état de pertes de près de 5 milliards de dollars pour 120 492 organisations artistiques américaines à but non lucratif). La perte d'emplois dans tous les domaines artistiques affectera la formation dans les universités et les instituts ; beaucoup d'entre eux fermeront définitivement. Les artistes tentent d'utiliser les plateformes en ligne, mais les orchestres et les compagnies de ballet et d'opéra, déjà à court d'argent, ont peu de chances de survivre. Quant au sort du sport, il est au-delà de mon expertise.

Le commerce de détail : les petits dépanneurs, les blanchisseries et les nettoyeurs à sec, les ateliers de réparation de montres et de chaussures, les magasins de cadeaux et de vêtements désormais fermés vont disparaître, pour être remplacés par des chaînes d'entreprises. La diminution des effectifs se traduira par la contraction des secteurs du commerce de détail et des services. Amartya Sen (1981) a montré dans son étude sur la famine de 1943 au Bengale4, que les personnes fournissant des services personnels sont les premières à perdre leur travail et à tomber dans l'extrême pauvreté. Amazon profitera, encore une fois, des commandes en ligne de toutes sortes de marchandises.

Nourriture : Les bistrots du coin seront remplacés par des chaînes de restaurants, idem pour les bars, et la disparition des petits bistrots et des bars entraînera une diminution du travail dans la restauration et le personnel de service. La fermeture des restaurants et des fournisseurs commerciaux de denrées alimentaires va entraîner la rupture de la chaîne d'approvisionnement alimentaire, affectant l'agriculture et donc les travailleurs agricoles. Environ la moitié des aliments cultivés aux États-Unis étaient auparavant destinés aux restaurants, écoles, stades, parcs de loisir et bateaux de croisière.

Industrie : Les grandes entreprises continueront à acquérir des entreprises plus petites, il y aura une plus grande centralisation dans tous les secteurs, avec moins de salariés et moins de syndicalisation des travailleurs. Ne sous-estimez pas la mécanisation du travail et le remplacement des travailleurs par l'utilisation de robots et de l'intelligence artificielle ; des expériences sont déjà en cours pour remplacer la main-d'œuvre. Au cours des dix dernières années, la technologie a bouleversé (et dans certains cas, démantelé) des emplois bien rémunérés qui exigeaient un diplôme universitaire : l'édition, les secteurs de la musique, du commerce de détail et des services ont tous connu dans leur main-d'œuvre des coupes liées à l'automatisation. L'automatisation remplacera certains emplois de travailleurs ayant fait des études supérieures dans les banques, les sociétés financières, les cabinets d'avocats et les pharmacies. Quant aux entreprises qui survivent à l'approche de la dépression, il ne leur sera pas possible de réembaucher tous les travailleurs licenciés. Pour ceux qui conservent leur emploi, le travail à domicile sera la nouvelle norme, avec des risques et des coûts assumés par les travailleurs, comme les fournitures et les équipements, l'électricité et les assurances, des horaires de travail plus longs et moins de congés payés.

Le logement : Les effets du chômage généralisé se répercuteront sur le marché du logement, car moins de gens achèteront des maisons, plus de propriétaires ne rembourseront pas leurs prêts hypothécaires et plus de locataires ne paieront pas leur loyer. La population des sans-abri va augmenter.

Santé et assurance maladie : Le chômage généralisé révèle la folie de l'assurance maladie basée sur l'emploi aux États-Unis. Un système de plus en plus privatisé et à but lucratif résistera à la nationalisation, à la rationalisation et à l'augmentation des investissements dans la santé publique (qui n'est pas aussi rentable que les soins médicaux - le traitement est rentable pas la prévention). Le calendrier de Trump concernant la fin du confinement est basé sur le temps nécessaire aux blancs riches pour se protéger ; l'administration laissera une épidémie de faible ampleur faire rage parmi les personnes pauvres de couleur, les immigrants et les réfugiés, les prisonniers et les sans-abri. (NB : concernant un vaccin, les preuves historiques suggèrent que ce n'est pas la solution à la pandémie de COVID-19 : un vaccin contre la tuberculose existe depuis 1921, pourtant en 2018, 1,5 million de personnes sont mortes de la tuberculose dans le monde).

La santé mentale : Le besoin de services de santé mentale va monter en flèche, en particulier chez les femmes qui, dans le monde entier, représentent 70 % de la main-d'œuvre du secteur sanitaire et social et chez les victimes de la violence domestique. En général, le besoin de services de santé mentale augmentera pour les personnes qui ont souffert de l'isolement et de la perte d'un être cher qu'elles ne pouvaient pas enterrer et pleurer correctement. Étant donné les antécédents historiques, les services privés/assurances privées ne répondront pas aux besoins en matière de santé mentale.

Infrastructures de santé : des hôpitaux ferment car les opérations chirurgicales non essentielles sont reportées. Les nouvelles installations provisoires créées pour les patients du COVID-19 ne sont que temporaires. Elles n'augmenteront en rien la capacité structurelle des pays à répondre aux besoins sanitaires des pauvres, en particulier dans les zones rurales. Nous disposons des preuves de la manière dont le virus Ebola a été contrôlé en Afrique de l'Ouest5.

Les transports : Il faut s'attendre à un nouveau déclin des systèmes de transport public ; ce sera une répétition de l'histoire, comme ce fut le cas lors du démantèlement des systèmes de tramways au milieu du 20e siècle. Les industries pétrolières et gazières, qui connaissent actuellement une baisse de la demande en raison des fermetures, financeront l'expansion des péages, des autoroutes, etc. Elles continueront également à s'opposer au développement des véhicules électriques et des sources d'énergie alternatives (énergie éolienne et solaire).

Comme la pandémie « résout » le problème des migrants en anéantissant les camps de réfugiés, certains secteurs comme l'agriculture auront encore besoin de travailleurs à bas salaires. Une source possible de main-d'œuvre est la population de jeunes gens instruits qui ont été formés pour des emplois de cols blancs et dont l'avenir est compromis par la persistance des tendances au chômage dans les carrières de leur choix. La plupart des étudiants américains, criblés de dettes, ont déjà une expérience du travail manuel et des cols bleus, emplois qu'ils occupent pour payer leurs frais de scolarité et leurs emprunts.

L'inégalité : Il est évident que les inégalités vont s'accentuer - inégalités raciales et de genre ainsi que de classe. Les écarts vont se creuser entre les citoyens riches des pays industriels et les pauvres d'Afrique et d'Asie. OXFAM prévient que la pandémie pourrait jeter 500 millions de personnes dans la pauvreté à travers le monde. La malnutrition, vieux fléau et cause sous-jacente de la plupart des décès chez les pauvres, va toucher les pays riches comme les pays pauvres6.

Lutte et résistance : Comme nous sommes tous confinés dans nos maisons, sans pouvoir descendre dans la rue pour protester, les protections juridiques de toutes sortes - des droits civils et politiques aux réglementations environnementales - seront réduites. Les pouvoirs de police de l'État seront utilisés contre nous si nous osons nous révolter. Nous devons trouver de nouvelles façons de nous organiser et ne pas nous reposer uniquement sur les médias sociaux7.

1 Professeur Emerite, E.J. Bloustein School of Planning & Public Policy, Rutgers the State University of New Jersey
turshen@rutgers.edu, http://bloustein.rutgers.edu/turshen/

2 Turshen et Gezmu 2017 https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/distributed/U/bo27377395.html

3 https://www.pearson.com

4 https://www.oxfordscholarship.com/view/10.1093/0198284632.001.0001/acprof-9780198284635

5 Abdulla et Rashid 2017 https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/distributed/U/bo27377395.html

6 https://www.wfp.org/publications/2020-global-report-food-crises

7 Tufekci 2017, https://www.twitterandteargas.org/

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