De la victoire du parti 'Pérou Libre' et de Pedro Castillo à la présidence du Pérou

Pedro Castillo, nouveau Président du Pérou, a prononcé un discours historique le 28 juillet 2021, dans le cadre des 200 ans de la déclaration de l’indépendance du Pérou. Cinq jours auparavant, Vladimir Cerrón, premier secrétaire du Parti Pérou Libre d'où émane Castillo, prononçait un discours sur le cheminement de ce parti depuis 2008.

Pedro Castillo, instituteur, syndicaliste, agriculteur et nouveau Président du Pérou, a prononcé un discours historique lors de son investiture le 28 juillet 2021, dans le cadre des 200 ans de la déclaration de l’indépendance du Pérou.

Discours présidentiel de Pedro Castillo, 28-07-2021 © Perú Libre Discours présidentiel de Pedro Castillo, 28-07-2021 © Perú Libre

Il a commencé par saluer ses “frères descendants des peuples autochtones du Pérou préhispanique, ses frères quechuas, aymaras et d’Amazonie, les afro-péruviens et les différentes communautés de descendants de migrants, ainsi que toutes les minorités pauvres en milieu rural et urbain. Nous disons tous aujourd’hui: ¡KASHKANIRACMI! ¡NOUS CONTINUONS D’ EXISTER!

Il rappelle que malgré la date historique du Bicentenaire de l’indépendance, l’histoire de ce territoire est bien plus ancienne. “Depuis 5000 ans, nous sommes le berceau de civilisations et de cultures transcendantales. Ici ont fleuri des états importants tels que le Wari, puis le Tawantinsuyo. Nos ancêtres savaient résoudre leurs problèmes et cohabiter en harmonie avec la nature riche que la providence leur offrit. Il en fut ainsi jusqu’à ce qu’arrivent les hommes de Castille, qui avec l’aide de multiples traîtres et profitant d’un moment de chaos et de désunion, sont parvenus à conquérir l’état qui jusque-là dominait une grande partie des Andes centrales. La défaite de l’empire Inca a laissé place à l’ère coloniale. Ce fut alors qu’avec la fondation de la vice-royauté, s’établirent les castes et les différences qui perdurent jusqu’à aujourd’hui. Les trois siècles pendant lesquels ce territoire a appartenu à la couronne espagnole ont permis à celle-ci d’exploiter les minerais qui ont soutenu le développement de l’Europe, principalement grâce à la main d’oeuvre des grands-parents de nombreux d’entre nous. La répression de la juste rébellion de Tupac Amaru et Micaela Bastidas a fini par consolider le régime racial imposé par la vice-royauté qui en termina avec les élites andines et subordonna davantage la plupart des habitants indigènes de ce riche pays”.

L’indépendance de la vice-royauté en 1821 n’a pas conduit à une amélioration pour les péruviens: “ceux qu’on appelle les aborigènes ont continué d’être exploités en tant que citoyens de seconde catégorie…Avec le temps, à la communauté africaine venue de forcé, s’est ajoutée la communauté chinoise, puis japonaise, sang qui a enrichi nos veines, mais porte aussi en lui la douleur. Ces histoires ne sont pas celles d’un passé lointain: en plein XX siècle, ceux que l’on traitait d’ “indiens” ont continué d’apporter une contribution à l’état par le travail (“conscripción vial), alors qu’en Amazonie nombre de populations se sont isolées volontairement face à l’avancée féroce de la “fièvre extractive du caoutchouc” pendant laquelle les Caucheros ont imposé des régimes d’esclavage et de violence, ce qui a été amplement documenté dans le fameux rapport anglais appelé le Livre Bleu.

Jusque dans les années 1960, beaucoup d’haciendas se vendaient avec les paysans qui y travaillaient. Nous, innombrables péruviens, continuions à vivre en esclavage. Ce ne fut qu’avec la constituion de 1979 que les adultes purent exercer le droit de vote. L’organisation populaire a obtenu des avancées dans l’accès aux droits, mais ce processus a été interrompu par le coup d’état de 1992, lequel a provoqué un recul des droits, un affaiblissement de l’Etat, et les règles en vigueur jusqu’à aujourd’hui. Depuis, notre pays a cru en divers gouvernements qui pourtant nous ont décu.

Mais aujourd’hui un gouvernement est arrivé pour gouverner avec le peuple et pour le peuple, pour construire du bas vers le haut. C’est la première fois que notre pays est dirigé par un paysan, une personne qui appartient comme beaucoup de péruviens, aux secteurs opprimés par tant de siècles…C’est aussi la première fois qu’un instituteur, plsu précisément un instituteur rural, est élu pour être président de la République. J’ai du mal à exprimer le grand honneur que cela signifie pour moi.

Je veux que vous sachiez que l’orgueil et la douleur du Pérou profond courent dans mes veines. Que je suis aussi fils de ce pays fondé par la sueur de mes ancêtres, que j’ai grandi sur le manque d’opportunités de mes parents, que malgré cela, moi aussi je les ai vus résisté. Que ma vie s’est faite dans le froid des petits matins de la campagne, et que ce sont aussi ces mains de la campagne qui ont porté et bercé mes enfants quand ils étaient petits. Que l’histoire de ce Pérou si longtemps mis au silence est aussi mon histoire. Que j’ai été cet enfant de Chota qui a étudié à l’école rural n°10475 dans le hameau de Chugur (Cajamarca). Qu’aujourdhui je suis ici pour que cette histoire ne soit plus l’exception.

Je veux que vous sachiez que vous avez ma parole: Nous ne vous décevrons pas. Je ne vous decevrai pas”.

Discours présidentiel de Pedro Castillo, 28-07-2021 © Perú Libre Discours présidentiel de Pedro Castillo, 28-07-2021 © Perú Libre

Pedro Castillo est passé ensuite aux lignes politiques de son gouvernement:

1) Santé

La lutte contre la pandémie de Covid-19 sera une priorité. Il a rendu hommage aux morts dues à l’épidémie au Pérou, le pays le plus touché au monde en termes de mortalité. Affirmant sa foi dans la science, il souhaite que toute la population soit vaccinée dans les plus brefs délais.

Il souhaite donner vie à un système de santé “universal, unifié, gratuit, décentralisé et participatif”, en mettant l’accent sur la prévention, la consolidation et création de 5000 équipes de soins au niveau communautaire dont le critère sera local afin que toute la population ait une couverture médicale. Des hôpitaux spécialisés seront construits au niveau régional et dans les zones reculées afin de se rapprocher des gens. Castillo souhaite en finir avec le centralisme qui fait que des milliers de péruviens soient aujourd’hui obligés de voyager jusqu’à Lima pour une consultation. Il vaut aussi valoriser le travail du personnel médical en éradiquant les emplois précaires du secteur santé.

2) Réactivation economique

Il a déclaré que ces 30 dernières années, bien que le modèle économique mis en oeuvre dans les années 1990 ait été critiqué, aucun gouvernement n’a su écouter la population. Mais la pandémie a révélé que ce modèle ne fonctionne pas et les péruviens ne sont pas disposés à renoncer à des changements. Ils s’effectueront de manière responsable, en respectant la propriété privée, mais en mettant en avant les besoins de la nation, sans pour autant mettre en danger les avancées déjà obtenues par l’effort des citoyens lors des dernières décennies.

“Nous voulons construire un pays prospère, mais aussi un pays juste. Un pays où les richesses et le bien-être soient redistribués de façon équitative. C’est l’engagement que notre gouvernement assume en ce 28 juillet, célébration du Bicentenaire”.

Pour Castillo, il n’est pas question d’étatiser l’économie, mais de faire en sorte que l’économie des ménages, principalement des revenus les plus faibles, soit plus stable et prospère. Il en appelle à lutter contre la corruption des hauts-fonctionnaires à travers l’exemple du cas Lava Jato (Oderbrecht), dans lequel trois ex présidents du Pérou ont été impliqués, avec un emprisonnement pour deux d’entre eux, mais il déplore qu’aucun homme d’affaires n’ait connu le même sort.

Il affirme vouloir attirer les investisseurs étrangers vers l’industrie minière et agricole, tout en appliquant le critère de rentabilité sociale, c’est-à-dire que tout projet devra contribuer à “dynamiser l’économie locale, régionale et nationale, améliorer le niveau d’emploi et salarial en fonction des régles de la OIT, réaliser le transfert et la diffusion de technologie grâce à l’investissement étranger et à la consolidation des institutions pour permettre l’apprentissage local, améliorer la distribution des bénéfices afin qu’il n’y ait pas de groupes privilégiés d’un côté et exclus de l’autre, promouvoir et préserver le culture et l’environnement, ce qui veut dire que les populations et organisations péruviennes impliquées doivent participer activement à la gestion de LEUR développement.

En somme, un projet qui n’aura pas de rentabilité sociale ne sera pas autorisé. Donc il faudra établir un nouveau pacte avec les investisseurs privés. La population locale et nationale recevra des bénéfices qui seront propices au développement et à la protection de l’environnement. L’Etat sera donc mobilisé en tant qu’exécuteur principal et associé: il devra mettre en oeuvre une nouvelle forme de pratiquer l’extraction minière. Castillo parle d’un “scénario de paix avec justice sociale où chaque communauté sera protagoniste de son destin”.

3) Éducation

Dans la mesure où ce gouvernement est celui du peuple, pour le peuple, Castillo déclare que l’éducation publique est en état d’urgence afin de surmonter les brèches sociales provoquées par la pandémie. Il a donc annoncé les mesures suivantes:

  • Un Budget en hausse, en particulier pour les secteurs les plus vulnérables: ruraux, bilingües, périphéries marginales et urbaines; petite enfance et école primaire.
  • Un retour à l’éducation présentielle dès le premier semestre 2022, avec vaccination pour les instituteurs et autres personnels de l’éducation.
  • La revalorisation de la carrière d’instituteur.
  • Dans les zones rurales, logement et Centres de Ressources Pédagogiques pour les maîtres d’école.
  • La connexion à Internet sera désormais un droit.
  • Sera garantie l’alimentation des élèves au niveau de la maternelle, de l’école primaire et secondaire, en donnant la priorité aux produits locaux à valeur nutritionnelle, ce qui signifie que l’Etat va investir pour consolider et développer l’agriculture locale.
  • Pour ce qui est de l’éducation supérieure, l’entrée à l’université sera libre.
  • Les instituts universitaires techniques seront développés et une formation technique sera offerte à l’école secondaire.

4) Logement, construction et assainissement

Castillo a rappelé que dans le Pérou du Bicentenaire il existe trois millions de citoyens qui n’ont pas accès à l’eau potable et sept millions et demi vivent sans système d’égouts. La couverture en eau touche 95% de la population urbaine, mais 78% de la population rurale. Quant aux égouts, la situation est plus inquiétante: en milieu urbain, 89% des péruviens ont accès à des services d’assainissement, mais cela concerne seulement 30% d’entre eux en milieu rural. Cela empire en matière d’assainissement: 89% au niveau urbain, contre 30% en milieu rural. Castillo s’est donc engagé à renforcer l’exécution des travaux d’assainissement rural durable à travers la participation directe de la société civile organisée et la lutte contre “le cancer de la corruption”. Pour ce qui est du logement, la population défavorisée (des centaines de milliers de familles) aura accès au programme national “Un toit à soi” (Techo propio).

5) Production

  • Le gouvernement de Castillo va promouvoir et valoriser les industries et les investissements qui ont une rentabilité sociale, tant pour les grandes entreprises que pour les petits commerçants et le milieu coopératif et communal.
  • Les conditions économiques dans le secteur de l’industrie de la pêche seront revues afin que celle-ci soit soumise à plus d’impôts, génère l’industrialisation des ressources naturelles et marines, ainsi que la création d’ emplois dignes.
  • Promotion de la micro entreprise d’aquaculture et mise en oeuvre des parcs industriels aquicoles, production de l’anchois péruvien en salaison, de la viande boucanée (charqui) et farcie grâce aux pêcheurs artisanaux, et la remise à flot de notre industris pour approvisionner nos programmes d’assistance alimentaire.
  • Pour les Petites et Moyennes Entreprises (PYMES), il y aura des fonds de crédit à taux préférentiels à travers les caisses rurales et municipales, les banques privées et la Banque de l’Etat (Banco de la Nación). Les conditions d’accès au crédit et à la formalisation des PYMES seront facilitées.
  • Développement d’ alliances stratégiques entre le développement technologique et productif, entre l’université et l’éducation technique à tous les niveaux, afin de promouvoir l’innovation technologique, les chaînes de production, l’industrialisation nationale et la diversification productive.

6) Agriculture et développement rural

Le Pérou connaît des taux de malnutrition pouvant atteindre 80% en milieu rural, avec parfois une sous-nutrition chronique chez les enfants, et des régions où 6 enfants sur 10 sont anémiques. Lors de son discours, Castillo s’engage à “Zéro faim et malnutrition”, en promouvant la santé et la réactivation économique, ainsi que la consommation de produits sains et écologiques. Il souhaite impulser les programmes d’Etat pour l’acquisition de produits locaux nutritifs et de qualité. Il a aussi annoncé que les organisations sociales de femmes, c’est-à-dire les cantines populaires (“ollas comunes” et “comedores populaires”), seront reconnues et intégrées à ce programme national. Afin que les enfants puissent manger des protéines riches en fer et de qualité pour combattre l’anémie, Castillo a proposé la mise en oeuvre du plan national de Repeuplement de bétail, sur la côte pacifique, dans les Andes et en Amazonie. Enfin, le président veut promouvoir les projets d’irrigation: projets de semence et de récolte d’eau, et profiter de la grande biodiversité du pays pour le développement productif agraire et industriel.

7) Femmes et populations vulnérables

  • Le Programme National Femme Entrepreneuse rendra les crédits accesibles afin de dinamiser l’économie familiale et d’affronter les conséquences économiques de la pandémie qui a placé les femmes dans des emplois informels, vulnérables et sans protection sociale.
  • Le Système National de Soins aux personnes dépendantes (enfants, personnes âgées, personnes handicapées) sera impulsé dans la mesure où 98 millions d’enfants péruviens ont perdu un des membres de leur famille à cause de la pandémie.
  • Castillo a aussi annoncé que l’Etat assumera le financement de la réhabilitation intégrale des victimes de violence sexuelle, et que le Système Spécialisé de Justice sera renforcé en vue de la protection, de l’accès à la justice et des sanctions pour cause de violence contre les femmes et les membres du groupe familial.

8) Ministère de la science et technologie et carrière du chercheur scientifique

La gouvernement de Castillo s’est engagé à créer le ministère de la science, technologie et innovation technologique dans le but de renforcer la production de connaissances nécessaires au développement et à l’indépendance technologique du Pérou, ainsi que pour faire face à la réalité du réchauffement global qui est destinée à s’aggraver. Il souhaite conjuger et articuler connaissances ancestrales et nouvelles afin d’atteindes les niveaux de développement nécessaires pour une redistribution équitative des services publics élémentaires parmi la population, tels que sécurité alimentaire, logement adéquat, transport public efficace, éducation et système de santé publique pertinents et de qualité. Il faudra alors étudier la possibilité d’une carrière de chercheur scientifique et technologique afin d’incorporer de nouveaux talents et de rapatrier ceux qui ont migré à l’étranger par manque d’opportunités.

9) PETROPERU

Castillo a déclaré que l’entreprise PETROPERU “participera à tous les aspects de l’industrie pétrolière, l’exploration et l’exploitation des gisements de pétrole et de gas natural, le transport vers les raffineries et la commercialisation des dérivés”. L’Etat pourra ainsi “réguler les prix finals et éviter que l’on exploite le citoyen et que les prix des denrées alimentaires et des tickets de transports n’augmentent en faveur d’une entreprise de monopole. “Nous sommes disposés à récupérer la souveraineté sur toutes nos ressources naturelles car nombre d’entre elles appartiennent à des compagnies étrangères. C’est une des raisons qui nous oblige à changer de Constitution Politique afin, entre autres, d’adapter les contrats aux cirsconstances changeantes du marché international, tout en garantissant des entrées pour l’Etat”.

10) Les rondes et la sécurité citoyenne

Le Président a rappelé que la “sécurité citoyenne” est l’un des problèmes les plus ressentis par la population. Il a dit que la Police Nationale n’est pas suffisante pour lutter contre ce mal puisque la délinquance, les vols, et les agressions à l’intégrité physique des personnes et à leur vie sévissent toujours. “Nous pensons que nous devons étendre le système des Rondes qui ne sont autre chose que la population organisée pour la sécurité de tous. A l’image des Rondes Paysannes, nous nous proposons de convoquer toute la population pour former des Rondes là où elles n’existent pas et de les inclure dans le Système National de Sécurité Citoyenne au niveau regional et local”. Un budget sera assigné pour les doter de la logistique nécessaire, et la loi des Rondes sera renforcée au niveau de l’organisation interne, dans le respect de son autonomie. Castillo a ajouté que “les délinquants étrangers auront un délai de 72 heures pour quitter le territoire national. Enfin, les jeunes qui n’étudient pas et ne travaillent devront aller au service militaire”.

11) Défense: un nouveau rôle pour les forces armées

En temps de paix, les forces armées devront participer à des projets de développement tels que construction de routes et oeuvres d’ingénieurie + REPRESAS. En outre, la méritocratie et non la cooptation será le critère principal pour monter en grade et ainsi renforcer l’institutionnalité des forces armées. Sera créer le programme: “Viens servir ta patrie et assure ta préparation pour le futur”.

12) Culture

Castillo souhaite introduire une perspective interculturelle à travers:

  • Un plan pour transformer linguistiquement l’Etat péruvien afin que toutes les institutions publiques, là ou dominent les langues autochtones, communiquent oficiellement dans ces langues. Des délais et des formations seront mis en place pour que les fonctionnaires puissent donner la preuve de leur maîtrise de la langue autochtone concernée dans l’exercice de leurs fonctions.
  • Reconnaissance des communautés autochtones pour qu’elles puissent être prises en compte dans le cadre de la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT).
  • Un budget plus important pour les diverses institutions publiques afin de fomenter la sauvegarde et la promotion des industries culturelles.
  • Dynamiser l’industrie éditoriale.
  • Décentraliser la gestion des cultures.
  • L’un des plus grands défis est la reconnaissance de la diversité culturelle dans la formulation des politiques publiques. Afin que les péruviens et péruviennes des secteurs ruraux cessent d’être invisibiliser comme dans le passé, il est nécessaire de rendre l’Etat interculturel. Cela signifie qu’au moment de prendre des décisions importantes, les voix des peuples et des communautés originaires et de la population afro-péruvienne doivent être prises en compte. Pour se faire, Castillo a proposé de restructurer le Ministère de la Culture, en commençant par le renommer et l’appeler Ministère des Cultures. L’idée est de reconnaître la pluralité des cultures, ethnies et langues existantes au Pérou et de mettre en oeuvre des politiques dont l’élaboration et l’exécution se feront avec la participation des peuples autochtones.

13) Lutte contre la corruption

Dans la mesure où la législation actuelle en lien avec la corruption encourage tout type de criminalité, elle sera revue dans son intégralité. Les sanctions imposées dans le code pénal seront renforcées, que ce soit pour les fonctionnaires publics comme pour les entreprises nationales et étrangères concernées. Il faudra donc renforcer le système judiciaire anti-corruption.

14) Régulation de la publicité de l’Etat

A travers la publicité de l’Etat, certains gouvernements ont exercé des pressions sur les moyens de communication afin d’obtenir des bénéfices politiques, de paraliser les critiques et même d’orienter la ligne éditoriale de certains médias. Castillo propose donc de réguler cette publicité de la meilleure façon possible, en allouant un Budget aux médias de province et aux réseaux sociaux, ce qui permettra une meilleure couverture de la publicité de l’Etat et une décentralisation correcte des dépenses publiques.

15) Transports, communications, commerce extérieur et tourisme

Le gouvernement de Castillo commencera les deux projets: Train Inca qui couvrira le trajet de Cajamarca à Puno, et le train Grau le long de la côte Tumbes-Tacna. La gestion se fera dans l’esprit d’intégration des marchés locaux et du tourisme avec les financements internationaux.

Un autre projet d’envergure sera consacré à la valorisation du capital touristique, gastronomique et culturel grâce à un investissement de 500 millions de soles.

En outre, le nouveau gouvernement cherchera à améliorer l’ouverture de marchés de commerce bilateral et d’intégration régionale à travers l’exportation. Et les TLC (Tratado de Libre Comercio) seront aussi améliorer en pensant aux intérêts du pays.

16) Protection et développement environnementaux

Le Pérou est face à de grands défis en matière d’environnement. Castillo a évoqué le projet de création d’instruments stratégiques pour la gestion moderne de ressources environnementales tels que le Plan d’Action de la Stratégie Nationale de Diversité Biologique, le Plan National d’Application de la Convention de Stockholm et celui des Métaux Lourds, Métalloïdes et Substances Chimiques Toxiques, entre autres. Un ministère de l’environnement est nécessaire pour mettre un frein à la dégradation environnementale, à la déforestation de nos bois, et la vulnérabilité face au changement climatique. Un ministère qui puisse garantir des standards de qualité environnementale, qui mise sur une industrie minière durable et sur une transition vers une economie socialement inclusive, basse en carbone.

Castillo souhaite que le Pérou atteigne la neutralité carbone pour 2050, ce qui signifie s’engager sérieusement à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 30% à 40% par rapport à ce qui est prévu pour 2030, dans le cadre de la Convention des Nations Unies sur le Changement Climatique. Le Président a rappelé que le Pérou dispose de 13% du territoire de l’Amazonie, et qu’en l’an 2000 le pays avait 78 millions d’hectares de forêts, mais depuis, des centaines de milliers d’hectares ont été déforestées. L’Amazonie étant le principal héritage qui sera légué aux prochaines générations, le projet est donc d’assumer des responsabilités et engegements dans cette partie du monde, a souligné Castillo.

17) Protection sociale

Les systèmes publics et privés de retraite, et les soins de santé étant en crise, le nouveau gouvernement considère que “la protection sociale au Pérou doit passer par des politiques d’ ‘assurance’ d’accès et de droit à la santé et aux retraites. Aucun péruvien ne doit faire la manche pour avoir accès à la santé et à une retraite digne. Santé et Retraites seront universelles. Dans ce sens, nous allons créer un Nouveau Système de Protection Sociale”. Le centre de cette nouvelle politique de développement et d’inclusion sociale sera les personnes, et dans le cadre du renforcement des programmes sociaux, une attention particulière sera portée sur la population la plus vulnérable.

18) L’Assemblée Constituante

Castillo a terminé son discours en rappelant qu’un appel à une Assemblée Constituante sera lancé en toute légalité en vue de “changer le visage de notre réalité économique et sociale”. En effet, la Constitution actuelle ne favorise que les grandes corporations “qui emportent nos richesses en abondance”. Or, le nouveau gouvernement pense que “l’Etat doit avoir la liberté de surveiller et de réguler en fonction de l’intérêt de la majorité”. Il s’agit de réaliser et de respecter avec fermeté ce que le peuple décidera lors d’un référendum, car le pouvoir constituant émane du peuple et non des gouvernants.

Pour Castillo, l’Assemblée Constituante du Bicentenaire doit être “plurielle, populaire et avec la parité de genre. Sa composition doit inclure des pourcentages de candidats provenants des peuples autochtones (indigènes), de la population afropéruvienne, ainsi que de candidatures indépendantes provenant d’organisations populaires et de la société civile, en représentation de tout le peuple péruvien”.

Il a ajouté qu’il ne gouvernera pas de la Maison de Pizarro (Palacio de Gobierno) afin de rompre avec les symboles coloniaux et les liens de domination maintenus pendant des siècles. Cette résidence deviendra le nouveau Ministère des Cultures afin de l’utiliser comme musée de l’histoire du Pérou, des origines à aujourd’hui.

Il a ensuite expliqué aux hommes et aux femmes du Pérou qu’au delà de leurs différences idéologiques et politiques, et de leurs intérêts personnels, et afin de sortir le pays de la grave crise dans laquelle il se trouve, il est temps de reconstruire l’unité nationale.

“Comme disaient nos ancêtres quechuas avant de commencer une grande tâche:

¡Huk umalla huk sunquilla y huk maquilla!: “Une seule forcé, un seul coeur et une même direction!” Qui est la direction du progres et de la justice sociale pour tous les péruviens”.

LE PARTI PÉROU LIBRE

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Suite à la victoire de Castillo à l’élection présidentielle depuis le parti Pérou Libre, Vladimir Cerrón, qui en est le premier secrétaire, s’était exprimé le 23 juillet 2021, quelques jours avant Castillo, lors du premier congrès national. Ce parti existe depuis 2008, d’abord en tant que mouvement régional, puis national. Il fête aujourd’hui son 13ème anniversaire.

13 Aniversario del partido Perú Libre © Perú Libre 13 Aniversario del partido Perú Libre © Perú Libre

Selon Cerrón, il est nécessaire de prendre en compte de nombreux “phénomènes historiques, idéologiques, politiques et programmatiques” afin d’expliquer la réalisation de “l’objectif stratégique qui a permis au Parti d’arriver au pouvoir”. Premièrement, le leadership de Castillo, qui s’est construit lors de la grève des instituteurs en 2017, “marque un point de rupture dans la lutte syndicale nationale”. Celle-ci se transformera alors en lutte politique à travers Pérou Libre, devenu légal en 4 ans grâce à la militance régionale, principalement celle des femmes, dans le département andin de Junín, situé à 236km au Nord Est de Lima et à 4107 mètres d’altitude. Cerrón rappelle ensuite qu’un autre facteur décisif pour la victoire a été le programme de gouvernement du Parti, qui émane de “l’humble expérience à la direction de l’Etat regional à Junín, et est l’expression des demandes populaires profondes nées au sein de différents espaces politiques tels que, entre autres, mouvements, rondes paysannes, syndicats, associations, fédérations d’étudiants, municipalités et gouvernements régionaux”. Il ne s’agit donc pas de “simples aspirations, chimères ou utopies”. Le Programme de Pérou Libre est le résultat de la “demande d’un appel à une Assemblée Constituante, la renégociation des contrats de l’Etat péruvien avec les transnationales et le contrôle souverain de nos ressources naturelles”. Cerrón ajoute que les réseaux sociaux gérés par les jeunes militants ont joué un rôle essentiel pour rompre avec le narratif des mass média hégémoniques dont le “mécanisme de contrôle mental massif est au service des riches”. Il précise également qu’en plus du soutien financier de l’Etat à tout Parti qui postule, le peuple a financé lui-même la campagne électorale, “avec foi et espoir révolutionnaire”, mais aussi au prix “des larmes, de la sueur, de la persévérance, de la résistance”, et non de la “corruption”, comme aime à le penser l’opposition. Par ailleurs, grâce à une direction dialectique de la campagne, “la claire définition du Parti en tant que gauche socialiste, marxiste-léniniste-mariatéguiste, a permis à l’avant-garde du peuple (c’est-à-dire la fraction la plus politisée et la plus consciente), de discerner et de s’éloigner du centre-gauche et de la gauche libérale, de pousser le centre-gauche plus au centre, et de radicaliser le Parti plus à gauche, ce qui a été la tactique principale”. Quantitativement, ce qui pour Cerrón a le plus pesé par rapport aux facteurs expliquant la victoire, c’est bien la pandémie, dans le sens où “cette situation a fait voir au peuple, comme dans toute crise, la structure réelle de classes dans notre société, les contradictions entre elles, les antagonismes irreconciliables; bref, ils ont personnellement fait l’expérience de la lutte des classes”. Alors que les riches ont voyagé aux USA pour se faire vacciner, les pauvres mouraient à chaque coin de rue, avec pour solde près d’un quart de millions de décès”. Cette réalité ne pouvait que changer le destin du Pérou.

Lors du second tour de la présidentielle, est entré en jeu un autre facteur clé pour la victoire: l’unité des forces contre la droite et son principal représentant, le fujimorisme. Sans l’unité de la gauche, le triomphe aurait été imposible.

Cerrón remarque aussi les “grandes erreurs de l’ennemi politique”: 1) avoir centré leur attaque de campagne nationale dans le département de Junín, donc contre le gouvernement régional socialiste et les leaders du Parti, laissant ainsi le champ libre au candidat Pedro Castillo en dehors du cadre régional; 2) avoir montré l’orgueil et la suffisance de son pouvoir économique à travers l’hégémonie et le contrôle médiatique (presse écrite, radio, TV), envoyant ainsi des messages agressifs, diffamatoires et criminalisants contre Pérou Libre, mais avec un effet boomerang et le rejet populaire.

Sur le plan international, Cerrón rappelle que la perte de la proposition socialiste en Equateur et l’immigration vénézuélienne dont l’activisme est anti-gauche, ont neutralisé la récupération d’un gouvernement socialiste en Bolivie. Ainsi, face à la possibilité de victoire de Pérou Libre, “l’échiquier géopolitique latinoaméricain, de vieux nobels sont sortis de leurs tombes pour défendre le statu quoi néolibéral”, faisant allusion à l’écrivain Mario Vargas Llosa qui est à la tête de la Fondation Internationale pour la Liberté, laquelle est soutenue par l’association Atlas Network aux Etats-Unis d’Amérique, dont le but est de promouvoir l’économie de marché et le “libertarianisme autoritaire” (Benquet & Bourgeron, 2021) dans le monde, en influençant entre autres la politique latino-américaine dans ce sens.

Pour Cerrón, “l’ennemi politique a identifié ses principaux objectifs stratégiques”: “rompre le binôme Castillo-Cerrón, séparer le candidat du premier secrétaire du Parti puis du Parti même…à travers une campagne brutale de discrédit…car ils savent que la présence de Cerrón au gouvernement n’affaiblit pas Castillo, mais au contraire le renforce en vue d’atteindre les objectifs promis au peuple”. D’après lui, si l’opposition réussit cela, “elle voudra par la suite séparer Castillo de ses bases d’enseignants et organisera une grève qui le séparera de sa genèse et du peuple. L’histoire nous enseigne qu’un leader sans parti et sans peuple est comme un corps sans âme, le vouant inévitablement à l’échec”. D’où le besoin d’unité, sachant que “celui qui dira ‘je me retire du Parti’, doit comprendre que dans cette forteresse en état de siège qu’est Pérou Libre, toute dissidence est une trahison, comme a dit un révolutionnaire latinoaméricain”. Et de préciser que la conspiration continuera au-delà de la victoire du second tour, de l’intronisation de Castillo et du mandat présidentiel, puisque les institutions étatiques sont toutes au service de l’opposant et souhaitent décapiter Pérou Libre.

Vladimir Cerrón, premier secrétaire de Perú Libre © Perú LIbre Vladimir Cerrón, premier secrétaire de Perú Libre © Perú LIbre

Cerrón ajoute que le peuple a voté afin de changer la Constitution Politique de 1993 imposée suite au coup d’état de Fujimori et qui favorise les intérêts des plus riches, rendant la corruption constitutionnelle. Or, le peuple exige que les ressources naturelles (hydrocarbures, minerais) soient à nouveau contrôlées par l’Etat, en vue d’une meilleure négociation avec les entreprises transnationales pour que celles-ci laissent un pourcentage important et que les péruvien-nes puissent bénéficier de l’augmentation du prix du cuivre, du pétrole et du gaz. “Selon leur psychologie de propriétaire, les transnationales osent dire que les communistes menacent de nationaliser leurs entreprises et les ressources naturelles. Mais nous leur demandons de quelle manière nous pourrions nationaliser ce qui est déjà propriété de l’Etat péruvien. Ce sont précisement ces messieurs qui ont pour vocation d’exproprier le peuple de ses ressources naturelles, tout comme ils ont exproprié les entreprises nationales”.

Face à la réalité economique mondiale et dans les limites possibles pour un changement, Pérou Libre déclare respecter la propriété privée bien conçue, le marché et les concessions justes, d’où l’emploi de l’expression “économie populaire de marché” pour désigner leur proposition économique.

Cerrón précise ensuite les responsabilités du parti et du gouvernement, différentes mais liées entre elles: “le gouvernement réalise les oeuvres alors que le parti crée la conscience populaire pour le soutenir; le gouvernement lance l’appel pour un référendum, le parti se déplace pour recueillir les signatures; si le gouvernement est menacé par les forces opposées au changement, le parti organisera la défense; et finalement le gouvernement passe, le parti reste”.

En guise de conclusion, il résume son discours en trois points essentiels: 1) la gauche gagne pour la première fois au Pérou des élections au niveau national, alors que la droite a gouverné pendant 200 ans, en ce sens Pérou Libre marque un tournant historique; 2) pour la première fois aussi, un instituteur rural parvient au pouvoir présidentiel, “ce qui provoque de grandes attentes dans le secteur éducation et beaucoup d’espoir au sein des classes les plus défavorisées du Pérou rural, vivier inépuisable de leaders populaires”; 3) “un parti politique construit dans les Andes péruviennes réussit pour la première fois à s’imposer face à l’aristocratie de Lima, montrant que dans un monde mondialisé, les capitales ne sont plus forcément le centre gravitationnel de la politique, comme c’était le cas autrefois. Cette fois-ci le parti est né à Junín, et le dernier champ de bataille fut Junín (le 6 août 1824 pour la guerre d’indépendance du Pérou contre l’armée espagnole), raison pour laquelle nous parlons de la juninisation de la campagne électorale”.

Cerrón termine en rappelant que “le Parti ne fait que recueillir les demandes du peuple, analyser les idées, proposer une solution raisonnée dans les limites de l’objectivité, et inviter le peuple à la matérialiser, en le conduisant à la victoire. Tout cela peut se résumer dans l’héritage du poète César Vallejo lorsqu’il a projeté de manière révolutionnaire: ‘Toute voix géniale naît du peuple et va vers lui’.

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