Bricks

Retour sur un documentaire audacieux aussi bien dans le fond que dans la forme.

Quentin Ravelli est à l’origine chercheur en sciences sociales au CNRS et a publié sa thèse, La stratégie de la bactérie sur l’industrie pharmaceutique en 2015. Bricks est son premier film, et il s’intéresse cette fois-ci à la crise qui a secoué l’Espagne en 2008.

Sa carrière de sociologue aurait pu faire craindre un documentaire didactique et pédagogique. Mais non, nous ne sommes pas à la télévision, et Quentin Ravelli ne se satisfait pas du simple reportage.

 

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Il impose très vite son parti pris : les premières scènes montrent le processus de vente et de fabrications de briques. Des briques de toutes les couleurs, de toutes les formes, amoncelées sans que cela ne ressemble de près ou de loin à un semblant de structure. Et pour cause : la brique prend ici une dimension symbolique, figurant une surproduction due à une crise d’accumulation du capital. Elle représente à elle seule toutes les notions compliquées et abstraites du processus de la crise financière, car elle en est le résultat bien réel. Derrière les chiffres et les conjonctures, que reste-t-il ? Des briques.

Ainsi, Quentin Ravelli ne cherche pas à nous expliquer la crise. Aucun expert ne viendra nous entretenir sur le pourquoi du comment. Aucun schéma ne viendra nous simplifier les relations complexes de la sphère financière et immobilière. Et pourtant, on comprend tout.

Les portraits que dresse Ravelli suffisent à nous éclairer. Celui de la brique bien sûr produite en masse dans des usines qui doivent fermer, impuissantes à écouler leur stocks. Celui de Blanca, immigrée équatorienne expulsée de son logement qui se bat pour l’annulation pure et simple de sa dette, avec l’appui de l’un des mouvement sociaux les plus puissants du pays, la Plateforme des Victimes du Crédit (Plataforma de los Afectados por la Hipoteca). Et celui de Joaquin, maire de Valdeluz, ville fantôme dont les constructions ont été complètement arrêtée, alors que, d’après la maquette, elle semblait promise à un brillant avenir (logements flambants neufs, parcs, écoles, complexe sportif et même un terrain de golf).

Mais ce que montre également le film, c’est ce à quoi se heurtent ces résistances. Pourquoi les changements politique, la percée de Podemos, l’élection d’Ada Colau à la mairie de Barcelone n’ont pas apporté de changements significatifs, et pourquoi ces mouvements ne parviennent-ils pas véritablement percer ? Car face à la lutte, il y a du ressentiment. Lors d’une très belle scène, trois travailleurs se posent ainsi la question : pourquoi eux se tuent-ils à la tâche tous les jours pour payer leur loyer quand d’autres en profite gracieusement en squattant les logements inoccupés ? Un camp s’oppose toujours à un autre. Et l’on sent que malgré les abus et les injustices provoquée par la crise, une certaine morale continue tout de même d’exercer son pouvoir sur les consciences.

Si Bricks n’est pas à proprement parlé un film militant, préférant souvent se réfugier dans une poétique plus cinématographique, il n’en reste pas moins une œuvre éminemment politique qui, en nous éclairant sur la situation espagnole, nous pousse à nous interroger sur notre propre condition.

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