Que signifie "aller au cinéma" à l'ère du tout numérique ?

L’ère du digital a changé nos modes de consommation mais aussi, d’une certaine manière, les produits que l’on consomme. La filière culturelle est elle-même touchée. L’accès à une œuvre n’a jamais été aussi simple aujourd’hui. Mais cela signifie-t-il une diversité de l’offre et de la demande ?

Le numérique s’est infiltré partout. Nous ne quittons plus nos ordinateurs, smartphones, tablettes et autres objets connectés. Au cinéma, un film est lancé en appuyant sur un simple bouton, et le DCP (Digital Cinema Package) a remplacé la pellicule. Les canaux de diffusion se sont également multipliés : la télévision ne se contente plus d’une programmation le dimanche soir, mais propose également du replay ou un service de VàD (Vidéo à la Demande, VOD en anglais). S’est également développée la VàD par abonnement (ou SVàD ou SVOD en anglais) avec l’arrivée de Netflix, Canalplay ou Filmotv. Bref, voir un film n’a jamais été aussi simple. A portée de main, sans avoir besoin de quitter son canapé.

A priori, on pourrait penser que c’est une bonne nouvelle. Multiplier les supports de diffusion, c’est aussi rendre accessible plus de films, et permettre ainsi une diffusion plus large des œuvres. Dans les salles de cinéma aussi, puisque le numérique rend plus facile et moins coûteuse les projections. De fait, en 2016, 8 millions de séances ont été organisées, soit le score le plus élevé depuis que le CNC a mis en place cette statistique, en 1980. 716 films ont été programmés en première exclusivité, avec une moyenne de 14 nouveautés chaque semaine. Cette offre se répartit sur 5 843 écrans, avec une progression de 527 écrans entre 2007 et 2016. Alors, plus de salles, plus de films, plus de spectateurs et plus de choix ? Évidemment, l’équation n’est pas si simple.

Comme le rappelle Jacques Festen, président de la SACD, la consommation se concentre essentiellement sur quelques titres, malgré une offre toujours plus importante. Par exemple, en 2016, 213,07 millions d’entrées payantes ont été enregistrées. 5 films se partagent 10% du marché : Zootopie de Byron Howard et Rich Moore, distribué par The Walt Disney Company (4,78 millions d’entrées), Les Tuche 2 — le rêve américain de Olivier Baroux, distribué par Pathé Distribution, (4,60 millions d’entrées), Vaiana, la légende du bout du monde de John Musker et Ron Clements, distribué par The Walt Disney Company (4,53 millions d’entrées), Rogue One : a Star Wars Story de Gareth Edwards, distribué par The Walt Disney Company (3,93 millions d’entrées) et enfin The Revenant d’Alejandro González Iñárritu, distribué par Twentieth Century Fox (3,85 millions d’entrées). Tout est dit.

Le numérique aurait tendance à encourager cette situation puisqu’il suffit aujourd’hui d’une simple pression sur un bouton pour déprogrammer un film qui ne ferait pas assez d’entrées en un temps record. De plus, malgré un nombre croissant d’écrans disponibles, les films en première exclusivité se bousculent chaque semaine, ce qui tend à réduire la durée d’exploitation en salles, les sorties anciennes étant reléguées au second plan pour faire place aux nouveautés.

Cependant, la multiplication des réseaux de diffusion permettrait de donner une seconde chance aux films. C’est ce que prévoit la chronologie des médias, en permettant à chaque film de bénéficier d’une sortie DVD/Blu-ray et VàD 4 mois après leurs sortie en salles, puis d’une présence sur les chaînes tv de 10 à 22 mois après leur sortie, et enfin d’exister sur une plateforme de VàD par abonnement 36 mois après leur passage sur les écrans. Pour autant, on est en droit de se demander si ce temps d’exploitation suivi ne serait pas un poil trop long, compte tenu du renouvellement constant de l’offre et de la pléthore de films disponibles. Car le numérique a également modifié nos modes de consommation, privilégiant l’immédiateté et l’instantanéité. Avons-nous encore la patience d’attendre plusieurs mois pour voir un film en DVD ou à la télévision que l’on aurait raté au cinéma ? Ne serions-nous pas déjà passés à autre chose, accaparés par une nouvelle offre ? Ainsi, et pour plusieurs autres raisons, nombre de professionnels du secteur demandent à repenser entièrement cette chronologie des médias, devenue obsolète à leurs yeux.

Ce qui est en jeu ici, ce serait la diversité de l’offre proposée. Car si les gens continuent de se déplacer en salles, c’est souvent pour une consommation tournée vers un même type de contenu : les grands écrans étant plus propices pour des films grand public à partager en famille ou entre amis, avec des effets spéciaux accompagnés d’une technologie toujours plus prometteuse (réalité virtuelle, 3D, système sonore 5.1…) en termes de sensations fortes. Bref, on va au cinéma comme on irait au parc Astérix, pour profiter de l’attraction.

Les films ne correspondant pas aux critères supposés de rentabilité auraient en revanche leur chance sur des plateformes plus adaptées, dédiées à une consommation plus régulière et intimiste. Les GAFAN (Google — Apple — Facebook — Amazone — Netflix) ont d’ailleurs déjà flairé l’opportunité : Facebook lance “Watch”, qui propose des créations “originales”, et Netflix a lui-même investi cette année plus de 7 milliards de dollars dans ses “originals”. Bien sûr, il est important de se demander si ses initiatives permettent réellement d’encourager la création et de soutenir la diversité, ou si elles tendent au final à produire un même type de contenu afin de s’assurer une certaine rentabilité. La question reste à trancher, mais elle mérite d’être posée.

Récemment, une nouvelle plateforme a vu le jour : le e-cinema, qui se propose d’être “la première salle de cinéma en ligne”. Parmi ses promesses : désengorger les salles de cinéma, favoriser une plus grande diversité d’œuvres, permettre un temps d’exploitation plus long, être un barrage au piratage et s’affranchir d’une chronologie des médias devenue obsolète et trop contraignante. La particularité du e-cinema serait de proposer une offre inédite, concentrée sur des films qui peinent à franchir les frontières et à trouver des distributeurs.

Bruno Barde, directeur artistique de e-cinema (et par ailleurs directeur du Festival de Deauville et de Public System Cinema) constate ainsi qu’aujourd’hui, les salles confirment des cinéastes plus qu’elles ne les révèlent, et que le e-cinema, en effectuant une sélection par genre et par pays, pourrait reprendre en charge cette mission de découverte de nouveaux talents. Il participerait ainsi à construire le patrimoine de demain et se pense comme l’une des formes de l’avenir. Le e-cinema se veut également garant d’un accompagnement soutenu des œuvres. De plus, en participant à la coproduction d’œuvres françaises, il entend régler un partie du problème soulevé par la TSA(taxe sur les billets d’entrée, redistribuée aux différents acteurs de la filière cinématographique afin de soutenir la création, la production et la diffusion des œuvres).

Avec une ligne éditoriale suivie et rigoureuse, ce type d’offre pourrait effectivement préserver une certaine diversité de la création tout en s’adaptant aux changements induits par le numérique. Encore faut-il que le public soit au rendez-vous, et accepte de payer un abonnement pour voir des œuvres plus exigeantes. Or si cette plate-forme s’attire un public cinéphile, il serait en revanche dommage de détourner celui-ci des salles, car il ne faut pas oublier que nombre d’acteurs (producteurs, distributeurs, exploitants) poursuivent leurs efforts pour soutenir une création malgré les risques financiers, redoublant d’inventivité pour attirer un public toujours plus varié (séances spéciales, débats…). Si aller au cinéma permet de soutenir ce genre d’initiative, alors c’est une résolution que l’on devrait tous prendre en début d’année.

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