Libye-2011, la guerre lancée par Sarkosy et le Qatar

Peu d'informations ou fausses, un show de promotion d'armements high tech, un despote moins violent que dit, un président sur-exité au comportement chaotique, l'impérialisme d' H. Clinton, le mouton Cameron... Un seul à savoir ce qu'il voulait, un émirat de 250 000 âmes, une seule victime la population libyenne.

Ce texte sur les attaques sur ce pays, complété, est maintenant disponible sur mon site :

http://thefrenchnuclearway.anegeo.org/societe/docsSociete/Libye/

 

Plan:

I. Un triste trait d'histoire

II. Le bal occidental des tirs high tech

III. Le jeu multiple du Qatar allié de Sarkosy : politique, livraisons d'armes, présence militaire terrestre, contrôle médiatique orienté

IV. Depuis un siècle, la Libye cible familière de l'Occident

V. Nicolas Sarkosy, avant puis pendant

VI. Aujourd'hui

I. Un triste trait d'histoire

♦ Éviter Srebrenica ou le Rwanda

La décision d'une intervention aérienne pour empêcher un usage de la force contre des populations a eu initialement un support étendu. Mais cela résultait de l'annonce, avec insistance, par les Sarkoy, Cameron et Clinton d'un génocide imminent de style Rwanda ou Srebrenica. Les médias et la population pouvaient supputer que en tant que chefs ou Secrétaire d’États, ils avaient toutes les informations nécessaires pour en juger. Mêmes les ONG y allaient de leurs conseils en communiqués de presse, par ex. Oxfam (budget annuel 460 millions d'€) dès le 26 février 2011 peu après N. Sarkosy () : « surveiller l'usage des avions, et s'ils sont utilisés pour perpétrer la violence contre des civils, alors considérer l'option de créer une no-fly-zone si nécessaire ».

On était dans un étourdissant brouillage médiatique qui "passait en boucle", des images produites de courageux "civils" tellement épris de liberté qu'ils bricolaient en une nuit dans leur garage des armes artisanales mises sur le pick-up du boulanger et s'en allaient contre les tanks d'un sombre oppresseur assoiffé de sang.

Pas n'importe quels « civils » : une "rue" violente dès le départ

Cela se produit dans le vent de protestation qui secouait le monde arabe au même moment (Democraty Now, 16/02/11, ) : Bahrein (2 tués), Iran (1 tué), Yemen, 6ème jour..., donc à priori au tout début, vu le sucés du soulèvement qu'ils avaient vu pour la Tunisie à la télé, il pouvait y avoir tout un tas de gens, comme on va à une manif. Mais pas que... Si l'on regarde cet article d'époque du Guardian 17 février 2011 (), les émeutes décrites sont localisées dans la région de Benghazi. Et puisqu'il est question des parentées de personnes tuées en 1996 lors de la mutinerie de la prison politique Abu Salim, cela pointe tout de suite sur des opposants historiques qui ont déjà partagé (i. e. réciproque) de la violence avec le régime. Il est très difficile de savoir ce qui s'est réellement passé en 1996, encore moins de donner des chiffres, mais c'était "l'opposition la plus virulente et violemment réprimée des années Kadhafi avant la révolte de février 2011." (Haimzadeh, "Au cœur de la Libye de Kadhafi", p. 130), outre dans la prison politique de Tripoli, cela s'était produit à Derna en Cyrénaïque et des collines environnantes, l'ensemble ayant fait des centaines de morts. Le Groupe Islamique combattant Libyen, Libyan Islamic Fighting Group, LIFG, a revendiqué ces troubles. Un "CV" de Abdul Hakim Belhadj par le Kuwait National Network () donne qu'il était dans ces fondateurs du LIFG en Cyrénaïque et qu'après il a été "Mujahid" en Afghanistan, capturé par la CIA en 2004 lorsqu'en voyage, livré via les britanniques à la Libye, libéré de Abu Salim par le régime Kadhafi en mars 2010. Après 7 mois de bombardements de l'OTAN pour les (le) soutenir, l'assaut de la résidence de bab al-azizziya de Kadhafi à Tripoli s'est faite sous la direction de... Abdul hakim Bejhadj.

Autre "civil" en première ligne contre les troupes kadhafistes à Ajdabiyah (Sud de Benghazi), Abdel-Hakim al-Hasidi, lui aussi du LIFG de 96 en cyrénaïque (The Telegraph qui rapporte un interview en Italie, article du 25/03/11, là). Lui aussi a fait l'Afghanistan et s'est aussi battu en Irak contre les USA. Et lui aussi a été livré par les USA au régime Kadhafi qui l'a libéré en 2008.

Le rapport parlementaire anglais () : « Il est clair maintenant que les milices de militants islamistes ont joué un rôle critique dans la rébellion à partir de février 2011. Ils se séparaient de l'armée rebelle, refusaient de prendre des ordres des commandants non islamiste, et ont assassiné le leader de l'armée rebelle d'alors, Abdel Fattah Younes. ». Il n'y a pas d'évidence que l'armée du régime ait attaqué les civils libyens (les personnes, décédées ou blessées dans les hôpitaux sont essentiellement des hommes). Il n'y a eu aucune représailles sur les populations dans les villes reprises par le régime, Zawiya et Ajdabiya (ici)

Enfin Carlo Santuli, Pr. de Droit à Paris-II () souligne que le chef de la police de Kadhafi, de la supposée répression sanglante, était Abdel Fattah Younes. Quelques semaines plus tard le même A.F. Younes était à la tête des opérations militaires des insurgés, de même que Suleiman Mahmud al-Obeidi Commandant de la région de sécurité Est est passé coté de l’insurrection dès les premiers jours. Il aurait pris la tête des opérations militaires des insurgés en raison de la répression qu'il aurait décidé lui-même ? Par contre "L'exécution du Gl. Abd Al Younes en juillet 2011 (avec des signes de torture sévère qui suggère l'action d'une brigade islamique révolutionnaire) a été largement perçue comme un message politique à tout opposant à l'islam." (Hüsken, 2012, , p. 5).

Autre "civil de la rue libyenne", un des chefs militaires des "insurgés" (il aurait voulu être le premier) en mars est Khalifa Haftar. Il a été 17 ans dans l'armée de Kadhafi. Battu de manière humiliante par le Tchad avec les français+USA en 1987, désavoué par Kadhafi, il est récupéré par la CIA . Il s'était installé dans le Nord de la Virginie en banlieue cossue à coté de Tysons. C'est tout près du siège de la CIA à Langley, un peu à l'Ouest de Washington D.C. Début mars 2011, il retourne précipitamment en Libye où il n'avait pas mis les pieds depuis 24 ans. Lorsque Kadhafi fait savoir le 18 mars qu'il accepte un cessez-le-feu, ce qui est exactement ce que demandait la résolution n°1973, cela est immédiatement rejeté par le commandant Khalifa Haftar (cité in R. Brauman, "Guerres Humanitaires...", p. 41).

On constate que, comme beaucoup de monde, le 17 février 2011 Le Guardian (), s'en réfère à la chaîne qatari Al Jazeera qui dit qu'il y a eu de 2 morts lorsque des manifestants ont incendié un poste de police, donc le 16 ou le 17 février au plus tard (il y aura au moins un autre incendie d'un poste de police les jours suivants). C. Santuli, prof. de droit à Paris-II parle plutôt de "casernes militaires" avec destructions des murs d'enceinte témoignant de la violence de ce qui ont été des prises d'assaut, non pas des démonstrations pacifiques. D'entrée le régime Kadhafi n'avait pas l'exclusivité de la violence (qu'auraient fait des militaires ou policiers français attaqués avec les murs de leur caserne mis par terre et risquant de griller dans leur caserne/commissariat ? qu'aurait fait Sarkosy ?). Les principaux belligérants (rebelles et régime) se connaissaient...

Dans le brouillard

Depuis son ralliement aux occidentaux, ce pays du désert, peu peuplé, la Libye, ne présentait plus aucun risque et, le danger Ronald Reagan disparu, lui même n'entretenait guère son armée.

A l'époque les services de renseignements de sa majesté, ainsi que ceux américains, sont concentrés sur l’Afghanistan et l'Irak. Ils sont pris au dépourvu par ces événements soudains et inattendus. La situation du renseignement n'était visiblement pas mieux coté russe. La situation sur place, ils la connaissaient tous très mal.

Kadhafi avait peu de pays amis dans le monde, il est une cible facile. N. Sarkosy et D. Cameron vont convaincre quelques de leurs partenaires, et d'abord il leur fallait les USA. Il n'est pas évident que les anglais y seraient allé sans.

« Aux États-Unis, les grandes agences de renseignement et le Pentagone étaient initialement contre l’idée d’une intervention militaire en Libye. C’est finalement l’avis de la secrétaire d’État Hillary Clinton qui l’a emporté. » (P. Haimzadeh, ).

Ce qui était répété en boucle à ce moment de M. Kadhafi est en porte à faux avec les faits.

Kadhafi avait montré ces dernières années que tout était négociable, compensation pour l'attentat de l'avion UTA, infirmières bulgares (bien que ce soit les habitant-e-s de Bengazi où les contaminations des enfants ont eu lieu qui étaient les plus opposé-e-s à leur libération), abandon d'armes de destruction massives (très très embryonnaires..., pas comme les bombes H françaises).

Le rapport parlementaire anglais de 2016 écrit () : « mais de nouveau il y a des exemples passés sur la manière qu'emploierait Kadhafi. Si vous retournez au bombardement américain de Benghazi et Tripoli dans les années 80, plutôt que d'essayer d'enlever la menace dans l'Est au régime, en Cyrénaïque, Kadhafi a passé six mois à essayer de pacifier les tribus qui se trouvent là. Il est évident qu'il était bien conscient de l'insécurité de parties du pays et l'improbabilité qu'il pourrait les contrôler à coup de violence. Par conséquent, il aurait été très prudent dans sa réponse. La crainte de massacres de civils était largement exagérée. » et les rapporteurs précisent qu'en février 2011 Kadhafi avait d'abord envoyé des émissaires à Benghazi pour essayer de calmer la situation. Par contre il est clair qu'il n'allait pas être tendre avec les « barbus » comme il appelait les islamistes politiques radicaux avec qui il croisait les fer depuis au moins les années 90 mais c'était depuis longtemps totalement réciproque.

Qu'est-ce qui a piqué Nicolas Sarkosy ?

Le rapport parlementaire anglais rendu en 2016 sur l'origine de cette guerre écrit que dès le mois de février, N. Sarkosy est très actif pour pousser à une action internationale dans ce pays là (, , ). Patrick Haimzadeh rappelle que dès le 21 février à Bruxelles, Nicolas Sarkosy lançait une logique de guerre : "Un dictateur qui bombarde son peuple n'est plus légitime... n'est plus un interlocuteur". Or ce bombardement n'a pas existé, était un faux, allègrement repris par les médias et quelques faux prophètes.

Mi mars 2011, c'est la guerre. Une guerre high tech contre une armée vieillotte que le rapport britannique décrit comme n'étant fonctionnelle que pour 1/3. Avec les moyens qui sont mis par les occidentaux, le gros armement est détruit préventivement en un tour de main. Mais la guerre entre parties libyennes va durer sept mois, jusqu'à la mort de Kadhafi qui était filé par les français, le 20 octobre (Bani Walid, une ville du désert, ne sera prise d'assaut par des milices rebelles pillardes que le 17 octobre). Comme dans tout conflit, il y a la guerre parallèle fondamentale des médias pour le contrôle des opinions publiques. C'est un petit émirat surtout, le Qatar, qui était leader et a triomphé à celle-là, la langue arabe aidant (mais qui transmettait au monde via Al Jazeera-english).

Les rapports de reconstitution des événements (parlementaire anglais, RAND de l’establishment militaire...) s'accordent sur le fait que N. Sarkosy est le plus actif dans le déclenchement de cette guerre, et le premier à le faire. Il était vraiment pressé, dans une grande ou hyper- activité. Il a été vite suivi par David Cameron.

La France de tout et son contraire

Seulement deux mois avant les évènements, en décembre 2010, le régime libyen semblait très respectable puisqu'un accord pour la vente de rafales, avec équipement de missiles de croisière de portée 300 km, avait été quasi- conclu... ().

Par ailleurs, seulement le mois précèdent, le 12 janvier deux jours avant la chute du régime Ben Ali, la ministre des affaires étrangères s'exprimait sur la Tunisie devant l'Assemblée nationale : "« On ne doit pas s'ériger en donneurs de leçons » face à une situation « complexe »", a-t-elle expliqué. Tout en invitant les dirigeants à « mieux prendre en compte les attentes » des populations. Et au nom du gouvernement, proposait d'aider Ben Ali à maintenir le calme chez lui (ici) :

« Nous proposons que le savoir faire qui est reconnu dans le monde entier de nos forces de sécurité permette de régler des situations sécuritaires de ce type. C'est la raison pour laquelle nous proposons effectivement aux deux pays de permettre dans le cadre de nos coopérations d'agir en ce sens pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l'assurance de la sécurité. »

Fin décembre 2010 alors que les émeutes étaient déjà importantes en Tunisie, et peut-être à cause de ça, elle et le ministre des relations avec le Parlement, Patrick Ollier, ces deux ministres de Sarkosy étaient au moins à une paire de reprise en Tunisie dans le jet privé de leur ami depuis plusieurs années, l'homme d'affaire fortuné Aziz Miled, un proche du clan Ben Ali (qui avait fait affaire avec son gendre, et qui avait signé plusieurs appels pour que Ben Ali se représente) pour passer leurs vacances dans un hôtel du même, ou visiter le grand Sud tunisien.. (France-info/AFP, 02/02/11, , Le Monde 13/01/11, , , etc.). Et L'ambassadeur de France en Tunisie, Pierre Ménat, écrivait quelques heures avant la chute du régime, que l'ultime discours prononcé à la télévision par M. Ben Ali "peut lui permettre de reprendre la main".

Des résolutions au niveau de l'ONU; ce qu'en fait la France

La résolution 1973 du 17 mars 2011 qui contient des accusations qui se sont révélées depuis mensongères sans fondement, comme « les attaques généralisées et systématiques actuellement commises en Jamahiriya arabe libyenne contre la population civile » et d'autres accusations qui elles pourraient par contre s'appliquer aussi bien à des dizaines d'autres pays à travers le monde, a été votée par 10 représentants de pays sur les 15 membres qui constituent le Conseil des Nations. Il y a eu 5 abstentions.

Elle commence par : §1 « exige un cessez le feu immédiat ». Elle permet l'établissement d'une zone d’exclusion aérienne et une autorisation de mise en œuvre de §4 « tous les moyens nécessaires... pour protéger les populations et les zones civiles menacées d'attaques » ().

Le « Cessez le feu immédiat » était une demande des Russes, le reste de la résolution étant ce que voulez ces quelques pays occidentaux décidés à virer Kadhafi.

Or les rebelles qui se savaient soutenus inconditionnellement par la puissante OTAN ne cesseront jamais d'attaquer. On pouvait s'y attendre puisque la déclaration-fondation de leur Conseil National de Transition auto-déclaré est : « la base à cela a été déclarée par le soulèvement du 17 février : la chute du régime Kadhafi et la formation d'un État civil, constitutionnel et Démocratique. » ! (ici).

Et le rapport parlementaire anglais écrit (, paragraphe 50) :

« Lord Richards nous a dit que le plan de campagne de la Grande Bretagne comportait une pause une fois Benghazi sécurisée pour permettre à la communauté internationale d'explorer les options politiques. Cependant l'armée française n'avait pas inscrit une telle pause dans sa stratégie. Le manque à la coordination internationale de développer une stratégie partagée a rendu impossible une pose potentielle pour une option politique. »

Bien que cela ne lave pas la Grande Bretagne, assez grande pour décider toute seule de ce que fait sa RAF, la France particulièrement (pas vraiment la seule...) est donc à l'origine d'une violation préconçue de la résolution.

Le Régime Kadhafi avait lui appelé à un Cessez-le-feu le 18 mars. Pour raisons "humanitaires" ces quelques pays occidentaux ont décidé de ne pas faire confiance, de frapper im-mé-dia-te-ment.

Aussitôt la résolution passée démarre un déferlement de bombes sur tous objectifs militaires ayant trait à l'aérien, marin aussi, sur l'ensemble du pays, par trois armées séparément : les USA, la France et la G.B.

A partir du 31 mars, une centralisation évitant les tensions et les doublons de cette première période se fait par l'organisation de commandement militaire de l'OTAN (sous le noms Operation Unified Protector, O.U.P.). Cette prise en charge ouvrait aussi des bases aériennes-OTAN de la Méditerranée.

L'OTAN avait été créé pour protéger l'Europe contre la « menace militaire soviétique ».

Selon cette résolution ONU votée, peu importe qui attaque fait remarquer Carlo Santuli prof. de droit à Paris-II (). Si les rebelles attaquent Sirte (ce qu'ils ne manqueront pas de faire, voir là, ou les 30 000 habitants de Tawerga, , , etc.) il fallait protéger les civils libyen-ne-s de ces rebelles. L'ancienne Directrice du policy planning du US State Department en conviendra : « Nous n’avons pas essayé de protéger les civils du coté de Kadhafi. » (New York Times, 27/02/16). L'OTAN a supporté une guerre civile avec toutes ses atrocités, un comportement qui a peu à voir avec la résolution n°1973.

Une initiative de guerre moins soutenue que la couverture médiatique le laissait penser

Le 18 mars 2011 l'Allemagne, pays majeur de l'Europe et de l'OTAN, a fait un Communiqué : « Nous avons soupesé le risque d'une intervention comme un tout, pas seulement pour la Libye mais bien évidemment avec la préoccupation des conséquences sur la région entière et c'est pourquoi nous nous sommes abstenus. »

L'Allemagne, est ouvertement sceptique à l'usage de la force dans ce cas, et refusera résolument tout du long d'être impliqué (), ayant retiré son personnel.

Seule une minorité de 8 membres de l'OTAN sur les 28 ont pris une part active à cette intervention militaire. La Grèce laisse l'OTAN faire l'usage qu'elle veut de ses 'aéroports-OTAN' mais ne participe pas elle-même sauf médicalement.

Le Brésil : « Nous ne sommes pas convaincus que l'utilisation telle qu'elle est prévue dans cette résolution aboutira à la réalisation de notre objectif le plus important, l'arrêt immédiat de la violence et le protection des civils. Nous craignons aussi que de telles mesures ait pour effet inattendu d'enflammer les tensions sur le terrain et de faire plus de mal que de bien justement à ces civils que nous voulons protéger. » ().

A l'intérieur des USA, B. Obama a essuyé de vives critiques pour avoir engagé le pays militairement sans consultation du congrès, sans que la sécurité US soit menacée en quoi que ce soit. Et il n'y a jamais eu de vote du congrès pour autoriser le financement d'une telle action (les généraux ont du jongler avec l'existant, prenant ici et là; il est question de leur coté de 1 milliard US$).

Et en France, ceux/celles qui avaient plus de chance d'appréhender avec recul ce genre de situation dénonçaient dès le départ le danger de ce "va-en-guerre" : Michel Collon sur F3 ici avant le 21 mars, Edwy Plenel le 23 mars, . Le 24 mars (par ex. sur Médiapart, ) Rony Brauman Président de Médecin sans frontière de 1982 à 94 : « je trouve inquiétant qu'une décision aussi grave que partir en guerre ait été prise dans des conditions aussi baroques. Cela me fait penser à l'aventure pathétique de l'Arche de Zoé [trafic d'enfants sous couvert humanitaire], avec Nicolas Sarkozy et BHL [Bernard-Henry Levy] à la place d'Eric Breteau. », « Il y a une guerre civile en Libye, comme en Afghanistan et en Somalie, et on plonge dans cette guerre civile sans réfléchir à ce qu'on va y faire. La recette pour le chaos est écrite. ».

Et le Gl. d'armée français Vincent Desportes le 31 mars (2011) : « Clausewitz explique que la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens, mais l'histoire nous montre qu'il s'agit souvent autant de politique intérieure que de politique extérieure»; « «Ma crainte est que ce conflit n'affaiblisse encore une fois l'Occident» (Médiapart, le 31 mars 2011, ici).

Le cas de l'Italie

S. Berlusconi cultivait au plan étatique une amitié avec M. Kadhafi auquel l'Italie achetait beaucoup de ce pétrole/gaz (gazoduc Greenstream entre Mellitah à l'Ouest de la Libye et Gela en Sicile qui passe 20 à 25 millions m3/jour), avait d'importants échanges commerciaux et avait obtenu du colonel l'arrêt presque total du passage d'émigrés clandestins (ce qui signifie que Kadhafi avait agi et sur les filières qui remontent des jeunes aussi bien du SW que du SE du pays, que sur celles au Nord sur la Méditerranée, filières qui en tirent profit et qui sont anciennes). Les deux pays avaient signé un Traité d'amitié en 2008. L'Italie était donc initialement contre une intervention militaire, et il y a eu des échanges téléphoniques directs Berlusconi-Kadhafi. Mais devant le fait massif accompli il retourne vite sa veste, jetant à son tour dans l'attaque une trentaine d'avions (12 tornados, 4 F-16, etc.) et reconnaît le CNT dès le 4 avril. Il s'agissait pour l'Italie, le plus gros producteur de pétrole/gaz de Libye, de ne pas se faire chiper sa source.

Vieux opposants occidentalisés et pétrole

Dès les derniers jours du mois de mars, le CNT, son responsable pour le pétrole, Ali Tarhouni, créaient une «nouvelle» cie pétrolière : la Libyan Oil Corporation, Loc, qui remplaçait, en tout cas la lettre "N" de la Noc (National...) du Régime Kadhafi, bloquée, par un "L". La Loc, qui leur accorde des contrats plus avantageux est reconnue dans l'heure, le 29 mars, par ces pays occidentaux rouvrant en grand les deux battants de la porte du pétrole... Ali Tarhouni est un vieux opposant de la vieille, contre les réformes socialistes de Kadhafi des années 70. Il n'avait pas mis les pieds en Libye depuis 36 ans, venait d'en habiter 30 aux USA où il était prof. d'économie à l'Univ. de Washington coté Pacifique. Il est rapporté qu'à ce moment il ne peut pas s'empêcher de dire "ils-elles" en parlant des libyen-ne-s.

Armes sur le terrain : la France de Sarkosy-Longuet en rajoute

L'armée française larguera des armes en juin sans prévenir ses alliés : lance-roquettes, fusils d'assaut, mitrailleuses et missiles antichar Milan, et fera passer par voie de frontière quelques chars légers dans la région du Djebel Nafusa au SW de Tripoli (). Apparemment Nicolas Sarkosy a eu soudain une peur que M. Kadhafi ne puisse disparaître. C'est la région berbère, les Amazighs (environ 8-9% de la population libyenne) qui est dans une situation un peu comparable à celles des Kurdes d'Irak. Si les Amazighs voulaient la chute de Kadhafi, c'était pour pouvoir parler leur langue, pour avoir leur drapeau propre, des intérêts à peu près opposés à ceux des islamistes-politiques de la zone de Benghazi qui veulent imposer le pan-islamisme... Jean Ping qui préside l'Union Africaine s'est élevé contre ces livraisons, avec un « risque de somalisation du pays, le risque d'avoir des armes partout ... avec le terrorisme » (BBC, 30/06/11, ).

Le gouvernement français a affirmé/prétendu que ces livraisons étaient consistantes avec le bout de la phrase "des 10" personnes qui ont voté la résolution ONU : « toutes les mesures nécessaires ». Mais à l'évidence c'en est pour beaucoup une violation flagrante. Et la résolution n°1970 de l'ONU du 26/02/11, paragraphe 9, interdisait toutes livraisons d'armes. Ces livraisons françaises sont la deuxième violation après celle faisant fi du Cessez-le-feu prononcé par la résolution n°1973. Mais bien avant cet épisode, on verra plus loin que le gouvernement Sarkosy avec son ministre de la guerre Longuet était de mèche avec l'émir du Qatar qui ne se gênait pas, les deux aviations faisant équipe commune en Crête par où passait beaucoup de transports.

Mahmoud Jibril du CNT lui-même a annoncé qu'une livraison française de missiles et mitrailleuses est partie à la milice dirigée par Abdel Hakim Belhaj leader de ce Libyan Islamic Fighting Group. Ces armes françaises sont allées rejoindre des milliers de missiles portables SA-7 volatilisés des stocks de l'armée libyenne (de source OTAN, ). On va en retrouver ensuite au Mali, au Nigeria, en Syrie... Cela avait commencé très tôt, et par des djihadistes professionnels, puisque le Président du Tchad Idriss Deby Itno l'avait déjà révélé avant le 25 mars (The Telegraph 25/03/11, ).

Conséquences ?

C'est une démonstration qu'a faite l'OTAN de son processus décisionnel politique. Que peuvent penser Russes et chinois, l'Inde et le Brésil aussi, qui comme l'Allemagne avaient laissé passer la résolution n°1973 par leur abstention ? Le risque de provoquer un "tu ne m'auras pas deux fois" est clair, d'autant qu'il est notoire que Poutine est aussi dans une politique de la force,

Cela allait avoir des conséquences sur les événements qui se déroulaient parallèlement en Syrie, catastrophiques là aussi pour des millions d'humains parce qu'il y a beaucoup plus d'habitant-e-s, et là aussi toujours en cours depuis des années. Objectivement ce qu'ont connu nos parents dans l'hexagone en 1940, qui les a traumatisés, n'est rien du tout à coté de ce que vivent des populations, civiles véritable cette fois.

Pour les petits gouvernements une leçon à tirer : ne jamais rester sans protecteur, avec là aussi la suite des événements en Syrie.

Pour ce qui est des petites affaires plus nombrilistes européennes, il en est résulté une situation de guerre civile sur des années entre factions à 260 km des ses frontières (îles italiennes), et avec toutes sortes de trafics, d'humains inclus.

 

II. Le bal occidental des tirs high tech

C'est la France qui inaugure les tirs le 19 mars 2011, décision prise au plus haut niveau, quelques heures avant américains et anglais qu'elle prévient au dernier moment. Deux 2 mirages 2000Ds et 2 mirages 2000-5s sont partis de Nancy et 8 rafales-M sont partis de St Dizier, qu'il a fallu ravitailler en cours de route et guidés par un avion contrôleur E-3F AWACS. Avec les avions impliqués, ce raid-symbole du 19 mars au long cours a nécessité 130 heures de vol. L'armement était du cher : des bombes AAMS Hammer à trajectoire corrigée par GPS (ou IR ou laser) via les satellites militaires Helios (Helios 2A et 2B de Thales Alenia Space et Airbus-défense lancés de Kourou sur orbite 700km par des Arianes 5 sous responsabilité CNES en 2004 et déc. 2009, coût total construction-lancement-fonctionement 10 ans : 2 milliards €; mais Helios 1B lancé en 1999 avait été perdu au bout de 5 ans), par ailerons mobiles, 250 kg et une portée > 50 km, coûtant 350 000 € pièce (). Selon le constructeur Sagem-Safran qui en a déjà vendu à l'Arabie saoudite, au Maroc puis à cet autre démocrate maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi ennemi du Qatar () et rêve d'en vendre à l'Inde et au Brésil (même s'il leurs faits moins chers), elles font mouche à pratiquement 100%. Ce raid à au minimum quelques millions d'€ a abouti à la destruction de quatre véhicules blindés vieillots. Cela a apparemment mis en déroute la fameuse colonne (qui à une telle distance de tir ne pouvait pas savoir d'où venaient ces bombes lui tombant du ciel) : « la colonne en route vers Benghazi [qui a traversé une partie de la Libye sans toucher à un civil] ne comprenait pas plus de 2 000 hommes, majoritairement de jeunes volontaires non aguerris soutenus par une dizaine de chars. Difficile dans ces conditions d’imaginer que cette colonne ait été en mesure de massacrer des dizaines de milliers d’hommes dans une ville de 800 000 habitants disposant déjà de milices bien armées et combattant sur leur terrain. » (P. Haimzadeh, Orient XXI, ).

 © in Haimzadeh, Orient XXI © in Haimzadeh, Orient XXI

Fig. 1. Obusier Palmarias de l'armée libyenne détruit par l’aviation française près de Benghazi, 19 mars 2011

Et ça va continuer sur cette lancée. L'opération Harmattan pour la France comprenait d'abord une 30 aine d'avions en incluant ceux de reconnaissance (mirage F1-CR ou rafales-FG tous de Dassault), les rafales (coût construction 70 millions €/unité sans compter la recherche et l'entretien au coût aussi élevés) ont 2 réacteurs Safran (SNECMA-Sagem) de 7,5t de poussée, consommant de 30kg fuel/mn (croisière modérée ht altitude) jusqu'à 300 à 350 kg/mn en supersonic ou plein gaz, radar Thales(Thomson-CSF) RBE-2 d'une portée de 100 km (qui alors devaient être changés), etc., coût de l'heure de vol : 14 000 €; ainsi que des avions de ravitaillement (C-135FR, C-130, ça c'est Boeing et Lockheed), le drone militaire Harfang d'observation jour-nuit (long 9 m, ailes 16 m, pouvant aller à 7500 m, construit par Airbus) opérant à partir de la Sicile, 2 navires Mistral (Tonnerre et Mistral, de 22 000 tonnes longs de 200 m de la DCNS St-Nazaire) porteurs d'hélicoptères (20 gazelles, et 4 tigres modernes de Eurocopter, engagés après le 18 mai), quatre frégates lance-missiles ou anti-aériennes (Jean Bart, Forbin...; DCNS de Lorient), le sous-marin d'attaque à propulsion nucléaire Rubis (DCNS Cherbourg) qui faisait de la reconnaissance dans les eaux libyennes, un pétrolier ravitailleur..., au total une douzaine de bateaux (le site French Fleet Air Arrm, , en donne même 20 avec 11 frégates spécialisées et le navire d'intelligence électronique Dupuy-de-Lôme), 2 400 militaires engagés, et pendant quelques mois (jusqu'en août) le porte-avion Ch-de-G (qui portait 14 rafales, des super-étendards modernisés et 2 E-2 Hawkeyes, des hélicoptères EC725 Caracal et Puma...; vient de la DCNS Brest, propulsé par deux réacteurs nucléaires produisant l'équivalent d'une ville de 20 000 habitants, 53 personnes sur le navire rien que pour leurs fonctionnements). Au total, jusqu'à 39 avions de combat étaient engagés, et 4 300 militaires. Les avions français ont fait près de 5 600 sorties dont 3 100 offensives et plus de 27 000 heures de vol (CO2taxfree, ça va sans dire; le représentant français à ce GIEC qui demande qu'on taxe les ménages sur le CO2 mais pas touche aux avions, Nicolas Bériot, a été le chargé du bureau des affaires militaires à la Direction de Météo-France pendant 6 ans après avoir travaillé pour Sofreavia dont les actionnaires sont Thalès, l'État et des banques). Les hélicoptères d'attaque ont fait une quarantaine de raids comprenant plus de 250 sorties et ont détruits 400 véhicules, surtout les pick-ups légers, des bagnoles quoi, que les avions ont du mal à atteindre. Les missiles de croisières mer-surface SCALP ont été utilisés pour la première fois en combat, de mer et de l'air, la nuit du 23 au 24 mars selon le site defens-aero (longs de 6,5 m, poids 1,4 tonnes, portée plusieurs centaines de km, guidés GPS, pouvant être tirés de sous-marins baracuda sous l'eau, de frégates FREMM, ou de rafales, ils sont construits par MBDA : Airbus-BAE-Leonardo). Début septembre 1000 bombes, 600 missiles, 1 500 roquettes, et des milliers de munitions avaient été utilisés (Mueller, 2015, "Precision and Purpose", RAND).

C'est une vitrine pour le matériel de guerre français. La France cherchait à vendre ses avions, notamment aux mini mais richissimes Émirats. Le ministre de la défense G. Longuet parle alors de 60 rafales pour Dubai-Aboud-Dabi, il dit :

« C’est un matériel qui a fait ses preuves » a déclaré le ministre, à l’occasion d’une rencontre avec l’Association des journalistes de la défense (AJD). « Le caractère opérationnel et polyvalent du Rafale est affirmé chaque jour par ces interventions », a-t-il poursuivi. « Le théâtre libyen apporte la démonstration que la motorisation actuelle est parfaitement pertinente » a-t-il ajouté. » ("Zone militaire", 20/07/11, ).

 © Dassault Aviation-SNECMA-Thalès & F. Mori AFP © Dassault Aviation-SNECMA-Thalès & F. Mori AFP

Fig. 2. Fiche Dassault Aviation-SNECMA-Thalès, et, N. Sarkosy et G. Longuet au salon aéronautique du Bourget en pleine guerre de Libye le 20 juin 2011

L'engagement anglais a été du même style, une 20aine de Tornado (construits par la cie européenne tri-nation Panavia : GB-Allemagne-Italie), 8 Typhons d'Eurofighter, à partir surtout au bout d'un moment de la base de Gioia del Colle près de Bari au Sud-Est de l'Italie, mais au départ et de temps en temps d'Angleterre (avec les avions ravitailleurs ayant à faire de longs vols), un navire porte hélicoptères de combats HMS Ocean, le sous-marin HMS Triumph, frégates...

Les "infrastructures" militaires, hangars d'avions..., ont été annihilées par les missiles de croisière de 3 sous-marins d'attaque à propulsion nucléaire (USS Providence, USS Scranton et USS Florida) et 2 destroyers (USS Stout et USS Barry) américains accompagnés d'autres navires (porte hélicoptères Bataan, frégates, etc.) : un déluge de 192 Tomahawks (5,5 m, charge 450kg, 880 km/h, portée 1200 à 2500 km, programmables; construits par Raytheon, Tucson, Ar., qui fait aussi les Patriotes) essentiellement les premiers jours (ainsi que des Missiles de croisière Storm shadow par des tornados anglais) + attaques aériennes avec des F-15, F-16 (avions construits par Lockheed Martin), des de Harriers à décollage court (McDonnell Douglas) du semi porte-avions/hélicoptères USS Kearsarge de cette 6ème flotte. Sont même intervenus en allez-retour non stop (un ou deux ravitaillement-s en vol) de leur base du Missouri des bombardiers furtifs B2 à grand champs d'action qui peuvent porter 20 tonnes de bombes conventionnelles ou nucléaires (Northrop-Grumman) et des bombardiers gros porteurs grand champs d'action B-1B de la base de Ellsworth du Sud Dakota (Boeing). Cet étourdissant "dégrossissement" accompli, fin mars, les USA se font plus discret, bien qu'ils soient dits être assez indispensables en arrière plan à ce petit jeux aérien. Les libyens qui déjà avaient essentiellement des avions vieillissants d'époque soviétique et qui volaient peu (Migs surtout retirés du service en Russie 17 ans plus tôt...,, Su 22 et 24), idem pour les batteries de défense (même décrites comme "antiques"), n'avaient plus aucune surveillance sérieuse ni aviation en moins de 10 jours. Il n'y avait plus besoin de "no fly zone" pendant les presque 7 mois qui allaient suivre.... Le régime Kadhafi avait une vingtaine d'hélicoptères de combat que lui n'a pas utilisés, contre personne. Les tanks et véhicules blindés étaient si facilement détruits (bien que pas gratuitement pour les contribuables occidentaux) par cette armada d'armement, avec des films pris par les pilotes montrés à la télé comme promo du high-tech, que les forces et loyalistes de Kadhafi les ont délaissés. C'était alors des picks-ups semblables des deux cotés belligérants, l'OTAN ayant beaucoup de mal à identifier qui était qui... Çà n'était pas une "no fly zone" qu'appliquaient les pays attaquants, affaire réglée par le déluge de feu des premiers jours sur ce petit pays, mais une "no drive zone" y compris pour les pick-ups des partisans du régime en place.

III. Le jeu multiple du Qatar allié de Sarkosy : politique, armement, présence terrestre, contrôle médiatique

III-1 Une jonction politique précoce

Mouammar Kadhafi était venu au pouvoir en déposant un roi chef des frères musulmans Senussi. Il était détesté pour ne pas dire haï, des émirats et royaumes du Golfe. Selon Patrick Haimzadeh le lien Qatar-Sarkosy s'est fait très tôt et a été déterminant () : « C’est enfin, dès le 22 février, le contact direct avec l’allié qatarien qui achève de convaincre Nicolas Sarkozy qu’il est temps d’y aller. ». Dans un entretien en 2012 sur Médiapart ( à 33:00) il ajoute : « si on regarde bien, le 25 février... donc 8 jours après le début de l'insurrection, Nicolas Sarkosy a dit : « Kadhafi doit partir ».... la logique de guerre a commencé là... ...et dès fin février Nicolas Sarkosy commençait à donner des directives aux militaires pour préparer la guerre, bien avant les votes des résolutions. ». L'émir y voyait, lui, une opportunité d'agir dans l'optique de remettre de préférence la tendance frères-musulmans, au pouvoir () grâce à l'aide de l'ONU et de l'OTAN... Lorsqu'un rapport de l'establishment militaire écrit plus tard dans une conclusion ( p. 367) : « Le support politique, diplomatique et financier des qatari et des Émirats d'Arabe Unis a été l'instrument qui a fourni un espace respirable pour que se forme et survive le CNT et pour permettre sa légitimité d'une alternative de gouvernement. », on voit qui étaient les seuls à savoir un peu où il allaient.

▪ Le 10 mars, la France est le premier pays à reconnaître le Conseil National de Transition, CNT/ rebelles.

▪ Le Secrétaire Général du Conseil de Coopération des États du Golfe, le qatari Abdul Rahman Bin Hamad Al-Attiyah, est très remonté contre Kadhafi et milite pour que la Ligue Arabe suive. Le Secrétaire Général de cette dernière pour encore un mois est Amr Moussa. Il est issu de 10 ans de régime Moubarak mais s'est présenté à la foule égyptienne du "printemps arabe" place Tahrir du Caire. Il laisse entendre que soudain devenu démocrate, il peut se présenter à la présidentielle comme alternative à Moubarak... C'est dans ces conditions que le 12 mars, et au Caire, la Ligue Arabe adopte la position du Conseil de Coopération des États du Golfe sur la Libye, qui est la demande d'une no-fly-zone et déjà une reconnaissance du CNT de Benghazi. Combien des vingt-deux moins un (la Libye) pays arabes l'ont votée ? autres que des rois ou émirs qui doivent leur long pouvoir en partie au soutien des autorités religieuses ? Des deux gros voisins de la Libye, l’Égypte depuis la veille ou le jour même de ce vote est sans régime, Moubarak vient de partir, l'armée occupe le pouvoir de fait. Et du coté Ouest le gouvernement Algérien était opposé à une intervention militaire ONU par des gros pays occidentaux et ne reconnaissait pas le CNT (il y a des différences mais des points communs de base avec la Libye, jonction Méditerranée-Sahara, régime militaire fort là ayant pris racine dans une guerre coloniale, islamisme politique fort, brimé (1992), "questions" etno-tribales, arabes, berbères, touaregs..., l'ACQMI, ralié à Al-Qaida...). Le 23 mars le Qatar est le premier pays arabe à reconnaître le Conseil National de Transition, CNT/ rebelles.

▪ Au même moment au Bahrein, comme le Qatar une monarchie absolue, ont lieu d'importantes protestations pacifiques (eux n'ont pas mis le feu à des commissariats de police comme en Libye) de l'opposition chiite dominante dans un émirat sunnite minoritaire. Elles sont réprimées par une police féroce. Pour ce petit émirat, le 17 février le Conseil de Coopération des États du Golfe adopte la position inverse de celle qu'il prône pour la Libye : solidarité et support total à l'émir, responsabilité collective du golfe, sécurité indivisible. La situation continuant à se dégrader, le 13 mars l'émir du Bahrein appelle au secours. Le lendemain des forces d'interventions saoudiennes débarquent et seront complétées par d'autres des Émirats Arabes Unis (500), du Koweit (très peu de forces qataris qui elles sont en partance ou parties pour la Libye et en Crête). Ces forces spéciales de police pour mater ces demandes de plus de démocratie seront jusqu'à 5000 sur cet îlot Bahrein de 678 km2, sous bénédiction américaine qui a des grosses bases militaires dans le golfe. « Il y avait donc des contrastes aigus dans la manière dont était traitée l'agitation domestique aux presque les extrémités du monde arabe, une illustration de la primauté des objectifs sécuritaires centraux des États, non pas un support général des soulèvements populaires arabes. » ( , p. 344).

▪ « C'est les qataris qui ont fait l'avancée initiale en offrant de fournir des avions et d'autres formes de support militaire à l'opposition quand commencent les frappes militaires pour mettre en place la zone d'interdiction de vols le 19 mars avec l'opération Odyssee Dawn [en effet jusqu'au 31 mars lorsque les 8 pays actifs de l'OTAN ont mis en place un QG opérationnel commun, il s'agissait de trois opérations militaires en parallèle : Odyssee Dawn pour les USA, Harmattan pour la France, et Ellamy pour la Grande Bretagne]. Il a été rapporté que la rapidité et le volontarisme d'envoyer des forces est venu comme plutôt une surprise, même des diplomates occidentaux dans la région. Donc alors que pour les puissances occidentales la participation arabe était jugée essentielle, le Qatar en fait a pris l'initiative en poussant pour leur participation militaire. Il semble que la longue et proche relation entre le président français Sarkosy et l'émir du Qatar a joué un rôle important dans cette prise de décision critique. Il est notable que lorsque Sarkosy a pris sa fonction, l'émir a été le premier leadear arabe invité en France. (...) Les 4 visites de Sarkosy au Qatar, le plus qu'il a fait à un pays arabe, montre la proximité des liens. » (ici, p. 345).

Le minuscule Qatar, 11 000 km2, 250 000 personnes portant la citoyenneté (et 1,8 million de travailleur/euse-s étranger-e-s), une armée de 8000 hommes, participe à l'action avec la moitié de ses avions de combat : 6 Mirages (il ne risque rien, il a une grosse base US sur sa péninsule) équipés des missiles air-air Mica de MBDA et Magic2 de Matra (air-air, c'est à dire que au départ ce n'était pas pour des frappes au sol, c'est à dire pas de frappes du tout vu qu'il n'y avait plus d'aviation libyenne; mais le Gl. Desclaux a rapporté que des opérations de tirs au sol leur ont été données sur la fin). L'émirat a aussi envoyé quelques hélicoptères dont 2 Sea kings.

▪ The New York Times du 3/04/11 rapporte () : "L'AFP cite Gérard Longuet le ministre de la défense français disant aux pilotes qataris et français « à ce moment le Qatar est essentiel » lors d'une récente tournée d'une base militaire à Souda sur l’île de Crète. « C'est la première fois qu'il y a un tel niveau de compréhension entre l'Europe et le monde arabe »." (G. Longuet a été à Souda le 30/03/11 le jour ou il visitait aussi le porte-avion Ch-d-G; c'est avec un allez à la base de Sigonella en Italie 4 mois plus tard le 24/07/11, ses seules déplacements vers les militaires engagés sur la Libye, ). Comme si les émirs monarches absolus étaient "le monde arabe" et, oubliant au passage l'Allemagne et la majorité absente des pays de l'OTAN, comme si G. Longuet/Sarkosy-Cameron-Clinton ou le richissime dandy Bernard-Henry Levy avaient demandé l'avis des populations européennes sur la base d'informations non fantaisistes. On revient plus loin, avec le transport, sur cette proximité franco-qatarie voulue par le politique.

Son voisin les Émirats Arabes Unis, (Dubai - Abu Dhabi, également avec une grosse base US sur leur petit bout de désert de 27 000 km2) suivra ensuite avec six F-16s dotés des équipements les plus récents (armes air-air AIM-9 Sidewinder et AIM-120 AMRAAM, et air-surface incluant les AGM-65 Maverick) et six Mirages 2000, équipages qui avaient l'habitude de travailler dans le golfe avec l'U.S. Air Force 363rd Flying Training Group.  Eux aussi, sur la fin, pourront faire des tirs au sol (sur des garages, dépôts qu'on pouvait encore détruire..., y compris avec des missiles Black Shaheen, version export des Storm Shadow/SCALP-EG avec une portée de plus de 300 km montés finalement sur leurs Mirages). Eux étaient sous parrainage américain et basés au départ à la base aérienne de Decimomannu au Sud de la Sardaigne. Les américains avaient organisé leur ravitaillement en vol pour le trajet aller ainsi que le déménagement de matériel nécessaire (ils retourneront par leur propres moyens ayant touché leurs avions cargo entre temps). Un mois plus tard, ils ont été repositionnés à la base militaire de Sigonella (Catane) en Sicile d'où opéraient américains, danois et français. Ces avions des Émirats Arabes Unis faisaient leurs propres sorties, 800 missions de combat dont la programmation était faite avec les américains, qui faisaient aussi la préparation des avions au sol. Il y a eu des frustrations, des pays de l'OTAN refusant qu'on leur donne les clés de déchiffrement protégeant les communications intra-OTAN. Début avril, la Jordanie envoie six F-16, mais avec un profil bas, répétant qu'ils ne serviront qu'à escorter les avions cargo, sans participer ni à des tirs, ni à la no-fly-zone. Cette contribution des pays du Golfe représentait 5% de la puissance aérienne utilisée mais l'Occident en faisait grand cas politiquement.

▪ On l'a vu plus haut avec l'extrait du ministre de la défense, les avions qataris étaient eux basés en Crête, avec des français. Pour les pays du Golfe, la Crête a été rejointe finalement grâce à une permission de survoler l'Irak et le Sud de la Turquie (via la base aérienne d'Incirlik pas très loin du NW de la Syrie). Les USA et la France ont du beaucoup intervenir pour l'acquisition de cette autorisation de survols qui allait durer le temps de la campagne. Le trajet prévu initialement était l'Arabie saoudite et l’Égypte mais il y a eu des problèmes avec cette dernière, alors en complète ébullition et pas forcément amie du Qatar.

III-2 Le Qatar fait du transport d'armes

Dans la contribution aérienne en faveur des rebelles, le domaine des transports a été aussi important, voir plus. Le Qatar fournissait nourriture, médicaments mais aussi des fusils d’assauts belges FN, munitions, uniformes, talkie-walkie, camionnettes, puis des missiles antichars français Milan, du diesel et de l'argent aux rebelles (pour une valeur de 2 milliards US$ selon une thèse PhD). Le Guardian parle de ces Missiles d’Infanterie Léger ANtichar (= Milan) avant la mi-avril (). Ils sont utilisables de jour comme de nuit, utilisables au choix à terre (trépied) ou fixé sur un véhicule, guidés infrarouges, probabilité d'atteinte de la cible de 95% (construits par Euromissile, groupe EADS, en France et Allemagne). Les qataris faisaient leurs livraisons à l'aéroport Benina, à coté de Benghazi, point fort du CNT dès le début des actes d'hostilités. L'émirat avait réceptionné l'année précédente deux transporteurs modernes U.S. C-17 Globemaster III de Boeing (et les Émirats Arabes Unis reçoivent leurs premiers en cours de conflit) et utilisait aussi 4 Lockheed C-130J-30 Hercules, c'est à dire toute sa flotte de transport. Ces cargos utilisent le même trajet mis au point pour amener les avions de combats jusqu'à la base de Souda au NW de la Crête (à 525 km de Benghazi, moins d'une heure d'avion). Sur cette base OTAN, les qataris sont logés avec l'aviation française qui parraine ce membre extérieur à l'OTAN. «  ...il semble qu'une partie de la force française de Mirage 2000-5 a été déployée à Souda spécialement pour travailler avec et supporter la force qatar-Emirats Arabes, qui est peut-être partie de l'arrangement de départ pour faciliter la participation qatari à la no-fly-zone. Les deux aviations militaires ont immédiatement instauré un effort commun à Souda, de fait un détachement franco-qatari. Le commandant de l'escadron français Antoine Guillou, qui avait deux ans d'expérience de travail avec les militaires qataris à Doha maintenant déployés en poste avancé à Souda, a dit qu'un village français et qatari a été rapidement installé « impliquant l'installation de la logistique nécessaire, les systèmes de communication et l'électronique nécessaire pour les missions. ». Des centre de commande mixte ont été établis proche l'un de l'autre, avec, en addition des pilotes, environ 300 personnes en place pour supporter les opérations journalières. Le contingent qatari a été estimé à environ 200. » (RAND 2015, , p. 351), ou : « Les aviations qatari et française allaient travailler en équipes proches pendant la campagne. » (idem, p. 345). L'opération militaire qatari portait le même nom que celle française : Harmattan. Il est difficile de savoir ce qui voyageait par air ou par mer, mais les qataris interprétaient les livraisons d'armes comme legal et la France aussi. La France finira par faire de même fin juin.

III-3 Les forces spéciales qataris sur le terrain, à l'Ouest comme à l'Est

▪ Ce "pont aérien" servait aussi à amener des forces spéciales (il est rapporté qu'elles étaient visibles en première ligne sur des images de la prise du "palais" de Kadhafi fin août, et avec un combattant qui a brandi un drapeau qatari sur le balcon). Sur place en Cyrénaïque elles étaient très voyantes (pas sur les vidéos pour l'international contrôlées en grande partie par les mêmes). Ces forces renforçaient les rebelles, dirigeaient les frappes aériennes (accompagnées bien sûr de quelques instructeurs militaires français, anglais et finalement italiens, au plus tard en avril), et dans les mains desquelles étaient les moyens de communications (entre unités rebelles en Libye, entre unités et l'OTAN...). Ces unités qataris avaient déjà combattu en Irak et en Afghanistan ou Somalie. « Le premier aveux officiel de l'implication qatari dans l’entraînement des forces d'opposition est venue fin octobre [i.e. quand tout était fini]. En annexe d'une réunion avec les supporters militaires du CNT le chef d'état major des forces armée qatari, le général-chef Hamad bin Ali Al-Attiya a fait la remarque : « On était parmi eux [les force d'opposition] et le nombre de qataris sur le terrain était des centaines dans chaque région. » » (RAND 2015, , p. 366)

"Dans chaque région" ?  Et notamment : « Il a été rapporté que le Qatar et les Émirats Arabes Unis ont utilisé des petits avions de transport pour des allez-retours de personnels et d'armes pour les montagnes de Nafusa [SW de Tripoli]. » (RAND 2015, p. 363). Et (idem p. 366) : « ..il est rapporté que la brigade de Tripoli a reçu plusieurs semaines d’entraînement à Benghazi des forces spéciales qataris avant d'être relocalisée dans les montagnes de Nafusa pour des batailles et ensuite, après, conduites à l’assaut sur la capitale. ». Et p. 367 : « Cette contribution militaire a été celle du Qatar la plus importante, et est largement vue comme un facteur majeur dans l'aide à l'opposition pour organiser et finalement vaincre les forces pro-régime, ensemble avec la puissance aérienne de la coalition. » (aussi The Guardian, 26/10/11 : ici). Si cet émirat lilliputien mais très riche se l'est permis et c'est la première fois qu'il fait ça, c'est parce que dans ce moment pratiquement unique, Égypte et Tunisie sont hors jeux dans un autre monde ("printemps arabe", Ben Ali s’exile le 14 janvier, H. Moubarak démissionne le 11 février), il sentait un consensus "à fermer les yeux" coté (politique) occidental (particulièrement, puisqu'ils faisaient équipe ensemble, les français de la base OTAN de Souda) et des autres pays du golfe. C'est en violation flagrante des résolutions n°1970 et 1973 de l'ONU mais pas pour eux. Le Soudan qui a un bout de frontière commune au SE de la Libye (voie de passage possible plus longue mais discrète avec le Golfe) était également à fond derrière le CNT/rebelles. Le Qatar s'est aussi occupé de vendre du pétrole libyen (pour 100 millions) pour leur assurer des revenus.

III-4 Informations orientées du monopole médiatique

▪ L'aide ou plutôt la prise en charge, avec l'impact le plus important a été celle médiatique. La chaîne satellite très influente au proche-Orient/monde arabe Al Jazeera est qatari. Pour sa création et fonctionnement la famille royale a mis d'énormes investissements. Cette chaîne a eu un rôle actif et important dans le "printemps arabe", sauf coté Qatar, Bahrein et Arabie Saoudite. Pour la Libye, elle est entièrement acquise à un soulèvement contre Kadhafi.

Dès mars le Qatar a installé la station de télévision Libya-Al-Ahrar (Libya-Free-TV) chez lui à Doha et pris en charge l'émission (via le satellite français avec lequel il est en contrat Eutelsats Eurobird 2, 25.5°). Les correspondants d'Al Jazeera sur place et des exilés libyens d'opposition, notamment islamistes politiques, revenus du Qatar ont instauré des correspondants dans toute la Libye. C'est eux qui envoyaient les images en hyper-réalité du terrain, bientôt les seules puisqu'en mai la plupart des pays n'ont plus relayé la télévision d’État. Le simple fait d'être interviewé à cette télé donnait à des inconnus une sorte de légitimité. Absent des images et de l'information distribuées au monde étaient les excès cotés rebelles (massacre de suspects), vue d'ensemble, les armes récentes plus sophistiquées récemment reçues et autres soldats qataris, on n'y parle pas de guerre civile, ni des tribus, et il y a au moins quelques exemples avérés de faux, telle une personne décrivant ce qu'elle voit sur le terrain alors qu'elle habite à Paris (A. Nassar, "Qatari intervention in Libya from a media perspective", ici). Ensuite il y a eu l'information que Kadhafi envoyait ses avions sur les gens à Benghazi. Sur le champs, cette annonce des médias a provoqué les plus vives condamnations de nos chefs de gouvernements réclamant une no-fly-zone. « Cette information à propos des pseudo bombardements libyens avait été diffusée au départ par la chaîne [qatari] Al-jazira sur la base d’un appel téléphonique sans image, et reprise par l’ensemble des agences de presse arabes et occidentales sans recoupement ni vérification. En réalité, aucun bombardement de populations civiles par l’aviation de Kadhafi n’a eu lieu, ce qui a notamment été confirmé le 2 mars par l’amiral Michael Mullen, chef d’état-major américain des armées, lors d’une audition au Congrès. « (P. Haimzadeh, ancien militaire et diplomate, in Orient XXI, , aussi A. Pargeter devant commission parlement britannique, ici).

IV. Depuis un siècle, la Libye cible familière de l'Occident

▪ La Libye a été colonie italienne progressivement à partir de 1911. Les libyen-ne-s, comme les voisin-ne-s algérien-ne-s, etc., étaient alors des "indigènes". Avec l'avènement du fascisme italien à partir de 1922 , le col. Rodolfo Graziani appelé par les arabes « le boucher du Fezzan », la colonisation utilise la violence en masse : destruction des Maisons d'enseignement Senussi dans les zones non collaboratrices, prisonniers jetés d'avion, gaz moutarde, empoisonnement des puits des oasis, bombardements de civils et du bétail, famine, déplacements forcés, massacres et grands nombres d'exécutions dont des milliers de pendaisons, grands camps de concentrations où des dizaines milliers ont péri de maladie à cause des conditions sanitaires et de la faim. Cette même Italie rebombarde donc ce pays en 2011. Le héros national de cette époque, qui a coordonné la résistance pluri-tribales de 1912 à 1931, en utilisant le terrain, la rapidité et la ruse, est Omar Mukhtar. Il a été pendu à l'âge de 70 ans par R. Graziani. Mais d'autres Senussi avaient passé accord avec les italiens. Sous le roi Idris qui avait un caractère très différent, la mémoire de O. Mukhtar a été supprimée. Elle sera revivifiée sous M. Kadhafi et un film fait sur lui : "Le lion du désert".

▪ Cela est jusqu'à la seconde guerre mondiale. La cyrénaïque est alors un terrain de bataille entre européens, Allemagne/italiens vs Angleterre. Sous hospice UN, la Libye prend son indépendance en déc. 1951 avec Mohammed Idris déclaré roi. M. Idris était né en 1890 en cyrénaïque alors sous domination Ottomane. Il se disait d'une lignée de descendance directe du Prophète, était chef des frères musulmans Senussi, a été un temps émir de Cyrénaïque puis réfugié en Égypte. Le roi Idris conserve l'alliance avec les anglais/américains initiée pendant la guerre contre Italiens/allemands. Un accord avec l'Angleterre laisse à cette dernière disposition de territoires à des fins militaires. "Le roi a aussi signé un accord avec les Etats-Unis stipulant que ces derniers ont loué la base aérienne «Al-Malla ha » pour une période de 20 ans, contre un loyer annuel dérisoire. Ce fut la plus grande base américaine dans tout le continent africain. Avec la France, le gouvernement libyen a signé un accord militaire qui permet aux forces militaires Françaises de rester sur le sol libyen, à Fezzan, contre une aide financière pour les autorités locales." (thèse Abousitta, Clermont-Ferrand, 2012, p. 13).

Arrive le pétrole : les grosses découvertes de 1959-61, pipelines jusqu'à Ras Lanuf..., les compagnies pétrolières affluent... Ce pétrole est léger et pauvre en soufre, son raffinage facile peu onéreux, des qualités peu courantes. Il est situé tout contre le gros marché européen. Le bassin de Sirte au Sud de Benghazi est la me réserve de pétrole du continent africain, talonnant de près le Nigeria. Les cies américaines et de Grande Bretagne : Esso, Mobil, BP... mais aussi la française Total à cause de l'Algérie voisine, avaient lancé son extraction avec grande ampleur.

Jusqu'en 1963 les frontières internes entre Cyrénaïque, Tripolitaine et Fezzan ont été maintenues. Comme cela menaçait l'unité du pays elles sont alors abolies par le roi. Mais la popularité du roi Idris n'a jamais beaucoup dépassé les frontières de la cyrénaïque et décroissait avec le temps. La population elle restait très pauvre. La roue du temps tournait. De l'autre coté de la frontière Gamal Abdel Nasser a déposé le roi Farouk en 1952... il avait redonné de la dignité à beaucoup d'arabes, bien qu'il ait de féroces ennemis (il en sera de même en Libye). l'Égypte et la Libye ont 1200 km de frontière commune. En sept. 1969 alors qu'il est à l'étranger pour des soins, le vieux roi Idris est déposé sans effusion de sang par 11 jeunes officiers pan-arabes, dont M. Kadhafi 27 ans (mais on retrouve un autre d'entre eux aujourd'hui, Gl. Khalifa Haftar : voir VI.). C'est eux qui représentaient le changement alors, avec des principes socialistes sur le modèle de Nasser : éducation pour tou-te-s gratuite, programme national de santé, eau gratuite, idéalisme et anti-impérialisme avec contestation de la dominance occidentale. Ils sont anti-communistes et s'affirment comme neutres entre les deux blocs de la guerre froide.

Ils demandent aux troupes anglaises de partir et ferment la base aérienne américaine de Wheelus (ancienne base italienne) juste au Sud de Tripoli d'autant que les USA conduisait une guerre sanglante au Vietnam, agent orange sur les forêts, etc., que ses avions pouvaient être porteur de bombes atomiques et qu'ils travaillaient avec les israëliens alors que ces jeunes militaires libyens pronaient une défense des droits palestiniens. C'était chose faite en juin 1970. Le régime a nationalisé partiellement et sélectivement les exploitations pétrolières en 1973, en général à 51%. C'est une décision plutôt moderniste pour le Maghreb (voir en France les actes du GPRF en 1946...) qui cassait le pouvoir de certaines tribus bien placées géologiquement pour une redistribution à l'échelle du pays. Cela ne réjouissait nullement les compagnies pétrolières qui ont arrêté d'investir.

 ▪ De 1981 à 89, il y a un quasi-guerre entre Ronald Reagan et le régime Kadhafi. Par trois fois les USA feront des manoeuvres militaires géantes dans le golfe de Sirte. A plusieurs reprises des avions libyens seront abattus, deux bateaux libyens aussi, impuissants militairement même chez eux contre la high tech des USA. Dix jours après un attentat (donc sans enquête) dans une discothèque allemande, au matin du 15 avril 1986, Reagan a fait bombarder avec une 30aine d'avions de chasse (i.e. sans compter les avions tankers de ravitaillement et il en a fallu beaucoup), surtout partis d'Angleterre en contournant l'Espagne : Tripoli : aéroport et camps militaire, la résidence personnelle de M. Kadhafi, et à Benghazi : aéroport militaire de Benina et caserne (opération El Dorado Canyon). Dans les deux villes il y a des "dommages collatéraux", 37 tué-e-s, notamment près de l'ambassade de France à Tripoli, une fille adoptive de Kadhafi est gravement blessée ou tuée, 2 fils blessés, les américains perdent 1 avion et ses occupants (Gregory Francis Intoccia, 1987). La BBC donne au moins 60 tué-e-s, d'autres "au moins 40" et 220 blessé-e-s.

▪ Parallèllement la France (de Mitterand) et les USA serraient Kadhafi au Sud, via le Tchad, pays alors complètement instable. Il y a 1094 km de frontière commune avec le Tchad, c'était donc un soucis stratégique légitime de la Libye qu'aurait eu n'importe quel pays. N'Djamena redevient presque le Fort Lamy colonial français (l'est pratiquement resté depuis, aujourd'hui Barkhane...) avec des avions jaguars, mirages, batteries de missiles crotales, etc. (opérations Manta, Epervier...), Reagan fournissant l'intelligence satellite, expertise et sous. Comment s'y sont-ils pris ? En s'étant choisi un chef de guerre, qui sera reçu par Reagan à la Maison Blanche comme un chef d'Etat, Hissène Habré. Il faudra 28 ans, 2015, pour qu'on "découvre" qui était cet allié présenté par les reportages occidentaux des années 80 comme ce héros qui a stoppé les "soviétiques" (leurs images s'attardaient longuement sur du matériel soviétique détruit, ce n'était pas par des sagaies tchadiennes). Il a été condamné à prison à vie en mai 2016 à Dakar sur les critères juridiques "crimes contre l'humanité", "crimes de guerre" et "torture". Les papiers sauvés de sa police politique montre qu'il y avait 12 000 prisonniers, nombreuses prisons secrètes où au moins 1200 sont morts. Plusieurs milliers de témoignages de victimes ont été recueillis, 4000 se sont portées partie civile. Le chef de cette police, la Direction de la documentation et de la sécurité, DDS, condamné l'année précédente a testifié qu'il avait des échanges constants avec des agents de la CIA de l'ambassade, et dont les USA continuent de protéger l’anonymat. Les témoignages de traitements inhumains étaient nombreux après sa chute en 1990, comme des cellules sans fenêtre de 60 prisonniers (parfois une prisonnière mélangée au milieu d'eux) croupissant dans la vermine dont on sortait des morts chaque jour. Sous le pouvoir de H. Habrés de 1982 à 1990 on estime que le nombre de morts approche les 40 000 (il y a eu des tueries massives dans le Sud de villages supposés rebelles, en 1984 par ex.) avec de l'ordre de 200 000 victimes de tortures (R. Brody, Human Right Watch, 31/05/16, ici; Cl. Fayol, 06/09/15, Médiapart, , etc.). C'est ainsi que France et USA ont là aussi défait, impuissante face à ces puissances, la Libye de Kadhafi (5 millions d'habitants) qui était avec l'opposition à Hissène Habré.

Pendant que la Libye était pénalisée par l'OTAN pour qu'elle livre des responsables supposés des attentats des avions Panam et UTA, en 1990 se forme en Cyrénaïque le Libyan Islamic Fighting Group, LIFG, avec comme but de renverser le régime Kadhafi par les armes avec des Mujahid qui s'étaient battus en Afghanistan contre les soviétiques depuis 1988. Abdul hakim Belhadj (nom de combat Abdullah al-Sadiq) s'installe clandestinement dans la zone de Benghazi en 1993 pour former des nouvelles recrues. Leur camps a été découvert et il est alors bombardé en 1996. S'ensuit l'insurrection armée de ces soldats, et 3 attentats contre Kadhafi, où des dizaines de soldats libyens du régime ont été tués à Benghazi et Derna. Ce groupe finira par être vaincu en 1998. Ceux capturés en Libye atterrissent à la prison politique Abu Salim de Tripoli. L'Angleterre en acceuille d'autres. Et une partie est retournée (1998) en Afghanistan tenir des camps d’entraînement. Là bas ils côtoyaient Ben Laden bien qu'ils soient restés un mouvement indépendant. Les liens avec al Qaida étaient néanmoins proches avec même un lien direct puisque Abd al-Wahhab al-Gayid figure centrale du LIFG étant frère du n°2 supposé d'Al Qaida, Abu Yahya Libi. Il connaissait bien Mullah Omar le leader des Talibans. Le premier au monde alors que l'Occident/ONU visait son régime M. Kadhafi, le "mad dog" de l'ancien acteur d'Hollywood, Regan, avait émis en 1995 un mandat d'arrêt contre Oussama Ben Laden.

C'est à ce moment, dans ce contexte qu'a eu lieu la tuerie à la prison politique de Abu Salim, en 1996. dont il a été beaucoup question en 2011, 14 ans plus tard, pour justifier la guerre civile. C'est dans cette prison qu'étaient mis les islamistes tendance jihad du LIFG et les membres du parti d'opposition de l'élite "National Front for the Salvation of Libya". Il y avait un lien géographique fort de ces militants avec la Cyrénaïque. En 1996 une mutinerie a réussi, en tuant un gardien, à libérer un nombre apparemment important de ces prisonniers. Plusieurs centaines vont être tués lors de la reprise de la prison. Le chiffre de 1200 est cité par des ONG américaines. A ma connaissance cela s'appuie sur deux témoignages : un cuisinier qui se base sur le nombre de repas (sans avoir connaissance des déplacements), un autre prisonnier qui apercevait à partir de sa cellule un ou des soldats tirant du toit et entendait les tirs. C'est en tout cas un acte/drame resté dans la mémoire de ces opposants comme une sorte de crime de guerre, d'où ce signal de vengeance : « Jour de rage » qu'ils ont donné à leur appel du 17 février 2011. Le régime par la suite avait payé des compensations à certaines familles ayant eu un proche tué à ce moment, alors que d'autres l'ont refusé.

Les sanctions via l'ONU des années 90 n'ont pas isolé la Libye de l’Afrique, au contraire. Fin des années 90 début des années 2000, la Libye est dans les 6 pays fondateurs du groupement SIN-SAD, des pays du Sahel et du Sahara pour un espace économique commun (initié le 04/02/98 à Tripoli). Lors de la rencontre de N'Djamena en fév 2000, c'est le col. Kadhafi qui a été désigné comme porte-parole (10 Présidents de ces pays étaient personnellement présents). Ce nouveau groupement cherchait une pacification de la zone saharienne. Il visait une certaine solidarité, la lutte contre la désertification, etc. 25 pays africains avaient rejoint ce groupement lors de son 9ème sommet en Libye en faisant le plus grand rassemblement du continent.

En 1999 M. Kadhafi lance l'idée de changer l'OUA, Organisation de l'Union Africaine, en Union Africaine, UA, une Confédération aux statuts plus adaptés à la nouvelle situation internationale post guerre-froide. Elle entre officiellement en vigueur en mai 2001. C'est un pas vers les États Unis Africains et une succès pour la diplomatie libyenne. A Lusaka (Zambie) en juillet 2001, tous les pays africains étaient présents (thèse Aburitta, Clermont, ici, 2012).

La Libye va faciliter des réconciliations entre rebelles touaregs et autorités centrales dans le Sahel. Pour le Tchad, en janvier 2002, c'est à Tripoli qu'est signé un accord mettant fin à une nouvelle guerre civile dans ce pays depuis oct. 1998 (thèse Aburitta, Clermont 2012, p. 212). En 2009 elle est impliquée dans l'arrêt de rébellion du Mouvement Nigerien pour la Justice. La Libye avait aussi des unités touaregs dans son armée, exemple d'intégration.

On sait mieux chez nous que dans les années 2000 la Libye était en pleine occidentalisation. En même temps avait lieu un vigoureux adoucissement au niveau politique, puisque même les ennemis militaires du régime, ceux qui seront dans la rue les armes à la main en février 2011, et sur internet, avaient fini par être libérés sur parole, ils avaient annoncé être devenus pacifiques.

Si Mouammar K. restait l'emblème, c'est son deuxième fils Saïf Al Islam, qui avait une main haute sur la gestion du pays. C'est la tendance à laquelle il appartenait qui était volontariste pour un rapprochement avec l'Occident. C'est lui que le business rencontrait. Il a fait la International Business School à Vienne. Il a fait un PhD à la London School of Economics pendant 4 ans (ili avait une maison à Londres) obtenu en septembre 2007 : « The Role of Civil Society in the Democratisation of Global Governance Institutions: From Soft Power to Collective Decision Making? », 428p. qui est une réflexion sur une manière d'entente juste au niveau international. Cette thèse utilise une enquête commandée et payée à la firme américaine Monitor Group (). Tony Blair le connaissait personnellement ainsi que d'autres personnalités anglaises. Saïf côtoyait et vivait (bien...) comme l'élite politique, dont il était.

Le fringant du jeune officier nasseriste était loin, Kadhafi père était devenu moche. Nos médias faisaient chou gras de ses caprices superficiels. Il est une relique des années 70 et un changement d'une manière ou d'une autre était inévitable. Les articles 2011+ parlent très souvent de corruption. Un au moins des fils de Mouamard K. embarrassait tout le monde. La famille est bien servie. Les tribus supportant le régime sont aussi mieux servies. Mais était-ce unique à la Libye ? et c'était vrai dans les années 2000 lorsque ces mêmes médias ne parlaient que contrats et pétrole. En 2011 les médias occidentales mélangeaient aussi allègrement richesse personnelle et richesse d’État. Fin 2010 le Fond souverain, l'Autorité d'Investissement Libyenne, un équivalent de notre Caisse des dépôts et Consignations, est, suivant les sources !, estimé à un bon 53 milliards US$ en 2010 (), que le Président du CNT Abdul Jibril en 2012 a donné pour 100 milliards () que Naim Ameur donne de 150 milliards dont 25 gelés à la HSBC britannique (), qu'un article de nov 2011 sur le Ministre du pétrole A. Tarhouni donne de 250 milliards $ ()... C'est cet argent d’État que tout le monde voulait. Par comparaison La France a des sous-marins à propulsion nucléaire, des centaines de têtes atomiques dont chacune peut tuer des millions de personnes, mais cela avec un déficit chronique de plus de 60 milliards d'euros (2013).

Les opposants qu'on va retrouver à la tête du CNT porté à bout de bras par l'OTAN était aussi reliques des années 70. Les Yusef Magaraïf, Ali Zeidan, Khalifa Haftar, Mahmoud Jibril et cies cherchaient à éliminer le régime Kadhafi sans interruption depuis des décennies, au pluriel, prêtes pour cela à toutes les collaborations, particulièrement chez le puissant oncle Sam. Une bonne partie de l'opposition libyenne historique vient des classes aisées en réaction aux réformes révolutionnaires très socialisantes des années 70 qui avaient bloqué le développement du business privé. Il faut au moins précisé que pendant au moins 25 ans (jusqu'aux sanctions des années 90) la politique du régime Kadhafi a été nettement en faveur des classes humbles de Libye dont lui-même était issu. Il avait les revenus du pétrole pour cela. Sur le plan social cette politique a laissé ses traces. Le recueil notamment statistique "L'état du du monde", La découverte, année 1999, montre que la Libye était, et de très loin, le pays avec les meilleurs indicateurs socio-culturel de la région : plus de médecins par habitants, un pourcentage d'analphabètes environ de moitié inférieur !, taux de scolarisation supérieure, qu'en Algérie, au Maroc, ou en Tunisie, un bond considérable puisque qu'en 1969 les 3/4 de la population étaient analphabètes. Et selon le "Human Report Development 2010" de l'ONU, qui mesure santé, éducation et revenus, la Libye était cette année là encore sur ces critères le pays le plus avancé d'Afrique. L'espérance de vie est passée de 51 ans en 1969 à 74 ans en 2010. Les soins étaient gratuits.

 

V. Nicolas Sarkosy, avant puis pendant

V-1. Avant

Si les faits ont montré qu'il (de même que D. Cameron et H. Clinton) ne savait presque rien des réalités libyennes qui ne l’intéressaient pas, le Président N. Sarkosy et ses très proches connaissaient par contre M. Kadhafi mieux que d'autres. Il n'a pas toujours dit comme il le répète en mars 2011 que Kadhafi « est un cinglé ».  Précédé 4 jours plus tôt par Claude Guéant son Directeur de cabinet, en tant que Ministre de l'intérieur il était allé le voir à Tripoli le 06 octobre 2005 pour des flux migratoires et outre un entretien avec diplomates, avait eu un long entretien privé avec lui (). Le 21 déc. 2005 c'est un de ses très proches, le ministre Brice Hortefeux (parrain de son fils, ancien collaborateur à Neuilly et dans divers ministères, très impliqué dans la "diplomatie parallèle"; affaire Karachi, financement occulte par les ventes d'armes) qui y retourne pour rencontrer, avec Ziad Takieddine comme dans l'affaire Karachi, l'ancien chef des services secrets intérieurs libyen et beau frère de M. Kadhafi, aussi le principal instigateur de l’attentat contre le DC-10 d’UTA en 1989 : Abdallah Senoussi (qui cherchait à être amnistié). Cette rencontre a été faite sans en avoir informé les autorités diplomatiques françaises (Médiapart 01/12/14, , ). Dans leur livre « Mort pour la Françafrique » (2014, Stock) le vendeur d'arme Robert Dulas rapporte qu'en février 2011, dans son bureau à Tripoli, le premier ministre de Kadhafi qui ne comprend pas ce que fait la France lui a dit « qu’en six mois, M. Claude Guéant s’est assis onze fois dans le fauteuil » lui se trouve. Le 25 juillet 2007 le tout frais élu Président de la république est reçu sur Tapis rouge à Tripoli. A cette occasion un « Mémorandum d'entente sur la coopération dans le domaine des applications pacifiques de l'énergie nucléaire entre la France est la Grande Jamabirya Arabe Lybienne Populaire Socialiste » est signé (par Bernard Kouchner; Le Monde 18/04/12; ici ou ). Quelques mois plus tard, le 08 déc. 2007 à Lisbonne lors du sommet "Perspectives économiques en Afrique" sous égide OCDE/Banque Africaine de développement devant les chefs d’États, N. Sarkosy se dirige sur Kadhafi et lui dit, le tenant par la main, être heureux de le recevoir sous peu à Paris.

Puis du 10 au 14 décembre 2007, M. Kadhafi est reçu à Paris (ici). Il y reste 5 jours dont 3 en visite officielle. Le Président Sarkosy aura deux séances d'entretiens à l’Élysée avec lui, les 10 et 12 et, dès le premier soir, le reçoit à dîner.  Sont présent(e)s là (Le Monde 15/12/07, ) : « Anne Lauvergeon (Areva), Gérard Mestrallet (Suez), Denis Ranque (Thales), Thierry Desmaret (pour Total), Jean-François Cirelli (GDF), Charles Edelstenne (pour Dassault), Yves-Thibault de Silguy (Vinci), Marwan Lahoud (pour EADS), ou Fabrice Brégier, le dirigeant français d'Airbus.. ». M. Kadhafi parle aussi au Ritz devant 80 patrons du Medef. Le 8 déc. 2007 Saïf Kadhafi déclarait au Figaro : « Nous allons acheter pour plus de 3 milliards d'euros d'Airbus, un réacteur nucléaire, et nous voulons aussi acheter de nombreux équipements militaires. ». Le fils du Guide libyen affirme, sans plus de précision, que son pays négocie aussi l'achat de Rafales.. » (Le Monde 09/12/07; ). Le 11, M. Kadhafi fait un discours au siège de l'Unesco. Le leader libyen a terminé son séjour par un privilège des hôtes de marque, une chasse en forêt de Rambouillet, bois qui relève de l'autorité des ministres de l'agriculture, de la culture et de l'environnement (AFP 14/12/07).

Même si les intéressés démentent, avec de nombreux faits et informations convergentes, il y a peu de doute aujourd'hui que suite à la première rencontre d'octobre 2005 entre N. Sarkosy (Cl. Guéant, B. Hortefeux, Z. Takieddine...) et M. Kadhafi il y a eu accord(s) pour une aide financière (le chiffre de 50 millions € est cité dans un document) pour ce qui allait être sa campagne présidentielle de 2007, et que cela a probablement continué au delà (Médiapart : , , , repris dans la presse internationale). Cette affaire personnelle était devenue un poison potentiel pour l’Élisée.

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Fig. 3. N. Sarkosy et M. Kadhafi, de gauche à droite et de haut en bas : le 05 oct 2005 ministre de l'intérieur, à Tripoli; le 25 Juillet 2007, Président, devant la résidence Bab al-Aziziya à Tripoli de Kadhafi bombardée par les américains en 1986; le 8 déc. 2007, Président, au sommet Europe/Afrique à Lisbonne; le 10 décembre 2007 Président, sur le perron de l’Élysée

V-2. Pendant

▪ Le vendeur d'arme et d'un service sécurité proche des services d'espionnage officiels des deux cotés, Robert Dulas (& al. "Mort pour la Françafrique", 2014, Stock) rapporte que dans une note (fin février ou début mars 2011) qu'ils ont fait remonter au sommet coté français, à un moment où il était envisagé à Tripoli que Kadhafi vieillissant démissionne en faveur de son fils Saïf qui devrait faire des changements démocratiques, eux services armes/sécurité y disaient aux autorités françaises qu'il était encore temps : « nous expliquions la dangerosité de la situation, en soulignant que le Conseil national de transition (CNT) est composé à 40 % d’intégristes proches d’Al-Qaïda, à 40 % d’anciens kadhafistes, pour certains impliqués dans des exactions, et 20 % de démocrates dont on tire les ficelles et qu’on met en avant à la télé. » et qu'ils n'ont pas été les seuls à faire remonter ce type d'information (Médiapart 20/10/14; ). « Des centres de recherche comme l’International Crisis Group — qui ne peut être accusé de sympathie à l’égard de Kadhafi — ont attiré l’attention tout au long de la crise sur les risques d’une intervention militaire dans une guerre civile et sur la nécessité de négocier. » (Patrick Haimzadeh, Orient XXI, ).

J. Gillin, dans New Republic (27/05/15, ici) : « Une voie officielle sérieuse de négociation a été celle de l'Union Africaine [U.A.] » m'a dit El Amrani [journaliste et analyste qui supervise le Projet Afrique du Nord du Groupe International de Crise]. En tant que Président de la Commission de l'U.A., Jean Ping du Gabon avait mené les efforts pour négocier une transition politique en Libye qui, dit-il, a été torpillé par l'intervention. « Pourquoi ne nous ont-ils pas laissé une chance de mettre en place notre plan que Kadhafi avait accepté ? » a-t-il écrit l'année dernière dans Le Monde Diplomatique [ici]. Ce plan était que Kadhafi partait en exil... (...) L'U.A. était fortement opposée à des moyens militaires pour résoudre ce qu'elle voyait comme un problème politique en Libye. Mais le plan de l'U.A. a été tué par les puissances occidentales. », idem . C'est un constat que pour N. Sarkosy, H. Clinton et D. Cameron, l'Union Africaine "compte pour du beurre". Elle comprend l'Algérie, le Cameroun, le Tchad, l'Afrique du Sud, le Niger, le Togo, le Congo, l'Égypte, etc. Elle était une voie de négociation d'autant plus crédible en terme de trouver une solution que Kadhafi s'était tourné vers le pan-africanisme et avait tout un passé de ce coté, en avait même été brièvement chairman (1 an en 2009). Il était tout à fait possible d'y trouver un pays africain d’accueil acceptable par lui.

Le fils Saïf Al-Islam Kadhafi a aussi fait directement la même proposition au ministre des affaires étrangères anglais lord Hague « en se proposant d’inciter son père à quitter le pouvoir et de travailler à une solution négociée »  qui l'a refusée pensant qu'il n'était pas meilleurs que le père (). Il a appelé Hillary Clinton qui a refusé de lui parler. Jusqu'à février 2011, il était le visage de la Libye moderne et laissait souvent entendre que des réformes allaient venir (NY Times, 20/10/11; depuis le CNT l'accuse de crime contre l'humanité mais ça sur les mois 2011 où avec le Qatar et l'Occident il était en guerre avec lui, libre il porterait la même accusation contre eux). Le rapport parlementaire britannique (ici paragraphe 54) rapporte que deux des personnes estimées du CNT, Mahmoud Jibril et Abdul Jalil, travaillaient auparavant avec Saif Al-Islam Kadhafi (on les aurait donc retrouvées si cette démarche sans violence avait été tentée).

▪ Patrick Haimzadeh dans un entretien Médiapart en 2012 ( à 34:20) « Il y a eu ce paris fait : on entre dans une logique de guerre, on encourage une guerre civile, parce que c'est ça. En confortant le CNT dans l'idée qu'on allait les soutenir militairement jusqu'au bout, on les a entretenus dans une logique finalement jusqu'au-bout-iste. Alors que là j'ai des sources de l’intérieur puisque j'étais en contact avec des libyens pendant toute la durée de la guerre, jusqu’au mois d'avril-mai, les gens se parlaient. La Libye c'est un grand village en fait. Ils avaient tous les téléphones portables des uns et des autres, et ils se parlaient encore. Bon après, on est dans une logique occidentale où il fallait un vainqueur et un vaincu.. Mais la logique libyenne c'est pas du tout ça, on pouvait négocier, tout était négociable. Y compris Kadhafi... » (...) ...A partir du moment où on l'a bombardé, bien sûr l'affaire a changé, il est dans sa logique, on le conforte, c'est la guerre impérialiste.. »;. à 36:45 : « une logique qui est en totale contradiction avec l'objectif affiché de protection des populations civiles. Le bilan de cette guerre c'est 25 à 30 000 morts, et ça continue..(...) un pays dévasté, et donc pas de perspective de sortie de crise.... Et là le peuple libyen, pensez-vous, ça n’intéresse plus personne. ».

VI. Aujourd'hui

En août 2014 le gouvernement révolutionnaire a éclaté entre milices rivales. Certains quartiers de Tripoli ont de nouveau été dévastés par des combats avec des milliers de roquettes et d'obus. C'est une alliance de milices de Misrata, Fajr libya, Aube de Libye, avec (selon les Émirats Arabes Unis et l’Égypte) des affiliations frères musulmans - un peu de Al Qaeda, supportée par le Qatar, qui a pris le pouvoir sur Tripoli/tripolitaine. Les autorités reconnues par l'international ont été obligées de fuir tout à l'Est, à Tobrouk proche de l’Égypte. Les Émirats Arabes Unis et Égypte ont eux-même participé directement à des bombardement contre cette nouvelle alliance Aube de Libye...(BBC 24/08/14, ). Aujourd'hui les Émirats Arabes Unis apportent des armements à Tobrouk pour l'Armée de Libération Nationale du Gl. Khalifa Belgacem Haftar : petits avions, drones militaires, 4 hélicoptères de combats, 93 véhicules blindés..., dans le but d'aller reprendre Tripoli...(ici). K. Haftar est l'un des officiers qui avaient pris le pouvoir avec M. Kadhafi en 1969 avec qui il est jusqu'en 1987. Prisonnier au Tchad, il est désavoué par Kadhafi et vit en Virginie aux USA où il a une vingtaine d'années de proximité avec la CIA pour supprimer Kadhafi. Actuellement, il veut détruire militairement les milices supportées par le Qatar et le Soudan. Pour ses hommes, il refuse de livrer un de ses officiers que la cour internationale de justice réclame. Comme il a repris les pipelines de pétrole de la zone de Ras Lanuf en sept. 2016, le gouvernement élu de Tobrouk l'a nommé chef des armées mais la méfiance est réciproque (BBC, ). Il va régulièrement en Russie chercher de l'aide pour remettre en route le pétrole et financière. Les champs pétroliers sont protégés par des milices et la production remonte (1,25 million BPD attendu pour 2017 comparé à 1,6 millions BPD en 2010; ).

L'onde de choc de cette confrontation libyenne entre émirats a atteint le Golfe : l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn et l’Égypte ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar qu'ils ont placé récemment sous embargo aérien et maritime... (Médiapart 25/06/17, ). Le Sud de la Libye est sous dominance d'encore autres tribus/milices : Touaregs, Toubou et des djihadistes. L'ancienne Libye est aussi devenue un endroit où des intérêts étrangers emploient leurs propres milices militaires, qu'ils constituent facilement en payant bien (P. Haimzadeh 2012).

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