La petite poussière de plutonium, MELOX, "Astrid"

1) Que fait un petit grain de poussière invisible de plutonium arrivé dans un poumon ? 2) Pourquoi les poumons des français-e-s sont à risque ? 3) et leur porte-monnaie ?

23/05/18 : on trouvera maintenant des choses sur ces sujets sur mon site qui se remplira petit à petit : ici

Le petit grain de plutonium dans un poumon

Le petit texte qui suit* a été écrit par Maurice Eugène ANDRÉ, commandant instructeur honoraire en NBCR, Nucléaire, Biologique, Chimique,Radiologique, de la Force Aérienne Royale de Belgique. Il y fait un gros effort de pédagogie :

 « L'aspect technique développé ci-après laisse voir qu'une poussière de plutonium d'un diamètre de l'ordre du micron (millionième de mètre) tue en se logeant simplement dans un poumon : cette poussière délivre en effet plus de 100 000 rad [voir unités fin de billet] en un an à une zone du poumon entourant la poussière, zone très petite, délimitée par une sphère d'un diamètre de l'ordre du dixième de millimètreayant la poussière radioactive comme centre.

J'estime que je dois révéler l'artifice de calcul utilisé par les scientifiques pronucléaires pour tromper les scientifiques des autres disciplines et le public. Avant d'exposer les calculs proprement dits, je donnerais un exemple de cet artifice de calcul, en l'appliquant à un domaine où le vice de raisonnement est plus apparent. Voici l'exemple : on peut soutenir qu'une balle de fusil n'est pas dangereuse. Il suffit qu'on fasse abstraction du point d'impact (qui, évidemment, absorbe toute l’énergie cinétique du projectile) et qu'on suppose que toute l'énergie cinétique de la balle sera absorbée par une zone plus grande, comme par exemple toute la surface du corps, dans quel cas il est démontrable qu'on ne constatera aucun point de rupture de la chair. Dans cet exemple, vous comprendrez immédiatement le vice du raisonnement qui consiste à ne pas tenir compte du fait réel que la balle s'attaque à un endroit bien précis et non à tout le corps ou à tout un organe. Elle force la rupture en un point parce qu'elle concentre toute son énergie sur une petite surface ou zone, et, à énergie égale, plus cette zone est petite, plus la rupture est certaine.

C'est ainsi que, dans le cas étudié pour la poussière de plutonium, on trompe gravement le public si on suppose, dans les calculs, que l'énergie libérée en un temps déterminé par la poussière radioactive est diffusée dans tout le poumon, alors qu'en réalité, elle s'attaque avec une grande précision à une zone bien déterminée du poumon et est donc très dangereuse car elle peut provoquer la mort.

Ajoutons pour les non-scientifiques que, dans le cas de la poussière de Pu 239 d'un diamètre de l'ordre du micron, logée dans un poumon, la zone à considérer (la petite sphère de chair entourant la poussière) est lésée à raison d'un tir de particule (éjection d'un noyau d'hélium projeté dans les chairs à environ 20 000 km par seconde) toutes les minutes environ (plus exactement 1414 tirs par tranche de mille minutes).

Dans ces conditions d'agression répétées, le corps est dans l’impossibilité de restaurer la zone, si petite soit-elle, constamment détruite. Tous se passe, en fait, comme si l'on demandait à des maçons de bâtir une maison autour d'un fusil mitrailleur qui tirerait dans n’importe quelles direction, et sans crier gare, environ un coup toutes les minutes.

Dans cet exemple, on comprendra que les "maçons" sont les matériaux biologiques drainés par le corps vers la zone détruite afin d'effectuer les réparations, tandis que la "maison à construire" est la zone du poumon à restaurer. Enfin, on aura compris que le rôle du "fusil mitrailleur" est brillamment tenu par la poussière radioactive de plutonium qui peut, elle tirer, sans discontinuer, à la même cadence, de nombreuses années (une poussière de plutonium ne diminue sa cadence de tir que très lentement en n'atteint la moitié de cette cadence qu'après l'énorme période de vingt-quatre mille années, période très longue par rapport à la durée de la vie d'un homme). [...] Le phénomène de mitraillage intensif et ininterrompu considéré se joue à une échelle très petite, mais ceci ne change rien à la réalité qui, elle, mène ni plus ni moins au déclenchement du cancer du poumon.

C'est ici la constatation qu'une irradiation locale et répétée est nocive et présente des effets nécrosants : le cancer proliférera dans tout l'organisme à partir de la zone, si petite soit-elle, soumise à une ionisation intense pendant un temps suffisant. En fait, il s'agit, de la part de l'organisme, d'une réaction devant l'épuisement de la faculté de réparation en un endroit bien précis qui a été détruit un très grand nombre de fois. » 

 * Il a été publié dans "Études et expansion", trimestriel, n°276, mai-juin 1978, et reproduit dans le livre de Wladimir Tchertkoff, "Le Crime de Tchernobyl-Le goulag nucléaire", Actes Sud, 2006, p. 83-5.

Illustration

Une étude autoradiographique (auto car c'est l'échantillon qui produit lui-même la radiation) a été faite sur des macrophages alvéolaires extraits par lavage pulmonaire de rats exposés à du MOX ( Massiot et al., 1997, "Caractérisation physico-chimique des poudres inhalables d'oxydes mixtes (U, Pu)O2 issues des procédés COCA et MIMAS", Radioprotection vol. 32, n°5: 617-24; ici). Pour ± sauver La Hague et Areva, cette poudre constituée de 3 à 12 % de plutonium est utilisée dans les réacteurs atomiques ~ 900 MWé d'EDF.

Il est constaté une "grande hétérogénéité de la répartition de dose au sein des tissus pulmonaire après inhalation" (Fig. 1)

traces étoiles émissions alpha Pu, cellules poumon © Massiot et al 1997, ffig. 3 traces étoiles émissions alpha Pu, cellules poumon © Massiot et al 1997, ffig. 3

Fig. 1. Autoradiographie de macrophages alvéolaires de rat extrait par lavage pulmonaire après inhalation de poudre MOX; temps de pose 24h; (Massiot et al 1997, leur fig. 3). Les petits traits partant des particules sont les traces de désintégrations alpha qui détruisent le biologique sur leur tracé.

Les auteurs écrivent : "L'analyse autoradiographique confirme... la présence de points chauds (fig. 3) dont l'activité est compatible avec la présence de particules pures de PuO2. Par ailleurs, elle montre la présence de nombreuses particules ayant une faible activité spécifique (1 à 2 traces par jour)." (...)

"Ainsi, en terme de radiotoxicologie, le problème posé ne se limite pas à la présence de points chauds mais à leur association avec une irradiation beaucoup plus homogène due aux particules de faible activité spécifique. Il faut souligner ici, qu’aucune donnée expérimentale n’est à l’heure actuelle disponible pour évaluer les risques liés à un tel type d’exposition." (Massiot et al. 1997 p. 622 et 23). Cette remarque date de deux ans après l'ouverture de MELOX. L'avenir nous réservera peut-être de drôles de surprises...

Melox, des tonnes de fine poudre de plutonium

MELOX, projet porté depuis 1986 par le puissant membre du "corps des mines" Jean Syrota, a démarré en 1994-95 et a le droit de produire 115 tonnes d'oxyde MOX par an (soit environ 100 tonnes de métal lourd) pour la France, pour l'Allemagne (1/3 de la production de MELOX en 2001), la Suisse et, avant Fukushima pour le Japon... qui stockent aussi du plutonium à La Hague.

En effet, le plutonium qui est produit dans tous réacteurs, ne peut venir que d'une usine de "retraitement" chimique de type La Hague. Il faut l'extraire : acide nitrique fumant, rejets massifs de krypton-85 etc. MELOX est en quelques sorte le service après-vente obligatoire d'une telle usine. Il faut les deux ou rien.

Cheminée MELOX © Areva Cheminée MELOX © Areva

 Fig. 2. Une des deux cheminées de MELOX à Marcoule. L'air tiré des ateliers de manipulation de poudre ultra fine d'Uranium et plutonium pour qu'ils soient en dépression, est expulsé à travers des filtres en cascade par ces cheminées

La poudre de plutonium (80 µm, surface massique de 3,5 à 5 m2/g) arrive de La Hague et celle d'uranium de Pierrelatte. Il y a sur place des stockages tampons. Un mélange primaire à 30% PuO2 est mis dans des broyeurs à boulets pendant 90 mn et passe à une granolumétrie de 15 µm. Ajustement postérieur avec poudre d'uranium. La poudre est donc très fine et fluide pour pouvoir être versées comme un liquide dans des tous petits dès de un centimètre. Elle est éminemment dispersable par un moindre souffle. Il y a eu des échos au cours du démantèlement de l'AT-Pu de Marcoule qui précédait MELOX : "toute la surface interne de l’engin est recouverte d’une fine pellicule noire, la poudre d’uranium et de plutonium. Avec des grains de quelques microns, la poudre de plutonium et d’uranium, très volatile, s’est déposée partout. Sur les surfaces des boites, sur, sous et à l’intérieur des équipements, dans tous les interstices." (Libération 28/10/09, S. Huet). En octobre 2009, après l'avoir caché plusieurs mois, le CEA annonçait que la poussière de combustible au plutonium qui s'était glissé au fil des ans dans les interstices n'était pas d'environ 8 kg comme il l'avait "estimé" mais "d'environ" 39 kg. Il y avait un risque théorique, donc que le CEA ignorait, d'un accident de criticité (la "masse critique" annoncée étant d'environ 16 kg) pour son personnel.

De telles usines doivent être totalement étanches et il est impératif que l'air expulsé (on tire de l'air des ateliers pour qu'ils soient en dépression) soit filtré avec une grande finesse. Les filtres en cascade présentés dans les prospectus comme le top du top, sont une absolue, la moindre des, nécessité. Ceci dit si ça (ou quand ça) fuit personne ne le sait si l'exploitant ne le dit pas. Il est totalement impossible à un particulier, et même à de nombreux laboratoire d'identifier le plutonium.

MELOX utilise environ 7 tonnes de plutonium par an qui passe sous forme pulvérulente et donc toute situation de non confinement représente un risque énorme sur les Cotes du Rhône et la Vallée (avion, explosion, séismes avec liquéfaction très probable sur un tel site avec bancs de sable, brisant l'étanchéité, etc.). Cela nécessiterait l'évacuation de zones très étendues (Wise-Paris : http://www.wise-paris.org/francais/rapports/030305MeloxEP-Resume-fin.pdf p.6)..

Le projet CEA-Astrid, trois poignées de milliards

Alors que Phenix à Marcoule a toujours une partie de son combustible irradié dans le ventre sous son hangar, son sodium chauffé par des résistances électriques (jusqu'en 2030), le CEA veut se construire un autre Superphenix (au sodium métallique pareil), projet qu'il a rebaptisé Astrid.

Celui-là, ils se le veulent avec un combustible de plus en plus "chaud" : 25 % de plutonium. Malheureusement Areva-MELOX étant très automatisé peut pas faire ça... Il leur faut donc un autre MELOX. La Commission Nationale d’Évaluation, CNE, mise en place par les lois Bataille-Revol-Birraux de 1991 et 2006 a été chargée d'aider à la tache. Dans son rapport 2010 (annexe p. 28), elle écrit : "La construction du réacteur Astrid doit s'accompagner de la mise en service d'un atelier de fabrication du combustible (AFC) Mox à La Hague..." et, première page du résumé de son rapport 2013 à l'attention des décideurs : "Dans un contexte économique tendu, la Commission considère qu'une toute première priorité... Astrid ainsi qu'à celle de l'atelier de fabrication de son combustible".

Et ensuite ? que faire de ce combustible irradié très très "chaud" d'un Astrid ? Areva-La Hague, UP2-800 et UP3 peuvent pas faire ça. Le rapport 2011 de la CNE (p. 14) : "... réacteur Astrid et un pilote de retraitement qui permettent de tester les différentes opérations liées au recyclage du plutonium et de l'américium... démontrer que l'on maîtrise la dissolution du combustible irradié... avec des teneurs en actinides bien plus élevée que dans les combustibles REP.", et dans son rapport 2012, chapitre sur Astrid p. 13 : "Passage à la réalisation du projet... il est indispensable de conduire les actions suivantes : - Construction d'un pilote de retraitement..."; et CNE 1ère page du dernier rapport (nov 2013) : "Dans un contexte économique tendu... Dans un second temps un atelier de retraitement du combustible Mox irradié dans Astrid". Ben voyons...

En fait le "projet Astrid du CEA" c'est simplement qu'il se reconstruise son cycle entier en tout neuf. Ça ne servirait en aucun cas aux déchets que l'industrie nucléaire du moment fabrique qui sont des verres, des bitumes et des bétons. La preuve, pour ceux-là le gouvernement envoie à Bure les gendarmes mobiles (). Il faut au CEA pour son projet-triple, trois poignées de milliards d'€ : une pour le Melox-Astrid, une pour le réacteur-Astrid et une pour le retraitement-Astrid. Il cherche avidement, et grâce à l'un des siens, en a peut-être déjà trouvé une partie via la taxe "CO2 du GIEC" sur le dos ménages (Astrid serait "non carboné", donc "propre",  hé-hé...), ici, mais il en faut un paquet de milliards, et il cherche aussi du coté des contribuables de Fukushima, ici.

 

 Rappel unités : Gray (rad) Sievert

 Le rad (qui est mentionné une fois dans le petit texte de Maurice Eugène ANDRÉ en tête de ce billet) est une énergie qui a été remplacée par une unité plus grande, le gray, Gy (100 rad = 1 Gy).

Souvent on parle en Sievert, Sv, ou en milliSievert (mSv; millièmes de Sv). Le Sievert est une mesure du "dégât" (traduction grossière du gray sur le vivant). On passe de l'un à l'autre par un facteur Wr :

dose en Gy × Wr = dose en Sv

Le facteur Wr est de 1 pour les rayonnements X et gamma. Pour le rayonnement alpha (Pu, U, Am...) il était de 10, je crois que c'est devenu 20 au moins pour certains. Il est en train d'augmenter aussi pour les bêta (était de 1, un institut anglais le passe à 2 pour le tritium par ex.). Ce qui veut dire qu'on sous-estimait leurs effets délétères.

- Autre rappel : Pour le public la norme actuelle, il s'agit par sa définition d'une limite entre l'admissible et l'inadmissible, est d'une dose artificielle ajoutée (total de toutes les expositions anthropiques, hors médical) de 1 mSv/an. C'est un choix arbitraire basé sur le principe que toute activité humaine a des conséquences. Cette valeur signifie d'après les facteurs officiels que cette dose reçue par 1 million de personnes doit produire 50 cancers mortels, 13 anomalies génétiques graves et 10 cancers guérissables. Il ne s'agit pas comme on le lit parfois d'une dose d'innocuité.

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