Propagande, je censure ton nom

Le dimanche 23 mai, les vidéastes Mcfly et Carlito se sont laissés prêtés au jeu du président de la République qui consiste à se rendre agréable au près de la jeunesse par le biais d'une vidéo sois-disante "apolitique". Tellement apolitique qu'une censure s'est effectuée dans les commentaires et que des faux-comptes y sont présents.

 

               Je vais être honnête, je n’apprécie pas beaucoup Mcfly et Carlito. A vrai dire, je les trouve très gênant, immature et vénaux ; la moindre vidéo contient un placement de produit, leurs personnalités sont fatigantes et certains de leurs comportements sont limites. Que ce soit Carlito qui raconte ses excès de violence au centre des impôts de Colombes ou bien Mcfly qui défèque dans une poubelle devant un open space entier, le raffut qu’ils avaient provoqué lorsqu’ils avaient décidé de repasser le bac (une camarade m’avait raconté l’enfer de ces épreuves causé par leur présence dans son lycée), la blackface de Carlito, la justification permanente de leur succès par « on a commencé de rien, on était simplement à la radio Le Mouv’ à dix-huit ans et on a fait notre chemin » alors que Carlito est le fils de Guy Carlier ; les exemples de ce qui les rend exaspérant sont nombreux.

 

Même si leur contenu est divertissant et qu’ils prônent une certaine idée de la tolérance et qu’ils sont pour l’écologie avec notamment leur participation à « L’affaire du siècle » en 2018 (ce qui rend la vidéo avec le président encore plus ironique) ; ils font partis pour moi de ceux que Bégaudeau appelle « les cools »[1] 

Et surtout, Mcfly et Carlito baignent dans l’esthétique start-up nation : martèlement de leur travail acharné pour arriver au succès, décor à base de piscine à boules, cabane et matelas gonflables qui rappelle les salles de pause des start-up avec baby-foot, console de jeux ou tout autre moyen de masquer le mal-être des salariés.

 

Rappelons les faits : le 19 février, les vidéastes Mcfly et Carlito « reçoivent » une défi de la part d’Emmanuel Macron leur demandant de faire une vidéo de rappel des gestes barrières qui, si elle atteint les dix millions de vues, leur permettra de tourner à l’Elysée.  Mcfly et Carlito acceptent et font la chanson (vraiment passable comparé à ce qu’ils avaient pu produire dans le passé). Sans surprise; le nombre de vue est atteint très vite.

 

Puis plus rien. Pas de nouvelles de Jupiter.

 

J’avais alors pensé que les deux parties, les vidéastes et l’équipe de communication LREM, s’étaient arrangés pour ne pas faire cette vidéo, considérant que c’était un trop mauvais calcul, que l’image des vidéastes s’en verrait dégradée et que ce serait une trop belle occasion de se moquer du président (ce qu’il apprécie assez peu). Je pensais que quelqu’un avait été assez lucide pour se rendre compte qu’il valait mieux enterrer le projet en misant tout sur l’oubli de ce défi car tout le monde se rendrait compte de la propagande, de l’endoctrinement de la jeunesse que représentait ce concours d’anecdotes à l’Elysée à l’approche de 2022.

 

Mais non car LREM ça ose tout, c’est à ça qu’on les reconnaît.

 

Alors que j’avais oublié l’existence de ce pari, j’apprends jeudi 20 mai qu’ils sont en tournage et que donc, la vidéo sortira le dimanche à dix heures.

 

Et à nouveau je dois être honnête : cette annonce m’a enjoué et j’avais hâte de voir la vidéo. Non pas pour les anecdotes du président qui allaient être insipides mais bien pour les détournements et les memes qui allaient en découler. Le format de la question : « cette anecdote est-elle vraie ou fausse ? » allait être délicieux à mettre en rapport avec les différentes horreurs du quinquennat. A défaut d’avoir une véritable démocratie, il nous reste le rire un peu méchant et petit con vis-à-vis des puissants.

 

Je ne vais pas me m’étendre sur la vidéo car le constat est sans appel : c’est un échec. Les anecdotes du président sont consensuelles au possible, tout est scripté, les blagues de Mcfly et Carlito ne passent pas et le fait que ce soit une communication politique est criant (la vidéo a d’ailleurs été traduite en huit langues.) Malgré le maigre rappel de Carlito en début de vidéo « on ne vote pas pour quelqu’un parce qu’il nous paraît cool » (dans ce cas, pourquoi malgré tout, faire une vidéo pour rendre le président « cool ?). Et pour terminer, le concert de fin dans les jardins de l’Elysée sonne comme une merveilleuse happy-ending à la Mcfly et Carlito.

 

C’est d’ailleurs avant tout, un échec de communication auprès des plus jeunes ; mon frère avec qui j’ai regardé la vidéo partageait mon avis : les anecdotes sont nulles et le président lui fait plus peur qu’autre chose lorsqu’il regarde les vidéastes dans les yeux en leur disant « j’ai bien envie que vous les preniez ces avions » référence au « gage » de Mcfly et Carlito (gage qu’il faudrait aussi questionner car vu ce qu’ils ont pu faire dans le passé, cela me semble un petit gage mais un grand coup de com pour l’Armée de l’air)

 

Outre la propagande évidente, le soft power, la démagogie, le ridicule ; ce qui ressort de cette vidéo c'est un cynisme éclatant qui provient du décalage entre l’univers de Mcfly et Carlito qui partagent toute leur vie sur les réseaux, le côté sitcom (tout va toujours bien chez eux et à n’importe quel moment, ta star préférée peut franchir la porte de leur studio Webedia), les roulades, les jouets, les cabanes et la violence du quinquennat d’Emmanuel Macron.

 

Le cynisme d’entendre Carlito parler en toute décontraction des joints qu’ils fumaient dans sa jeunesse, alors que Darmanin, sous couvert d’une guerre contre la drogue,  mène une guerre dans les quartiers populaires et pénalise de deux cents euros quelqu’un qui fume dans la rue avec une mention dans le casier judiciaire tout en ubérisant la délation grâce à la plateforme moncommissariat.fr[2].

 

Le cynisme de ce concours d’anecdotes censé persuader la jeunesse du caractère sympa de notre président alors que ce dernier les a laissé mourir de faim dans leur sang de règles pendant des mois par manque de revenus ; laissant les uns dans la misère et les autres dans la prostitution étudiante qui a augmenté de 1,2 %[3] en 2020.

 

Alors vous aurez beau mettre les Red Hot, Jack Black, Kylian Mbappé et toutes les références pop-cultures que vous voudrez les gens n’ont pas oubliés.

 

Les ouvrières de Gad n’ont pas oublié qu’elles se sont faites traité d’illettrées.

 

Ceux qui ne sont rien n’ont pas oublié.

 

Les fainéants non plus.

 

Et encore moins les Gilets Jaunes beaufs et antisémites.

 

Propagande, je censure ton nom

 

 Mais ce constat d’échec de la vidéo a déjà été fait par l’intégralité de la presse française et à juste titre. Pourtant, il semble que personne n'ai pris le temps (et cela se comprend vu le caractère chronophage que cela représente) de questionner la vidéo en soit, c'est-à-dire une vidéo de Mcfly et Carlito regardés par des jeunes, dans une fourchette de six à vingt-cinq ans et de voir leur avis grâce à l'outil commentaire que propose YouTube.

 

En effet, à peine la vidéo terminée, j’ai voulu voir les commentaires en espérant que tout le monde s’indignerait de la mascarade que cela représentait.

 

Rien. Pas une seule fois le terme de propagande, le public semblait unanime.

 

Je pensais alors à la jeunesse du public de Mcfly et Carlito. A douze ans on ne décèle pas forcément la stratégie politique, on trouve ça amusant de voir un président face à nos vidéastes préférés.

 

Sauf qu’un représentant de la jeunesse j’en avais un à côté de moi qui me disait qu’il trouvait la vidéo nulle, et il n’était pas le seul à en croire ses camarades de classe qui débattaient de la vidéo sur leur groupe de classe.

 

Seulement ceux qui étaient enjoués s’exprimaient ? Cette règle me semble impensable sur Internet; au pays du point Godwin.

 

En scrollant j’ai alors compris. Les mots « propagande », « endoctrinement » « stratégie politique » avaient été bannis du l’espace commentaire. Pour ne pas blesser l’égo du président ou rendre compte du véritable climat de défiance et d’horreur que traverse le pays, ceux qui étaient aux commandes de cette vidéo avaient utilisés les outils de Youtube pour purifier le ressenti des spectateurs.

 

Certains mots avaient été bannis, certes, mais je vis au cours de la journée des commentaires négatifs apparaître. J’étais rassurée. Sauf que ces derniers étaient récents (moins de 2 heures) et qu’ils se faisaient supprimer au fur et à mesure. Je n’ai trouvé aucun commentaire négatif antérieur à deux heures.

 

Et enfin, les faux comptes.

 

En continuant à scroller, je me suis rendu compte que l’espace commentaire était empli de commentaires du même compte (avec une photo de profil typique de ces faux comptes) qui ira parfois jusqu'à poster les mêmes commentaires au mot près:

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La même chose mais en gras La même chose mais en gras

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Et cela ne passe pas inaperçu:

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Les commentaires du robot sont intéressants puisqu'il passe son temps à souligner le mélange entre le politique et les références pop. Il met en évidence les punchlines de la vidéo (qui du coup nous permet de savoir quelles sont les passages qui ont été écrit pour faire mouche auprès du public). Il vient renforcer ce soft-power qui était déjà peu subtil.

 Avec cette opération de propagande qui ne peut pas être nommée, Macron s’est offert un coup de com gratuit grâce à ces vidéastes et une petite censure grâce à Youtube lorsque les commentaires n’allaient pas dans son sens. Le président « jeune et dynamique » emploie la censure digne du temps de l’ORTF pour sa campagne de 2022, car comme l'a souligné le média  Le vent se lève, cette vidéo fait partie intégrante de la campagne de 2022 et devrait être intégrée au budget prévu pour celle-ci. La vidéo étant une communication politique qui ne dit pas son nom, le CSA devrait questionner cette démarche, surtout quand il s'agit d'un public très jeune.

Une nouvelle société du spectacle ?

La communication politique a changé. Cette vidéo qu'on pourrait considérer comme un tournant majeur n'est que la démonstration la plus manifeste de cette nouvelle société du spectacle; car le quinquennat Macron a été rempli de partenariats entre l'Elysée et les vidéastes, toujours à des fins de propagande. On peut citer Tibo inshape qui avait fait la promotion du SNU et lâché un " DAMN Madame la Ministre" à Murielle Pénicaud, Enjoy Phoenix qui avait elle aussi participé à l'amélioration de l'image de l'Elysée en faisant un Vlog avec  Brune Poirson à l'époque Ministre de la transition écologique. Cette même Enjoy Phoenix que l'on retrouvera chez Gabriel Attal pour parler de la situation des étudiants ou encore Cyrus North et la promotion de Parcoursup.

La vidéo avec Mcfly et Carlito n'est donc pas une première mais simplement une plus grande consécration d'une nouvelle forme de communication mis en place dés le début du quinquennat. La question n'est pas de savoir si cette forme de communication est bonne ou pas (même si elle me paraît cynique) mais bien de la réglementer. Il faut questionner la place de Youtube qui appartient à Google et qui comme on l'a vu ici, dessert clairement l'idéologie du pouvoir. Questionner la pertinence de cette communication qui n'est qu'un soft-power très en vogue par les média-divertissements type Konbini ou Brut qui viennent humaniser grâce à des formats divertissants des personnalités politiques. Et enfin, faire un travail en amont chez les jeunes pour qu'ils arrivent à déceler la manipulation des vidéastes qu'ils apprécient au service du politique pour qu'ils puissent être de vrais citoyens. 

 

De l’impôt pour Arnault et Pinault

De la prison pour Sarko

Mais par pitié

Epargne nous tes vidéos

Avec Mcfly et Carlito

 


[1] François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise

[2]  « La plateforme moncommissariat.fr signale les points de deal dans la rue », La Dépêche, Frédéric Abéla https://www.ladepeche.fr/2021/03/16/la-plateforme-moncommissariatfr-signale-les-points-de-deal-dans-la-rue-9430516.php

[3] https://start.lesechos.fr/travailler-mieux/metiers-reconversion/etudiantes-et-prostituees-quitte-a-etre-exploitees-dans-un-petit-boulot-autant-gagner-plus-1257525

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