BRESIL. Espoirs en forêt Atlantique. Le cacao une plante qui protège la forêt.

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À l’heure où le Brésil, en assouplissant son code forestier ouvre la porte à la déforestation, dans le sud de Bahia, chocolatier, entomologiste, et industriel tombent sous le charme et les secrets de la mata atlantica. Leur dévotion à son égard fait souffler un vent d’espoir sur la forêt la plus menacée au monde, préservée en partie grâce à la culture du cacao.

La forêt terrifie
À l’arrivée des premiers Portugais, la forêt atlantique qui s'étirait sur les 8600 kilomètres de la somptueuse côte représentait l’antre de l'inconnu. Sous son écrin y résidaient les Indiens et des animaux étrangers aux hommes du vieux continent. L'homme à peur de ce qu'il ne connaît pas. Dérober la mata était le seul moyen d'éloigner ses mystères qui terrifiaient les colonisateurs. « Le mot mata vient de tuer, c’est ainsi que la forêt hérita de ce nom " explique Pablo Pena Rodriguez chercheur au jardin botanique de Rio de Janeiro. Aujourd'hui cette forêt reconnue comme la plus riche au monde en terme de variété d'arbre par hectare à presque été rayée de la carte.
Aux origines, la mata atlantica représentait 15 % du territoire. Située dans la zone la plus peuplée de l'immense pays, 95 % de son étendue en 5 siècles sont partis en fumée sous la pression urbaine, l’élevage et les  monocultures de la canne à sucre, du café et aujourd’hui de l’eucalyptus.
« En termes de biomasse, la forêt n’est pas plus riche qu’un champ d’herbe » s ‘amuse à rappeler Philippe Bastide, l’expert cacao du Cirad. « Sa plus grande richesse est contenue dans toutes ces molécules gardées en secret dans l’immense variété de plante qui la constitue. Un produit d’une valeur incommensurable qui fait la richesse des multinationales de ce monde et qui sera le garant de la santé des générations futures ».

Le cacao : une nourriture des dieux qui protège la forêt
Dans le sud de l’état de Bahia, la forêt Atlantique a été conservée en parti grâce à la culture traditionnelle du cacao. Cet arbuste a besoin de l’ombre des arbres pour prospérer. À Bahia, il est planté depuis toujours en cabruca : un système qui fait cohabiter les arbres nobles et fruitiers au-dessus de la strate intermédiaire des cacaoyers. L’agronome, Dan Érico Vieira Petit Lobão y a déterminé plus de 100 espèces et 36 familles, plaçant ainsi la cabruca comme un des plus ancien model d’agroforesterie : une forme d’agriculture qui conserve la biodiversité. Selon Joyce, agronome de la Fazenda Pedra do sabia, l’appelation cabruca viendrait d’un mimétisme sonore avec l’expression « Vem ca brocar mata » viens ! allons percer la forêt !. La plante des dieux qui nourrissaient les divinités Olmèque est originaire d’Amazonie. Au 17e s  un français - Luis Frederico Warneaux – l’introduit sur la côte Bahianaise. Le cacaoyer s’est tellement bien adapté, qu’il a fait de ses cultivateurs les hommes les plus riches du Brésil. À la fin du 20e s., un champignon intraitable - appelé le balai de sorcière– et la chute du cours du cacao, mettent fin à la civilisation du cacao.
Des fadas du cacaos font renaître l’arbre au fuit d’or dans la forêt atlantique
Depuis le toit ouvrant de la cabane qui permet de sécher le cacao au soleil, les méandres du Rio das Contas dessinent une profonde échancrure dans l’épaisse toison de la mata.
Cette rivière, la première voie d’accès dans la forêt, continu à porter en elle le brouhaha des jangadas chargés des précieuses fèves. Diego Badaro avance doucement sur la plage de sable blanc ! son nom raisonne ! Révélé par Jorge Amado, le célèbre romancier brésilien, Badaro est le nom d’une famille emblématique pendant la fièvre aux fruits d’or qui s’empare de Bahia au 18e s.. Famille puissante qui abandonna les mines de diamants de la Chapada Diamantina pour dompter la forêt et planter le cacao.  À l’époque la terre appartenait à celui qui plantait. Conquérants, les hommes s’emparaient des terres et mettaient à sang quiconque entravait leur route. La famille régna ainsi sur plus de 10 000 hectares de cacao dans la région jusqu’à son déclin dans les années 60.
Après 50 années de silence, Diego le dernier descendant des Badaro fait le pari de faire renaître le fruit d'or dans les fazendas de ses aïeuls. Un cacao organique mais surtout un cacao qui porte haut et fort les arômes de la sublime mata. Habité au coeur de ses gènes par l'essence de la cabosse, il ose jusqu’à créer son chocolat dans la fabrique Amma à Salvador de Bahia. Il y commercialise une barre organique 100% cacao : une vraie bombe qui gomme la moindre fatigue. Au cœur de sa fazenda, les cacaoyers sont bicentenaires. Les branches s’entrecroisent jusqu’à dessiner des cœurs. L’abandon des fermes a permis de passer au travers de la grande politique d’hybridation gouverné par la CEPLAC, l’INRA brésilien, mise en place pour créer des souches productives et résistantes au champignon ravageur. Chez les Badaro, la cabruca  abandonnée depuis 50 ans, a permis à la forêt de se régénérer et de transmettre la force nécessaire aux pieds survivants à la maladie. Aujourd’hui Diego admire ses arbres noueux comme un miroir sur sa propre histoire. Dans le bac de fermentation, il palpe le fruit chaud et s'enivre des odeurs âcres. Le bonheur irradie son visage.
Stéphane Bonnat, chocolatier français depuis 5 générations, vient de découvrir à Bahia une pépite pour son prestigieux cacao fin. Son secret : aller au coeur des forêts et retrouver avec les planteurs la cabosse des origines. Sur les terres de M Libanio, il met la main sur une fève blanche qui lui fait frémir les papilles.Une cabosse disparu pendant l’épidémie du balai de sorcière que son grand-père été l'un des derniers à torréfier. Le maranhaô fait briller les yeux du maître, et son verbe irradie l'auditoire qui ne s'attendait pas à une telle découverte. Focalisés sur la production de masse pour survivre à la chute des prix du marché, les planteurs ont fini par oublier la richesse des petites fèves anodines qui ont survécu à l’abri des jéquitiba, les plus vieux arbres de la mata. Pour Stéphane, la forêt est la garante des arômes de la fève, sans elle le chocolat n'a plus lieu d'être. Alors il est prêt à payer 10 fois le prix pour un cacao qui lui sera préparé dans les règles de l'art. Une possibilité pour les planteurs de regarder la forêt autrement.

Un industriel épris de nature
Pour conserver la forêt et développer des rentes à l'instar du cacao, les planteurs avertis développent d’autres cultures d’ombres comme le palmier pupunha, dont le coeur fait nos délices en salade où l’açai, un palmier de sous bois dont la petite baie violine riche en fer se taille une place de roi chez les antioxydants. Sur les chemins de traverse des cabrucas, les averses de pluie font rougeoyer la terre qui répand d’un seul coup cette odeur si particulière des tropiques. Il suffit de tendre les bras pour cueillir une multitude de fruits délicieux comme l’acerola - une petite cerise acidulée très riche en vitamine C -, le cupuaçu qui fait un jus désaltérant et se travaille comme le chocolat ou le cajá -  un fruit orange aux saveurs douces et sucrées qui pousse sur un des arbres les plus haut de la forêt.Dans ce bout du monde, à la tête du second plus grand empire industriel du Brésil, Norberto Ordebrecht, cet entrepreneur de 91 ans met en pratique ses théories. « C’est un visionnaire, et un travailleur sans relâche immensément humble. » confie Leonardo Sorice, son bras droit. En 1962, il commence à réunir des terres d’où jaillissent de nombreuses sources d’eau : l’or de demain « pour contrôler le système, il faut contrôler le territoire » ajoute Leonardo. Inaccessibles ces terres n’avaient pas encore été ouvertes. Aujourd’hui plus de la moitié des 5000 hectares de propriétés réunies sont constituée de forêt vierge. Un empire de nature desservit par 200 kms. de route tirée aux cordeaux. Profitant des nombreuses cascades, deux centrales hydroélectriques permettent de vendre l’énergie nécessaire aux exploitations de cacao et de pupunha . Des parcelles et des logements sont mis à la disposition des familles d’exploitants sélectionnées et formées qui unissent leur force dans un même esprit. La rente de la production est divisée entre l’association et le planteur. La communauté profite d’un hôpital, d’écoles, de grands domaines de pisciculture et de la visite des meilleurs experts agronomes du brésil. Passer la porte de Vale do Juiliana c’est quitter Bahia et le Brésil et rentrer dans la tête d’un homme puissant et perfectionniste qui cherche à optimiser et à contrôler tous les maillons de l’activité humaine : de l’enseignement à la consommation, rêvant d’un monde autonome et productif ou le bonheur de travailler ferait partie intégrante de l’être humain. C’est dans ce territoire étiqueté par le label Rain Forest Alliance que Stéphane Bonnat puise une des fèves de ses grands crus.

Un sanctuaire écologique
Désespéré de voir disparaître les forêts où il collectait ses spécimens, l’entomologiste Vitor Becker cherche un bout de forêt vierge à protéger. Dans les hauteurs de la forêt atlantique, il jette son dévolu sur la montagne de la Serra Bonita et fait de la nature son musée. Vitor crée une réserve et un centre de recherche, et y abrite ses 250 000 papillons de nuit, la plus grande collection de toutes les Amériques. La cuillère de maté posée sur les lèvres, il scrute la forêt qui dévale la montagne jusqu’à l’horizon : 2000 hectares qu’il a rassemblés au fil des années. « Regarde la canopée, chaque jour une nouvelle couleur apparaît. Ce sont les fleurs des arbres qui nourrissent les insectes qui seront eux-mêmes mangés par les oiseaux et les animaux. Plus il y a de fleurs, plus il y a de vies possibles ! C’est cela la biodiversité. C’est elle la gardienne du secret de la vie ! » confie Vitor, les yeux rivés sur le vol en plané d’un aigle royal. Sa montagne est l’un des plus remarquables observatoires d’oiseaux du Brésil. Cet engagement total au service de la nature lui a valu de recevoir en 2010 le prestigieux prix du meilleur projet de conservation de la biodiversité, décerné par la National Geographic Society.
Pas besoin de « coupe-coupe » pour se promener dans la forêt primaire. Les arbres sont si élevés, qu’à hauteur d’homme un monde se déroule, ouvert et fantastique. Ici, les lichens et les mousses règnent en maître. Les fougères sont tellement hautes qu’elles nous donnent l’impression d’avoir été transformés en fourmi. Rehaussé par le suintement de l’humidité, le rouge brillant d’une fleur de broméliacée nous surprend. À ses côtés, une liane sculptée en escalier invite le monde à s’y suspendre. Si au cœur de la forêt tropicale, on pense, le souffle court, que l’on vient de se perdre, c’est peut-être justement qu’en se rapprochant de nos instincts, on serait en train de se retrouver !

Coup de hache sur les forêts avec le nouveau code forestier brésilien.
" Aujourd'hui les gens savent que la forêt aide à conserver le sol, l'eau et à absorber le carbone. Ceci est un nouveau marché qui peut générer des emplois ” reprend Clayton Lino, le président de la réserve de la biosphère de la foret atlantique.
80 % de la forêt sont entre les mains de propriétaires privés, que ce soit les petites communautés indigènes, les latifundios ou les immenses entreprises de celluloses. Pour la protéger, une initiative privée créée les RPPN. Ces réserves de protection du patrimoine naturel ont permis à certains propriétaires terriens de s’unir en créant aux côtés des aires protégée et réserves naturelles, un ruban de forêt intact dans le sud de Bahia.
Cependant à l’heure où le monde célèbre l’année de la forêt, le Brésil remet en question son code forestier établit depuis 1965. En définissant des zones de protections permanente allant de 80 % dans l’état de l’Amazonas a à peine 20% dans la forêt Atlantique de Bahia, la loi permettait un contrôle minimum de la course effrénée de la déforestation.
En Avril 2010, les lobbies agricoles proposent une réforme du code. L’objectif : réduire les zones de protection permanente en Amazonas de 80% à 25% et libérer de toutes contraintes les propriétaires des terres dont la superficie n’excèdent pas 400 hectares.
Le 24 mai 2011, la refonte du code est approuvée par les députés. 410 voies contre 63 oppositions et 10 abstentions. Au même moment le leader du parti sylvicole José Claudio Ribeiro est assassiné dans sa forêt de latex au Para « Je peux être ici, maintenant en train de vous parler et, le mois prochain, vous apprendrez que j’ai disparu. Je vais continuer à protéger la forêt, coûte que coûte, c’est pourquoi je peux recevoir une balle dans la tête à tout moment. » Annonçait le fier successeur de Chico Mendès il y a 6 mois dans une conférence à Manaus.
Sur les traces de la forêt, la jangada, ce bateau radeau fait de l’arbre du même nom qui sillonnait sur les eaux poissonneuses de l’atlantique sud a presque disparu des côtes brésiliennes. À Serra Grande là où la forêt vient encore caresser les flots, ils ne sont plus qu’une minuscule poignée à savoir les fabriquer. Aujourd’hui, quand la Jangada déroule sa voile blanche pour sortir des flots les rondins chargé de poissons, elle signe les vestiges d’une époque où l’homme se suffisait de ce que la nature lui offrait.

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