Corinne Masiero choque le bourgeois ? Porno-culture et capitalisme

A l'heure de la porno-culture occidentale, comment expliquer la levée de bouclier et la condamnation morale produite par la classe dirigeante à propos du geste de Corinne Masiero a la 46e cérémonie des Césars ? Etude sur les mécanismes capitalistes dans lesquels s'inscrit la production pornographique de masse.

                           L’ouvrage de Vincenzo Susca et Claudia Attimonelli Pornoculture : Voyage au bout de la chair évoque le phénomène d’un passage de l’ère de la pornographie comme un produit de consommation à but érotique à une pornoculture, un modèle de société où le porno est le reflet d’un rapport aux écrans et au désir complexe qui se révèle néfaste pour les individus. Loin de moi l’idée de condamner la représentation d’actes sexuels ou d’érotisme, représenter une de nos motivations majeures fait partie intégrante de l’anthropologie humaine ; nous n’avons pas attendu Pornhub pour diffuser des images de femmes nues, mais le fait que cet accès à des corps nus en ébats se situe au bout de nos doigts est problématique. Le corps nu, l’acte sexuel doit rester un désir et non un produit de consommation. Ce qui est à dénoncer c’est la forme actuelle du porno avec le service de streaming complètement libre et la dérive évidente. A l’heure où n’importe quel enfant possédant un téléphone portable (la moyenne d’acquisition du premier portable en France est de neuf ans et neuf mois) peut accéder à tout un univers où l’acte sexuel est forcément désacralisé et relève plus de l’expérience (tester toutes les catégories, découvrir jusqu’où ça peut aller) s’avère  peu gratifiant à long terme.

Dans un contexte de porno-culture aussi globalisée, la question de la pudeur  n’est plus. Ainsi, tout prétexte concernant les fameuses atteintes à la pudeur qui font scandales se retrouvent alors ridicules. Comment peut-on trouver scandaleux le corps nu de Corinne Masiero à la 46e cérémonie des Césars a l’heure où tout le monde a accès sur son téléphone à des corps de femmes par milliers ? Comment peut-on juger indécentes les fameux « crop-tops » des jeunes filles de quatorze ans lorsque leurs camarades ont déjà vu bien plus qu’un nombril ? Comment tous ces discours peuvent-ils sembler cohérent dans la pornoculture occidentale ? Car c’est un fait, la pornoculture est bien le produit des sociétés occidentales capitaliste basé sur des fantasmes bien précis qui norment la pornographie, son aspect le plus problématique. Dans le rapport au capitalisme, il est intéressant de voir ceux qui ont réussis grâce à une exploitation à un moment ou un autre d’un contenu basé sur la vente de fiction (filmé ou non) pornographiques.

En France, le cas le plus connu est celui de Xavier Niel, qui grâce au Minitel rose possède un capital de 9,2 milliards de dollars. Outre-Atlantique, le cas de Jimmy Wales (fervent défenseur du libéralisme), co-fondateur de Wikipédia, est devenu lui aussi milliardaire grâce à sa précédente fondation, le site Bomis dont la majeure partie du contenu était du porno. La formulation de Juvénal « du pain et des jeux », est toujours actuel mais avec une légère modification, il semblerait que le porno ait remplacé les jeux dans nos sociétés, il est un nouvel « opium du peuple » pour utiliser un vocabulaire marxisan, il endort les masses, il propose une satisfaction rapide du désir dans un cadre de consommation à la chaîne, analogue avec le supermarché comme l’expliquent Susca et Attimonelli.

Au cours de mes recherches, j’ai déniché un exemple francophone d’un site dédié, non pas aux vidéos comme on pourrait l’attendre, mais bien un journal ayant pour thème la culture porno. Avec des articles, comme un véritable quotidien qui recense l’actualité des actrices, les nouvelles tendances ou encore les meilleures catégories. Le fait que tout le monde consomme du porno est admis et on s’y intéresse de manière très sérieuse. En somme, il est banalisé et devient un produit de consommation courante pour lequel nous ne payons pas enfin pas en capital. Dans son spectacle Bonne nuit Blanche, Blanche Gardin évoque la présence permanente d’études sur le sexe, sur les fantasmes mais une baisse drastique des rapports réels. En somme, nous passons nos journées à disserter sur la sexualité et nous ne la pratiquons jamais. Là où l’extrême-droite accuse le féminisme, le réel responsable me semble le porno.

Cette perte du désir, cette crise de la sexualité décrite dans les romans de Michel Houellebecq est le produit d’une pornoculture et non pas d’un féminisme post soixante-huit (j’ai du mal à imaginer des étudiants de Nanterre d’une culture majoritairement marxiste  des évènements de mai 68 considérer le porno sous sa forme actuelle comme un idéal de liberté sexuelle et féministe)  comme il le scande dans ses œuvres, œuvre qui s’inscrivent dans une validation du phénomène pornographique; là où Virginie Despentes  en fait un réel objet de réflexion à travers ses œuvres. L’idéologie bourgeoise ne condamne que par façade morale mais le valide dans ses effets et même dans sa conception. Le porno s’est placé comme source légitime de faire de l’argent ; peu importe les conséquences qu’un tel fait pouvait apporter de néfaste sur la société.

Car il me semble le fait principal de ce texte : le porno n’apporte que des effets indésirables de par son mode de fonctionnement capitaliste : produire à la chaîne des représentations d’actes sexuels pour satisfaire un consommateur. Il a tout de l’opium : si le moment est agréable car il stimule un désir, les retombés après sont bien lourdes : un jeune homme sur trois a déjà été complexé sur la taille de son pénis en regardant un film porno, les femmes subissent une pression pour se former aux standards du porno : 45 % des jeunes femmes de moins de 25 ans s’épilent intégralement pour répondre aux critères exigés qu'imposent les garçons de leur âge.

Voici alors le deuxième problème du porno : son imaginaire normé sur des critères profondément en accord avec un idéal problématique sur plusieurs points. Majoritairement pensé pour les hommes, le porno possède une certaine image de la femme très problématique. Sur Pornhub, onzième site le plus visité au monde, 1253 vidéos contiennent le référencement degradation. Il y a une obsession pour la dégradation mais aussi pour des idéologies assez dérangeantes comme le cuck devenu très en vogue ; un fantasme qui reprend l’imaginaire du mari cocu regardant la scène entre l’amant et la femme mais avec une idée plus raciste ; l’homme qui pénètre la femme Blanche devant son mari (Blanc aussi) est Noir, renvoyant d’une part à un imaginaire colonial qui est à l’origine d’une fétichisation à outrance des hommes noirs et de leur supposé bestialité des dimensions de leur sexe dantesques pour créer un sentiment de peur vis-à-vis des jeunes femmes blanches.

Il est important de noter ici un phénomène intéressant constitutif de la haine raciale : l’attraction et la répulsion. Si la morale de façade vous fait porter un jugement basé sur la haine, cette haine peut se voir sublimer en fantasme de dégradation ; cette dégradation qui commence dans l’imaginaire colonial avec les portraits de femmes marocaines envoyés par cartes postales en Métropole créant un imaginaire de femme exotique aux services des colons et qui se poursuit dans la pornoculture avec les beurettes, les asian et les black ; il est d’ailleurs tristement amusant de voir que ces types de physiques proviennent tous d’anciennes colonies européennes : Maghreb, Afrique noire et Asie.

Les problématiques démontrant que le porno répond à une norme précise : celle d’un homme blanc hétéro qui fétichise ce qu’il cherche à dégrader ; en bref, une idéologie bourgeoise et dominante, proche d’un idéale racialiste d’extrême-droite. En France, le personnage de Jean-Marie Corda (vidéaste d’extrême-droite et ancien acteur porno) s’inscrit totalement dans cette idéalisation du porno comme quelque chose d’incroyable, une véritable aubaine. Ses vidéos mélangeant alors une idéologie ouvertement raciste mais une fétichisation des jeunes femmes de ces mêmes pays auxquelles ils vouent une haine profonde.Il est d’ailleurs amusant de voir que sur Internet, il existe un syndrome intitulé le "post-nut clarity" (conscience post-jouissance) qui consiste à fermer le plus rapidement son ordinateur après l’orgasme car nous avons honte de ce que nous avons consommé : les consommateurs sont conscients de la bassesse de leur consommation et se sentent honteux.

Les enjeux derrière la forme actuel du porno sont nombreux et doivent faire l’objet d’une véritable interrogation dans notre rapport à la représentation du corps exploité par le capitalisme et non pas au nom d’un idéal moraliste religieux culpabilisant le sexe.

Car le phénomène porno-culture n’est pas condamnable par son fond mais bien pas sa forme de produit de consommation  et donc issu d’un modèle de production avec des exploitants et des exploités que représentent les consommateurs et les ouvriers de ce système que sont les acteurs, car ceux sont eux qui en subissent le plus de conséquences ; plus particulièrement les femmes qui voient leurs images le plus dégradé. A ce titre, on peut citer les attaques récurrentes que subissent les anciennes actrices Céline Tran, Ovidie ou Nikita Belluci, notamment lors des vagues d’insultes concernant  la légitimité de cette dernière à être mère lors de l’annonce de sa grossesse. On pourrait s’autoriser un néologisme, celui du « pornotariat », le porno marque les corps (les actrices se font refaire) mais aussi l’image, la personne morale que vous incarnez. Le cas de la grossesse de Nikita Belluci est ici assez symptomatique de la dynamique stigmatisante du porno : ceux qui font le porno sont des êtres pervers, inconscients, indignes immoraux, abjectes et les femmes (car ce sont elles qui sont dégradées même si le sort n’est enviable pour personne) n’ont pas le droit à l’universel.

Ceux qui consomment le porno ont le droit d’avoir une vie de famille, des amis, des enfants ; il y a bien évidemment une opposition de classe, les bourgeois consomment en secret du porno mais le condamne car il les renvoie à une image dégradée d’eux-mêmes.L'opposition de classe se joue ici: ceux qui le produisent doivent rester dans leur condition. De par son passé d’actrice porno, Nikita Belluci  voit son droit à fonder une famille bafouée.

« Grosse épave, tu n’as aucun avenir. Que ce soit professionnel, bye les métiers à partir de quarante ans vu que tu ressembles déjà à rien. Ou familial, personne ne voudra de toi en tant que femme. Imagine un peu, tu fais un gosse, ton gosse de onze ans tombe sur ça. Gross catin t’as pas honte ? Ta seule vie, ça aura été de te faire sodomiser de tes 18 ans à tes 30 ans pour x argent. T’es juste une pute, une salope, une grosse salope. Assume maintenant. »1 

voici le type de message que reçoit Nikita Belluci, quotidiennement.

Dans un article sur Slate2, le personnage de Peggy Sastre, auteur dont le titre de son ouvrage La domination masculine n’existe pas, permet de savoir à quel type de féminisme elle se réfère, considère le porno comme libérateur, qu’il aurait permis de réduire les violences sexuelles3 et que la condamnation du porno n’est qu’une posture bourgeoise et catholique des sympathisants de La Manif pour tous. La posture de Peggy Sastre est éminemment bourgeoise: défendre le porno à tout prix, le vendre comme un marqueur de liberté, comme le symbole ultime de l'opposition à la bourgeoisie dans une fausse conscience qui revendiquerait l'ordre établi alors qu'il est un de ses leviers.

Le capitalisme propose du contenu pornographique et la bourgeoisie membre de ce capitalisme à l’origine de cette porno-culture condamne le porno en portant la culpabilité sur les consommateurs (mécanique bourgeoise par excellence : proposer un produit de consommation à grande échelle et faire culpabiliser les gens de le consommer, il est récurrent d’entendre dans la petite bourgeoisie de ce même type de discours culpabilisant au mot près au sujet de Mcdo et de Coca « les gens n’avaient qu’à pas en acheter, c’est de leur faute s’ils sont en mauvaise santé » pour schématiser leur propos ) considérant que ce sont les consommateurs qui sont honteux et qu’ils sont responsables de la pornographie.

Je pose la question à l’intéressée, qui est vraiment le moraliste de l’affaire ?

Peggy Sastre, en tant que féministe bourgeoise propose un idéal faussement progressiste : ceux qui condamnent le porno sont des moralistes catholiques et le mieux est de vivre avec ; de revendiquer le porno comme quelque chose d’émancipateur, de progressiste. Elle défend bien ses intérêts faussement féministes et émancipateurs ; elle considère le porno comme un produit de consommation et ne se préoccupe pas des moyens de production.

Le porno est féministe et émancipateur ? Alors comment justifier le harcèlement que subissent les actrices ?

Comment justifier la fétichisation des non-blanches mais aussi des femmes jeunes ; il est terrifiant de voir que le porno se conforme à un fantasme d’extrême-droite que Soral définit lui-même en ses termes : « L’idéal pour l’homme occidental de quarante ans c’est une Cubaine de 25 ans » : la jeune fille d’un pays extra-européen et anglo-saxon qui se fait dégrader par un homme blanc. De plus, en refusant de se pencher sur les moyens de productions du porno, Peggy Sastre défend ses intérêts de classe. En faisant croire que la réelle émancipation c’est de consommer et de faire du porno, elle obstrue (volontairement) la réalité matérialiste de la porno-culture capitaliste. Le capitalisme place des individus dans la misère et leur propose le porno comme solution.

La représentation d’acte sexuels est condamnable quand elle induit un rapport monétaire qui de ce fait, questionne immédiatement le consentement. Dans un rapport sexuel administré par l’argent, la question du consentement est présente notamment lorsqu’on entend les divers témoignages recueillis par Robin d'Angelolors de la réalisation de son enquête sur les coulisses du porno amateur. Il relate notamment les cas d’actrices qui, arrivées sur le tournage apprennent qu’elles vont devoir faire autre chose à laquelle elles n’avaient pas consenties préalablement et qu’elles finissent par accepter, pas peur de la perte de son gain.

A l’heure où la question féministe se penche sur les problématiques de non-consentement systémique, il est temps de s’interroger sur les images qui mettent en scène et exploitent ce non-consentement que 97% de la population a déjà consommé une fois dans sa vie. Pour toute jeune fille, le porno est une menace car elles ont peur d’y finir contre leur gré ou parce qu’elles savent que si la misère s’accroit, cela fait partie de leur solutions potentiels

En ce sens, le porno féministe me semble illusoire et très bourgeois, faussement subversif. Le porno est un modèle d’exploitation capitaliste des corps et du désir. Bien sûr, il serait illusoire de ma part de penser qu’une législation interdisant le porno puisse arriver et elle ne serait en réalité  même pas souhaitable car à l’heure du piratage cela rendrait le domaine encore plus prédateur qu’il ne l’est déjà.

 Toutefois, la responsabilité du consommateur n’est pas à nier.

Mon propos ne s’inscrit pas dans une idéologie condamnant la sexualité, le porno n’est pas un péché, c’est un produit de consommation inutile (car nous nous sommes masturbés bien avant PornHub) se basant sur nos instincts primaires. Mon propos s’inscrit donc contre le capitalisme et pour une reprise de contrôles sur nos sexualités. Si nous ne faisons plus l’amour, c’est à cause du porno, il est un produit capitaliste qui comme tout produit répond à une norme qui a tronqué notre anthropologie de l’imaginaire sexuel.

Le porno vend un fantasme normé qui en réalité ne convient à personne mais dans lequel tout le monde se conforme et qui crée cette honte de post-nut clarity car nous ne nous reconnaissons pas dans ces catégories. Il semble illusoire de penser que la majorité des consommateurs fantasment sur ce qui leur est proposé et c’est ce décalage entre une norme imposé (voici ce qui est excitant) et la réalité, qui crée la misère sexuelle. Misère sexuelle à laquelle le porno arrive comme une solution.

              Condamner, culpabiliser, ce sont des postures morales. Ce qu’il faut, c’est  s’interroger sur le fait pornographique comme relevant d’un produit de consommation issu d’un système industriel capitaliste. Ni les consommateurs, ni les acteurs ne sont à blâmer mais bien ceux qui proposent cela massivement et ceux qui le revendiquent comme un acte de liberté. Il est de notre responsabilité en tant que consommateur de se questionner et de ne pas considérer la pornographie comme une fatalité en se posant cette question essentielle : qui a intérêt à nous offrir tout ce contenu en libre accès ?


1- Propos rapportés par Nikita Belluci provenant de son compte Instagram lors de son interview pour Konbini 

2- " Les violences sexuelles sont-elles imputables au porno?" par Peggy Sastre pour Slate Les violences sexuelles sont-elles imputables au porno?http://www.slate.fr/story/154166/violences-sexuelles-porno

3- "Porn Up Rape Down" étude universitaire D'Amato Anthony https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=913013

4- Judy, Lola, Sofia et moi  de Robin d'Angelo aux Editions  Gouttes d'Or

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