«Je ne veux pas d'enfants pour sauver la planète»: Malthus et Marie Claire

«Il n’y a qu’un seul homme de trop sur la Terre, c’est M. Malthus.» Pierre-Joseph Proudhon. Dire « je ne veux pas d’enfants pour sauver la planète », c'est prôner l’échelle individuelle pour empêcher une réponse collective. Une féministe vous dira qu’elle ne veut pas d’enfants car elle est consciente de l’aliénation que cela peut représenter dans un monde où le rôle de mère est primordial – pas qu'elle se sent d’une mission, sauver la planète, argument fallacieux.

Thomas Robert Malthus est un prêtre anglican du XVIIIe siècle célèbre pour son Essai sur le principe de population dans lequel il expose sa thèse en faveur d’un arrêt de toute assistance aux pauvres. Il prône notamment une régulation des naissances de ces derniers comme vecteur de sortir de la misère. Libéral voir ultra-libéral, Malthus est un des précurseurs du mépris de classe et fondateur d’un de ces fameux adages : « Les pauvres font trop d’enfants. »

« Je ne veux pas d’enfants pour sauver la planète », une simple recherche et des articles de Marie-Claire, Femme actuelle, Terra Femina, Magic Maman, vous sont proposés dans lesquels de jeunes individus expliquent que pour la sauvegarde de l’environnement, ils ne souhaitent pas faire d’enfants. Si l’imminence de la catastrophe écologique est une évidence, on peut néanmoins s’interroger sur la pertinence d’un tel discours

 Pourquoi la mise en avant d’un tel discours dans la presse féminine ? Quel est le sous-texte ?  En accord avec la théorie de l’anthropocène, il semble que ces propos ne se fondent pas sur une effectivité réelle mais vont plutôt induire une culpabilité sur ceux qui décideront de faire des enfants, malgré la catastrophe écologique qui vient. 

Prôner l’échelle individuelle pour empêcher une réponse collective.

Ce discours semble le produit de la doctrine néo-libérale couplé avec celle de l’éco-librisme, le mythe popularisé par Pierre Rabhi qui consiste à induire une morale de la responsabilité des actes de chacun. Une partie du discours de la presse féminine consiste à relater le choix de ceux qui décident de ne pas faire faire des enfants pour la sauvegarde de l’environnement, traduisant l’idée que nous serions tous équitablement responsables du désastre écologique et que si la planète croule c’est parce que nous sommes tous des sales cons individualistes voulant engendrer des petits pollueurs. La question écologique s’est vu ré-appropriée par la caste bourgeoise alors que celle si se basait originellement sur la question de la production et de ses effets sur l’environnement. Alors que les 10 % les plus riches étaient responsables de 52 % des émissions de CO2 entre 1990 et 2015[1], le discours de propagande tend à nous responsabiliser, nous serions le problème (certains allant même jusqu’au bon goût de dire que nous sommes le virus). 

            Ainsi, pour comprendre les mécanismes du discours « je ne veux pas faire d’enfants car je suis éco-responsable, » et son propos tacite « je me sacrifie pour les autres, les pollueurs, les pauvres qui font des enfants. » il faut déceler toutes les mécaniques intrinsèques et les ré-appropriation de discours qu’il contient à savoir l’argument éco-féministe. Ce discours n’est en réalité ni l’un ni l’autre car il n’est qu’un discours moralisateur porté par un certain malthusianisme.

Car ce discours est en réalité une impasse féministe : vous ne faites pas des enfants non pas par choix mais par idéal morale, celle du sacrifice.

Le fait de donner la vie est un choix individuel qui ne doit pas se considérer dans un rapport culpabilisant. Diffuser un discours où faire des enfants est un acte criminel et égoïste me semble servir à nouveau les intérêts de certains, au nom d’un certain eugénisme de classe. Répandre que faire des enfants est un acte irresponsable et donc culpabiliser ou moraliser les individus, contraignant leurs désirs. Mais où et par qui ce discours est-il véhiculé ?  Tout d’abord la presse féminine majoritairement consommé par les femmes de classes populaires comme Marie Claire ou Elle. La presse féminine destinée vis-à-vis des moins fortunées a toujours été le tombeau du féminisme. Roland Barthes l’évoque d’ailleurs dans ses Mythologies ; la presse féminine est détenue par des industriels et permet avant tout de vendre des choses : de la recette des gougères aux épinards à une idéologie culpabilisante et moralisatrice.

Vous reproduisez le problème car vous êtes le problème. La dynamique est profondément celle du mépris de classe.

Faire ou ne pas faire des enfants ?

            A nouveau le but n’est pas d’inviter à une posture idéologique mais bien de les déceler. Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix, seule la liberté doit primer. Faire des enfants parce qu’on en a envie et non pas parce que nous y sommes contraints ; le propos de Barthes  est d’ailleurs une réaction à l’anti-féminisme tacite d’Elle qui à propos des femmes de lettres établissait un lien entre le nombre œuvres de romancières suivi du nombre d’enfants, formulé ainsi : « Jacqueline Lenoir (deux filles un roman), Mariana Grey (un fils, un roman ; Nicole Dutreuil (deux fils, quatre romans) » comme si le fait qu’elles aient eu des enfants validaient le fait qu’elles étaient des femmes de lettres puisqu’elles avaient aussi rempli leur devoir premier de femme. La presse féminine confirme cette validation de la féminité par le rôle de mère ; vous pondez des bouquins, grand bien vous fasse mais vous pondez surtout et avant tout des gamins (véhiculant tacitement le fait que nous accouchons de nos livres comme des nos enfants qui permet de nier la capacité des femmes à élaborer un propos littéraire).

Presse féminine mais pas féministe.

Ainsi, quand on voit que la majorité de ce propos qui se refuse à la parentalité au prétexte d’être les sauveurs de l’humanité, pour soulager leur conscience est une posture moraliste et culpabilisante que les féministes bourgeoises apprécient : nous décidons de ce qui est féministe ou non. Et ce qui est contraire à leur idéologie devient alors contraire à l’image que l’on peut se faire du féminisme. Diviser pour mieux régner. Elle, Marie Claire étant les deux exemples les plus pertinents. Il vend une image faussée de ce que doit être la femme et de ce qu’est sa liberté, un féminisme de la consommation.

« Longtemps, Dolorès a hésité entre s'engager avec les Femen ou au sein d'un mouvement écologiste, puis elle a découvert l'éco-féminisme » La première phrase de l’article de Marie Claire est intéressante puisque le premier féminisme auquel  se réfère Dolorès est celui des Femen, largement critiquée, notamment par Mona Chollet de par son aspect sectaire, misandre et islamophobe.[2] Les Femen sont les féministes acceptables de la domination : blanches, maigres; et surtout, elles ne prônent à aucun moment une convergence des luttes.

A nouveau il faut analyser ce discours d’un point de vue matérialiste : est-ce que c’est le fait d’avoir un enfant qui pollue (comme si les bébés se nourrissaient de kérosène pur) ou bien la course à la croissance ?

Clément Fournier dans son article pour le site You Matter[3] évoque l’aspect fallacieux de ce discours : « Prétendre qu’avoir un enfant de moins serait le geste le plus écolo repose donc sur un exercice de la pensée très théorique, fondé sur des hypothèses douteuses et des comparaisons trompeuses. Il est absurde de vouloir calculer l’impact carbone de la décision de ne pas faire d’enfant en attribuant toutes les émissions d’un enfant à ses parents. Au mieux, on devrait pouvoir calculer une part des émissions de CO2 de l’enfant jusqu’à sa majorité dont les parents sont responsables. Vraisemblablement, on aboutirait à 30 ou peut-être au pire 40 tonnes de CO2 au total. Soit moins d’une demi-tonne de CO2 par an en moyenne sur la vie d’un parent. C’est bien moins que l’impact lié à notre usage de la voiture, de l’avion ou à notre alimentation. » 

En ce sens, ce propos s’inscrit dans un discours malthusien : sauver la planète pour le bien car ce sont les pauvres qui polluent.A cette dynamique s’ajoute celle du racisme tacite , on se souvient des « sept à huit enfants pas femmes » dont avait parlé  Emmanuel Macron lors de sa visite en juillet 2017 au Burkina Faso  là où les familles de onze enfants du seizième ou de Versailles n’ont jamais dérangé personne.

La haine des pauvres se cumulant à la haine de l’autre, un propos parfaitement malthusien.

Une féministe vous dira qu’elle ne veut pas d’enfants car elle est consciente de l’aliénation que cela peut représenter dans un monde où le rôle de mère est primordial.

Une féministe bourgeoise vous dira qu’elle ne veut pas d’enfants car elle se sent d’une mission, sauver la planète. 

Qui est à l’origine de cette idéologie ?

Selon un article du Huffpost[4], les premiers à avoir publiquement annoncé qu’ils souhaitaient réduire le nombre d’enfants par souci écologique ne viennent pas de n’importe où puisqu’il s’agit du prince Harry et de son épouse, Meghan Markle.

Le fait qu’ils prennent le temps de mentionner qu’ils ne feront qu’un ou deux enfants « par souci écologique » (alors que s’ils n’avaient rien dit, personne ne se serait posé la question) renvoie donc à la performativité de la parole : comme dans les anciens royaumes féodaux, la parole du prince et de la princesse a un effet immédiat sur la population (leur parole est sacrée) ; ils savent que leurs agissements vont faire l’objet d’un mimétisme social. En tout cas le mécanisme est enclenché ; dès lors qu’ils ont proclamés que « pour la planète » il ne fallait pas faire d’enfants, l’idée devient alors présente dans l’esprit de toutes les femmes et la culpabilité qui va l’accompagner. Inciter les pauvres à moins faire d’enfants pour « l’après », comme si la situation actuelle était satisfaisante, comme s’il n’était pas productif d’agir maintenant. Les capitalistes relèguent la question écologique aux générations d’après depuis les années quatre-vingt.

Trop occupée à produire des discours creux, culpabilisants et fallacieux, les riches illustrent par cet exemple leur désintérêt total du sort de 99,9% de l’humanité. 

Scander haut et fort ne pas faire d’enfants pour la planète est un discours éminemment fallacieux et dangereux. Fallacieux car il se base sur un fantasme selon lequel chacun serait responsable (thèse de l’éco-librisme qui tend à nier les réalités matérielles) et dangereux car il permet d’adopter une posture morale : « si « moi » en tant qu’individu, je ne fais pas d’enfants alors je suis du bon côté de l’histoire »au lieu de détruire l’appareil productiviste, véritable responsable de la catastrophe écologique.

Cette démarche est d’autant plus improductive à l’heure où un contre-discours se développe : celui de l’idée d’un « éco-fascisme » des « Khmers verts » comme l’avait titré (avec toute la mesure qu’ils incarnent) Valeurs Actuelles. D’un côté ceux qui dénoncent la dictature verte et de l’autre ceux qui font culpabiliser de faire des enfants.

A l’heure où la maison brûle, il n’y a plus assez de temps pour écouter les états d’âmes des fans de Malthus. En répandant leurs idéologies, ils imposent une morale qui va viser les individus, simples victimes de ceux qui ont fait du monde un enfer. Elles empêchent la prise de mesure concrète et donne à nouveau une légitimation au mythe du colibri. 

La référence à Malthus dans ce type de discours est même totalement explicite chez certains, c’est le cas de ce jeune homme dans un article pour le quotidien Reporterre[5] 

« Tombé sur les écrits des penseurs malthusiens à l’adolescence, c’est en toute logique qu’il a décidé de se faire stériliser à ses 28 ans. »

 Pourquoi un tel besoin de se justifier sur le fait de ne pas faire d’enfants ? Qu’attendent ceux qui ne font pas d’enfants pour la planète et qui le scandent haut et fort dans la presse ? Un brevet d’écologie ?

99% too big to fail but enough to drown.

 Le cas Laurent Alexandre 

Au cours de l’écriture, j’ai été confrontée au cas de Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimo, connu pour ses dérapages racistes (sa fameuse carte où chaque pays avait une moyenne nationale du QI de ses habitants), ses propos anti-GPA et anti-PMA, son climato-sceptisme... Le gendre idéal. 

Il a récemment traité de « gamine » une jeune femme expliquant dans une vidéo pour le site loopsider[6] pourquoi s’était fait-elle stériliser, en expliquant avant tout chose que sa décision était  issu d’une longue réflexion, mûrie, que c’est un choix personnel avant toute chose. L’argument écologique n’est d’ailleurs que rapidement mentionné.

Voici le tweet :

« Cette gamine s’est fait stériliser pour des raisons écologiques

« Je ne souhaite pas créer d'enfant supplémentaire sur cette Terre »

Une fois que les délires écologistes collapsologiques vont cesser

Elle regrettera amèrement ! 

STOP STÉRILISATION »

Ici, c’est avant tout le ton paternaliste avec le terme « gamine » et l’infantilisation « tu vas le regretter », que l’on retrouve aussi dans le discours anti-IVG, sous-entendant qu’elle ne serait pas assez mature pour savoir ce qui est bon pour elle.

Mais une question demeure : pourquoi un trans-humaniste s’oppose-t-il de manière aussi farouche à la stérilisation ?

Ah oui j’oubliais : le Grand Remplacement qui menace l’Occident comme l’illustre ce Tweet en réponse à celui de Laurent Alexandre :

« Pense-t-elle réellement que ne plus avoir d'enfants, alors qu'elle vit déjà sur le continent ayant le taux de natalité le plus bas du monde, aura un quelconque impact sur la planète ? Si un continent devait ralentir dans le domaine, ce n'est clairement pas l'Europe... »

Suivi de celui-ci :

« Elle n’a rien compris quand elle dit que ça dérange c’est juste que les gens essaye de la raisonner car c’est une décision qu’elle peut regretter plus tard c’est tout, mais sinon ça ne dérange personne ! A 50 ans elle va juste se retrouver avec 5 chiens et 6 chats chez elle »[7]

La question de l’enfantement est une question personnelle avant tout. Faire des enfants parce que l’on n’en a envie et non pas pour prouver quoi que ce soit aux autres. Ne pas faire d’enfants car c’est notre choix et non pas pour être les garants d’un monde qui s’est effondré à cause de l’exploitation industrielle sans limites.

Ce propos malthusien dans la presse féminine permet de rappeler une chose : la question de l’enfantement est politique. Si vous ne faites pas d’enfants pour « sauver la planète » alors vous n’êtes pas libres.


[1]  « Combattre les inégalités de CO2- La justice au cœur de la reprise post COVID-19 » Rapport d’Oxfam sept 2020

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2013-03-12-Femen

[3]  https://youmatter.world/fr/faire-enfant-acte-ecologique-climat/

[4] «  Ces Français veulent moins d’enfants pour sauver la planète » par Annabel Benhaiem pour le Huffpost, https://www.huffingtonpost.fr/entry/ces-francais-veulent-moins-denfants-pour-sauver-la-planete_fr_5db024ade4b0422422ce706f

[5] https://reporterre.net/Pour-sauver-la-planete-ils-et-elles-ont-choisi-de-ne-pas-avoir-d-enfant

[6] https://loopsider.com/fr/video/a-21-ans-camille-qui-ne-veut-pas-denfants-a-decide-de-se-faire-steriliser-elle-nous-raconte-son-choix

[7] La mention de « finir seul avec des chats » est une menace misogyne que l’on retrouve dans la figure de la sorcière (cf Mona Chollet Sorcières : La puissance invaincue des femmes)

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